John Simenon : "Jamais mon père, Georges, n’'a soutenu les idées fascistes"

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John Simenon. © Olivier Born / AFP
John Simenon.
John Simenon. © Olivier Born / AFP

De 1932 à 1945, l'écrivain Georges Simenon a vécu un tournant sur le plan littéraire et personnel : naissance de ses "romans durs", mises en cause pendant l'Occupation et l'Épuration... Son fils, John, raconte.

À propos de l'article

  • Créé le 26/07/2013
  • Publié par :Sophie Laurant
  • Édité par :Gilles Donada

John Simenon, 62 ans, est le fils de Georges Simenon. C'est lui qui est le gestionnaire des droits d’'auteur de l'’écrivain.

Pèlerin : Quel regard portez-vous sur les années charentaises et vendéennes (1932 à 1945) de votre père, Georges Simenon ?

John Simenon : Elles ne sont pas anecdotiques ! Ces années-là constituent un moment charnière dans sa vie. Mon père n’'était pas quelqu'’un qui aimait les mondanités parisiennes. Durant toute son existence, il a d’'ailleurs davantage vécu à la campagne que dans les grandes métropoles. En dehors de Porquerolles, où il appréciait aussi de séjourner, cette région autour de La Rochelle lui a beaucoup plu et l’'a beaucoup inspiré.

Sur le plan littéraire, il y vit la fin d’'une époque et le début d’'une autre. Ce que symbolise son autobiographie romancée, Pedigree. Dans cet ouvrage qu'’il rédige en Vendée, il solde ses relations compliquées avec Liège, la ville de sa jeunesse et de ses parents. Il coupe le cordon, si je puis dire. C’'est aussi dans cette région, dans les mêmes années, qu'’il affine le style de ses "romans durs" ou "romans crises", comme il les appelait, et dont il ramasse de plus en plus une construction qui tient de la tragédie.

C’'est un tournant pour sa vie privée aussi. D'’abord, la guerre le bloque dans le Poitou. Etranger, lui qui bouge tout le temps est contraint de rester dans la même région et de signaler régulièrement sa présence à l’'occupant allemand. Jeune père, il a peur pour sa famille. Puis à la fin de cette période, sa femme Tigy découvre sa relation extra-conjugale avec leur cuisinière, surnommée Boule et leur ménage commence à se défaire.

L'’Occupation et l’'Épuration ne l’'ont-elles pas détourné de cette région ?

Il y a vécu des moments pénibles : la peur d’être bombardé, qui le fait quitter La Rochelle pour s’'enfoncer dans le marais poitevin ; puis le moment où il doit prouver qu'’il n’'est pas juif ; enfin, le fait qu’'une enquête est ouverte sur lui à la Libération. Mais elle est vite close car le dossier est vide. Jamais mon père n’'a soutenu les idées fascistes.

Ce qui l'’irritait c’'est qu'’on lui demande de se justifier devant des personnes zélées qui n’'avaient pas fait de Résistance mais réclamaient des comptes aux autres ! Cependant, il a conservé de solides amitiés dans la région, en particulier auprès de médecins, et il y est retourné après la guerre.

N’'est-ce pas étonnant qu'’il fréquente autant les notables pour quelqu'’un qui dépeint souvent les travers de la bourgeoisie ?

Justement ! N'’oublions pas que mon père a commencé comme journaliste. Et sa force d’'auteur, c'’est de parler de milieux dont il s'’est imprégné. Il voit son métier comme un artisanat ancré dans la réalité. Il s’'est fait marin avant d’'écrire sur les marins, comme il a fréquenté les armateurs rochelais qu'’il décrit. Mais s'’il a eu plusieurs amis médecins ou avocats, c’'est surtout parce qu'’avec eux, il pouvait disséquer la nature humaine.

Ces conversations le passionnaient. Simenon a été très influencé par la neurobiologie. J’'aimerais d’ailleurs qu'’on redécouvre un thème trop méconnu chez lui, car il reste le plus souvent en filigrane, c’'est celui du libre arbitre : décide-t-on de nos actes par nous-mêmes où sommes-nous poussés par des pulsions ?

Son écriture s’'attache surtout aux rapports humains qui ne changent pas et il décrit plus des atmosphères intemporelles que des lieux précis. Et c’'est pourquoi les romans de Simenon ne se démodent pas.

Dossier. Sur pelerin.com, l'historien Franck Ferrand anime une chronique hebdomadaire exclusive consacrée aux légendes de la côte choisies par la rédaction dans le cadre de notre série d'été (Coco Chanel, Georges Simenon, Sarah Bernhardt, Pierre Loti, l'impératrice Eugénie et Victor Hugo).

Georges Simenon l'amoureux de La Rochelle 6762

"Georges Simenon, l'amoureux de La Rochelle", un dossier de dix pages à lire dans Pèlerin n °6762 du 05 juillet 2012

Il aimait la mer, les quais luisants d'humidité du vieux port, mais aussi les belles demeures de pierre et les canaux brumeux du Marais poitevin... Le romancier belge a fait de la région de La Rochelle, jusqu'au cœœur de la Vendée, une patrie d'adoption qui lui est restée chère malgré les années noires de la Seconde Guerre mondiale.

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Paru le 15 novembre 2018

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