Éric Kariger et l’affaire Vincent Lambert : "Ma vérité de médecin"

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Le docteur Eric Kariger, qui était en charge du patient Vincent Lambert au CHU de Reims sous le feu des médias. © Nicolas Tavernier/REA
Le docteur Eric Kariger, qui était en charge du patient Vincent Lambert au CHU de Reims sous le feu des médias.
Le docteur Eric Kariger, qui était en charge du patient Vincent Lambert au CHU de Reims sous le feu des médias. © Nicolas Tavernier/REA

Depuis deux ans, une partie de sa famille et son équipe médicale se déchirent au chevet de Vincent Lambert. Entré dans un état végétatif irréversible, n’est-il pas victime d’un acharnement thérapeutique ? Au-delà des procédures judiciaires, le docteur Éric Kariger évoque la médecine toute-puissante et la dignité du malade.

À propos de l'article

  • Créé le 06/01/2015
  • Publié par :Christophe Henning
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6893, du 8 janvier 2015

Comment être à la fois acharné à défendre la vie et scrupuleusement respectueux de son patient ? Le docteur Éric Kariger a fait profession de ce savant équilibre. Il aurait pu poursuivre sans bruit son travail en soins palliatifs au centre hospitalier de Reims, mais « l’affaire Vincent Lambert » en a décidé autrement.

Accidenté en 2008, cet infirmier de 32 ans, perd toutes ses facultés, passant du coma à un état « pauci-relationnel », c’est-à-dire, inconscient, insensible, sans communication possible.

Après des années de soins, les traitements semblent relever de l’acharnement : l’équipe médicale, en conscience, décide d’y mettre fin. Mais les parents ne le supportent pas et enchaînent les procédures : dernière en date, la Cour européenne des droits de l’homme statue sur l’affaire cette semaine. Il manquait une pièce à ce dossier : comment son médecin a-t-il vécu toutes ces années ?

Répondant à notre confrère Philippe Demenet, journaliste à Pèlerin, le docteur Kariger raconte sa vérité dans un livre, Ma vérité sur l’affaire Vincent Lambert,  précis, sensible, profondément humain. Au-delà du conflit, se posent des questions d’actualité, abordées par un homme d’expérience, à la foi chevillée au corps : comment accompagner la douleur ? Quelles limites poser à la toute-puissance de la médecine ? Finalement, qu’est-ce que vivre ?


Pèlerin propose des extraits du livre d’Eric Kariger, à l’heure où la Cour européenne des droits de l’homme statue sur cette affaire.

Acharnement thérapeutique

S’il y avait un sens à donner à cette affaire, j’ai l’intime conviction que se joue là une étape majeure en faveur du droit des patients à ne pas subir d’obstination déraisonnable. Avec notre médecine devenue très puissante, très technique, nous, cliniciens, n’avons jamais eu autant d’occasions de nous obstiner déraisonnablement, jusqu’à l’inhumain. Primum, non nocere : premièrement, ne pas nuire. C’est vieux comme Hippocrate. Aujourd’hui, face à la fin de vie, nos contemporains éprouvent trois grandes peurs : celle de la souffrance physique, qu’heureusement nous maîtrisons de mieux en mieux ; celle de mourir seul, comme un chien – voire pire, puisqu’au moins un chien a son maître – et celle de subir un acharnement thérapeutique de la part du corps médical. Par essence, un bon médecin s’obstine. Mais il y a des patients, aujourd’hui, qui subissent trop de soins. Lutter contre l’obstination déraisonnable, c’est finalement le meilleur garde-fou pour la sauvegarde des trois piliers fondamentaux qui doivent guider tous nos actes : l’interdit de tuer, le droit à la vie et le droit du patient à l’autonomie. » Page 20.

Éthique individuelle et collective

La décision d’arrêt de soins prend en compte plusieurs facteurs. Il faut un diagnostic et un pronostic consolidés. C’est la base. Puis, nous devons approcher ce qu’aurait souhaité le patient, dans ses directives anticipées, ou via une personne de confiance qu’il s’est choisie, ou, à défaut, par le témoignage de ses proches, de sa famille. Nous devons entendre ce que pense l’équipe qui prend soin du patient, et recueillir l’avis d’un médecin extérieur au service. C’est l’ensemble de ces pièces qui vont constituer le puzzle de la décision. Notre garde-fou, c’est l’intelligence collective qui s’exprime dans les collégiales. Développons-la en y intégrant des théologiens et des philosophes ! Seule cette réflexion pluridisciplinaire peut me permettre, à moi médecin, de concilier l’inconciliable : une éthique individuelle, autrement dit l’intérêt de mon patient, amendée de temps à autre par cette éthique collective qui me rappelle que la santé a un coût. Les deux ne sont pas en opposition. De même, le droit à ne pas subir une obstination déraisonnable n’est pas en opposition avec le droit à la vie. C’est sur ces deux pieds que l’on doit avancer. Il faut sortir de ce manichéisme qui dresse les pro-life contre les pro-euthanasie. Entre “Ma vie ne m’appartient pas du tout” et “Ma vie m’appartient totalement”, la vérité est médiane. » Pages 57-58.

Un être de relation

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit la santé comme “Un état de bien-être physique, psychique, social”. J’y ai ajouté deux qualificatifs : le bien-être spirituel et religieux. Ce dernier terme étant pris dans son sens étymologique : “Vivre ensemble”, “relier”, “mettre en lien”. Parce que l’homme est avant tout un être de relation. C’est la relation qui fait sens. Ce sont les sens qui nous mettent en relation. Quand vous n’avez plus de capacités neurologique, sensorielle, sensitive, intellectuelle, de conscience, qui vous permettent d’être en relation, vous êtes déjà mort un peu. » Page 72.


Vulnérabilité

La qualification d’obstination déraisonnable reste singulière. Elle s’applique toujours à un cas d’espèce. Si un jour, par exemple, je deviens tétraplégique mais que je dispose de toutes mes facultés intellectuelles et de ma conscience, la vie, pour moi, aura encore du sens. Pour d’autres, elle pourrait ne plus en avoir. La culture, les valeurs, la personnalité, l’histoire de chacun feront que certains seront plus sensibles à la douleur que d’autres, plus acharnés à vivre que d’autres, qu’ils auront une vision plus positive que d’autres de leur propre vulnérabilité. » Page 85.

Une belle vie

Les grands âgés, quelle que soit leur dépendance, leur vulnérabilité, ont souvent cette lueur de vie au fond des yeux. Ils nous disent : la vie, c’est plus beau que tout. Et la mort n’est pas un échec, mais une étape. Je me souviens de cette dame capable de dire publiquement, dans un petit groupe de parole au sein d’une maison de retraite : “J’ai eu une belle vie. Je suis très bien là où je suis. On s’occupe bien de moi. Je ne demande pas à mourir, mais ça pourrait s’arrêter maintenant. Parce que je n’en peux plus.” Puis elle va profiter de son goûter avec joie, heureuse de blaguer, de converser. Mais elle a bien dit : “Je n’en peux plus.” Elle est dans le lâcher prise, et il faut le respecter.” Page 87.

Agir en chrétien

La foi de catholique pratiquant, engagé, est sortie renforcée de cette épreuve. Je constate cependant que certains membres de l’institution n’ont pas toujours compris la finesse du débat. Il reste que la plupart des chrétiens, y compris plusieurs membres du clergé, ont pris des positions apaisées et compréhensives, inspirées par un souci d’humanité. Beaucoup m’ont dit et même écrit : “Docteur, vous avez pris la bonne décision.” » Page 125


Double ma vérite

► D’autres extraits sont à lire dans Pèlerin n° 6893, du 8 janvier 2015, ainsi que des repères sur l’affaire Lambert.






A lire

livre Kariger

► Ma vérité sur l’affaire Vincent Lambert, entretien avec Philippe Demenet, Ed. Bayard, 300 p. ; 17 €.

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Paru le 18 octobre 2018

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