Karl Paquette, danseur étoile : « J’ai toujours dansé avec sincérité »

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Karl Paquette fait ses adieux à la scène dans "Cendrillon" à l'Opéra de Paris. © Vincenzo Pinto /AFP
Karl Paquette fait ses adieux à la scène dans "Cendrillon" à l'Opéra de Paris.
Karl Paquette fait ses adieux à la scène dans "Cendrillon" à l'Opéra de Paris. © Vincenzo Pinto /AFP

Le 31 décembre, le danseur étoile Karl Paquette fait ses adieux officiels à la scène, à 42 ans, comme le veut la règle à l’Opéra de Paris. Pour Pèlerin, il revient sur ses 25 ans de carrière et évoque sa vie d’après.

À propos de l'article

  • Créé le 17/12/2018
  • Modifié le 17/12/2018 à 12:00
  • Publié par :Alban de Montigny
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7099 du 20-27 décembre 2018

Vous allez faire vos adieux dans Cendrillon, chorégraphié par Rudolf Noureev. Comment allez-vous réinterpréter le rôle de l’acteur vedette que vous avez déjà dansé par le passé ?
Reprendre un rôle est toujours différent. Aujourd'hui, je l’aborde avec plus de sérénité. Je sais exactement où je vais. Je me nourris de mon expérience et de celle de ma partenaire. Par ailleurs, avec le temps, j'ai évolué dans ma façon de danser. J’ai interprété ce rôle pour la première fois en 2005. Je le voyais avec la fougue de la jeunesse. A 42 ans, je ne peux pas le danser de la même manière. 

Avez-vous l’impression d’avoir atteint une limite physique ?
Patrice Bart (ancien maître de ballet à l’Opéra de Paris ) m’avait dit que les deux premières choses que l’on perd, c’est l’élévation et l’endurance. Il avait raison. J’ai moins de résistance, je me fatigue plus vite. Je ne me suis jamais blessé. Néanmoins, ces dernières années j’ai ressenti des douleurs. Je pense toujours être capable de danser Cendrillon mais différemment. N’ayant pas la même élévation qu’auparavant, je compenserai avec l’assurance, la technique, la maturité.

« Le jour où j’ai accepté de ne pas être un danseur aux lignes parfaites, tout a été plus facile », confiez-vous en 2017 à l’Équipe Magazine. Pourquoi étiez-vous complexé ?
Depuis ma sixième division à l’école de danse, on me reprochait de ne pas avoir de jolis pieds, d’avoir des genoux cagneux. Je ne pouvais rien y faire même si le travail peut pallier certains défauts. Grâce à Clairemarie Osta (étoile qui a quitté l’Opéra de Paris en 2012), j’ai pris conscience qu’on a les qualités de ses défauts et les défauts de ses qualités. J’avais peut-être des grosses articulations, mais c’était aussi une qualité : les blessures m’ont été épargnées. Quand je répétais Le lac des cygnes, Patrice Bart m’avait dit : « Si tu me montres autre chose, je ne verrais pas tes pieds et tes genoux. » Ça m’a libéré.  

Vous avez été nommé étoile le 31 décembre 2009 à l’issue de la représentation de Casse-noisette. Était-ce un objectif ?
Enfant, je rêvais d’être étoile. Mais quand je suis devenu premier danseur, je me suis aperçu que j’avais accès à tous ces rôles d’étoile. Je dansais sur toutes les productions. Finalement, je n’étais pas en quête de ce titre. Pendant huit ans, j’ai vu des plus jeunes me passer devant. Je ne me sentais ni malheureux ni frustré. Une évolution trop rapide peut être néfaste pour le danseur qui ne l’assume pas. Et danser en groupe au sein du corps de ballet m'a façonné. Quand j’ai été nommé étoile, j’ai pris conscience que je serai en permanence regardé. Je me devais d’être exemplaire.

Quel est le chorégraphe qui vous a le plus marqué ?
Ce fut Maurice Béjart. En 1999, nous avons dansé l’une de ses œuvres, la IXe symphonie. Ce fut une rencontre incroyable, un déclic. Une façon de voir la vie en plus grand et sereinement. Depuis ma tendre enfance, j’étais fasciné par le style Béjart, cela me correspondait. C’était la danse que j’aimais. Il était petit bonhomme mais grand monsieur. J’ai songé partir six mois dans sa compagnie. Finalement, je suis devenu sujet et, dans la foulée, premier danseur. 

Danserez-vous toujours après avoir quitté l’Opéra de Paris ?
Non. J'ai assez dansé durant toute ma carrière. J’ai commencé à six ans, puis je suis arrivé dans le cours de Max Bozzoni à 8 ans et je suis entré à l’école de danse à 10 ans. Ma vie sans la danse ? C’est l’inconnu, la découverte complète. D’un côté, c’est excitant et de l’autre, un peu angoissant. J'ai aussi une vie de famille à assumer. Je suis content  d’avoir du temps pour ma femme et mes enfants. Ils ont subi, durant toutes ces années, ma vie d'artiste avec des spectacles le samedi, le dimanche, des tournées... Même si j’ai toujours été vigilant à être le plus présent possible. 

Vous avez quand même des projets ?
Je souhaite enseigner et j'adorerais le faire au sein de l’école de danse. J’ai eu la chance de côtoyer des artistes exceptionnels. J’ai une expérience, un vécu, ce serait dommage de ne pas transmettre ce que j'ai reçu. Par ailleurs, je travaille sur des adaptations de ballets destinés aux enfants. Le lac des cygnes, par exemple, dure deux heures et trente minutes, c’est long pour un gamin ! Je réfléchis à une version plus courte, afin d’amener les plus jeunes à la danse.

Comment s'est déroulé votre passage à l’école de danse ?
Beaucoup de danseurs ont mal vécu ces années d'école. Ce ne fut pas mon cas, bien au contraire. J’étais dans un milieu familial très aimant. L'école m’a permis de m’émanciper plus facilement. L’internat n’est pas une prison dorée, j’y ai vécu de très bons moments.

Vous n’avez pas souffert de la dureté de certains professeurs ?
La dureté existe dans tous les métiers. Oui la danse est un métier difficile, mais on peut avoir du plaisir dans la difficulté, car il y a un défi à relever. Pour un enfant, c'est gratifiant de se dire qu’il a travaillé pour y arriver. C’est un métier qui nécessite d’être mature plus rapidement.

Est-ce l’aspect sportif de la danse qui vous a attiré lorsque vous étiez enfant ?
Pas du tout. J'ai appris le piano, j'ai pratiqué le judo. Mais j’étais plus danse que judo ! J’avais des parents très ouverts. Mon entrée à l’école de danse s'est faite par la petite porte. Je n’ai pas été pris la première fois, j’ai dû me représenter. J’ai grimpé les échelons sans jamais être premier de ma classe. Je ne suis pas entré dans la compagnie du premier coup. Mon parcours n'a été ni facile ni extraordinaire. Quand j’ai intégré le corps de ballet, j’ai pris conscience que je devais travailler plus que les autres pour y arriver. Pour moi, la valeur travail est fondamentale. Mes parents me l'ont souvent répété : « Le travail paie toujours. » J’ai énormément travaillé. Durant mes premières années de ballet, je dansais sept jours sur sept. Quand je sortais le samedi soir, j’étais réveillé à 8h30 le dimanche par un coup de fil de mon professeur, Attilio Labis, pour aller répéter. Cela m'a aidé à progresser. Les personnes que j'ai rencontrées tout au long de ma carrière, que ce soit José Martinez (étoile, a quitté l’Opéra de Paris en 2011), Max Bozzoni (ancien danseur et professeur) ou Claude Bessy (ancienne directrice de l’école de danse) m’ont bien guidé.

Avez-vous des regrets ?
Je n'ai aucun regret, aucune frustration. Bien-sûr, il y a toujours "le" ballet que l'on n’a pas dansé et qu'on aurait aimé interpréter. Mais n’est-ce pas inhérent à l’être humain d’être frustré ? Aurais-je pu mieux faire ? Oui, sans doute. Mais j'ai toujours dansé avec sincérité, à 100%, je ne me suis jamais reposé sur mes lauriers. J’espère qu’on gardera de moi une image de quelqu’un à la fois ouvert aux autres, rigoureux dans son travail, et aimant.

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Paru le 10 janvier 2019

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