Jocelyne Porcher : “Les animaux d’élevage ont droit à une mort digne”

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Dans l'élevage, contrairement à la "production animale", la relation aux animaux est essentielle. © AMELIE-BENOIST / BSIP
Dans l'élevage, contrairement à la "production animale", la relation aux animaux est essentielle.
Dans l'élevage, contrairement à la "production animale", la relation aux animaux est essentielle. © AMELIE-BENOIST / BSIP

Le 20 septembre, l’Assemblée nationale rend public le rapport d’une commission d’enquête sur les conditions d’abattage des animaux de boucherie dans les abattoirs français. Entretien, à cette occasion, avec Jocelyne Porcher, chercheuse à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), qui défend le droit des éleveurs à donner une mort digne à leurs bêtes.

À propos de l'article

  • Publié par :Véronique Badets
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    6981 du 15 septembre 2016

Pèlerin : Sociologue à l’Inra, vous  êtes à l’origine de la création d’un collectif d’agriculteurs demandant l’abattage de leurs animaux dans leur ferme, là où ils ont vécu (2). Pourquoi cette initiative ?

Jocelyne porcher : Je travaille sur la thématique des abattoirs industriels depuis 1997. Dans toutes mes enquêtes, j’ai entendu combien les éleveurs proches de leurs animaux souffrent de les amener là-bas. Ils sont tous convaincus que la peur et la souffrance des bêtes commencent dès qu’elles sont séparées de leurs congénères, à la ferme. Certaines n’ont jamais été transportées en camion et doivent faire un long trajet.

Les éleveurs avec lesquels je travaille choient leurs bêtes. Or, ils sont obligés de les abandonner à la porte de l’abattoir : ils y sont interdits d’entrée. C’est un crève-cœur pour eux. Car ils se sentent redevables envers elles. Après leur avoir donné la vie, ils voudraient les accompagner dans la mort, en assumer la responsabilité plutôt que la déléguer, sans garantie qu’elle sera digne. Ce système engendre une telle souffrance morale que de plus en plus d’éleveurs se mettent hors la loi. Ils préfèrent abattre chez eux leurs animaux
(acte autorisé seulement pour la consommation personnelle, NDLR) pour vendre ensuite la viande dans un réseau de proximité, à des gens de confiance. Pour cela, ils sont passibles de six mois de prison et plusieurs milliers d’euros d’amende. Que certains prennent ce risque pour respecter leur engagement moral envers leurs animaux montre à quel point l’enjeu éthique est fort.

Que proposez-vous à la place ?

En 2014, j’ai publié le résultat d’un travail auprès de 66 éleveurs intitulé Le livre blanc pour une mort digne des animaux. Ils y demandaient de pouvoir recourir à un abattoir mobile, qui aille de ferme en ferme. Cela peut prendre des formes très diverses : par exemple, un gros camion d’une valeur de 2,5 millions d’euros, comme il en existe en Suède – autonome en eau et électricité –, c’est un abattoir en miniature.

Ou plus modestement, un caisson d’abattage placé sur un semi-remorque (environ 15 000 €), comme il en existe en Allemagne. Cela permet de tuer et égorger l’animal dans son lieu de vie, sous la surveillance de l’éleveur. La carcasse peut ensuite être transportée à l’abattoir pour le travail de découpe. Ce que demande ce collectif, c’est le droit à expérimenter. Nous espérons que les petits éleveurs passeront de l’illégalité à la légalité via le développement de ces alternatives.

Vous pensez qu’il peut y avoir une forme de mise à mort plus « morale » que d’autres ?

Tuer un animal est un acte violent car on lui prend la vie. Mais il est possible de le faire sans lui infliger de la souffrance. Tuer est à la fois une difficulté et une nécessité du métier d’éleveur.  Ne pas le faire, cela revient à refuser l’élevage. C’est ce que font les militants de l’association L 214, qui diffusent régulièrement des images chocs pour dénoncer les conditions dans les abattoirs industriels. Ils se posent en chevaliers blancs, ils manipulent l’émotion des gens en leur disant : « Si vous mangez de la viande, vous vous rendez complice de crimes. C’est immoral, faites comme nous, arrêtez d’en consommer. » Mais ils n’ont pas le monopole de la morale ! Elle existe aussi chez ceux qui élèvent avec soin leurs animaux et cherchent à leur donner une mort digne.

L’élevage structure les sociétés humaines depuis dix mille ans, sa fin serait une rupture anthropologique majeure, qui me semble redoutable. Je parle bien là d’élevage, et pas de « production animale », qui est le modèle dominant aujourd’hui.

Quelle est la différence ?

Ce qui est central dans l’élevage, c’est la relation avec les animaux. On est éleveur pour vivre avec les animaux, et en tirer un revenu… qui permet de continuer à vivre avec eux. La dimension économique s’accompagne d’une dimension relationnelle et affective.

Dans la « production animale » qui caractérise le modèle industriel, l’animal est vu seulement comme une source de profit. Seul l’argent compte et toutes les étapes de sa vie, de la sélection à l’abattage, sont rapportées à ce critère.

Vous-même, vous avez été éleveuse. Qu’est-ce que cette expérience apporte à votre métier de chercheuse aujourd’hui ?

Beaucoup ! Cela a inspiré mes hypothèses de recherche, comme l’existence d’une relation affective entre éleveurs et animaux. Huit ans durant, dans les années 1980, j’ai élevé des brebis et des chèvres, et j’ai aimé travailler avec elles. à la suite d’une rupture, j’ai dû changer de métier et j’ai enchaîné les diplômes : BTA, BTS productions animales, formation d’ingénieur, thèse. Au fil de ce parcours, j’ai été amenée à faire un stage dans une porcherie industrielle : ce fut un choc immense. Je me suis retrouvée toute la journée enfermée dans des bâtiments, au milieu de hurlements d’animaux, de puanteur et de « producteurs » ne parlant que d’argent.

Je me suis demandé : est-ce bien là le même métier que celui que j’ai exercé avant ? Au fil de mes recherches, j’ai découvert que le système industriel ne produit que de la souffrance. Si certains arrivent à se blinder, les hommes et femmes qui y travaillent subissent de faire souffrir les animaux.

À l’inverse, dans l’élevage, ce que j’ai vécu et ce que j’observe comme chercheuse, c’est de la joie. Le but, c’est d’être heureux ensemble, hommes et animaux, dans un rapport commun à la nature.


(1) Dernier ouvrage : Vivre avec les animaux, une utopie pour le XXIe siècle. Éditions La Découverte, 168 p. ; 8,50 €.
(2) Le collectif Quand l’abattoir vient à la ferme a un blog : www.abattagealternatives.wordpress.com et un compte Facebook. Le collectif est ouvert à tous les citoyens qui soutiennent la démarche.

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Paru le 6 décembre 2018

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