Faisons bouger les centres-villes !

agrandir « Pour les élus, l’avenir du centre-ville est une vraie préoccupation, mais aussi une opportunité », souligne Valérie Lacroute, députée et maire de Nemours.
« Pour les élus, l’avenir du centre-ville est une vraie préoccupation, mais aussi une opportunité », souligne Valérie Lacroute, députée et maire de Nemours. © Angélique Koop / Flickr / CC
« Pour les élus, l’avenir du centre-ville est une vraie préoccupation, mais aussi une opportunité », souligne Valérie Lacroute, députée et maire de Nemours.
« Pour les élus, l’avenir du centre-ville est une vraie préoccupation, mais aussi une opportunité », souligne Valérie Lacroute, députée et maire de Nemours. © Angélique Koop / Flickr / CC

Boutiques à louer, vitrines blanches, rues désertées… Nombre de centres-villes sont en pleine crise. Comment lutter contre l’évasion commerciale et faire battre à nouveau le cœur de nos cités ? Les idées et les recettes ne manquent pas.

À propos de l'article

  • Créé le 04/05/2015
  • Modifié le 07/05/2015 à 16:08
  • Publié par :Laurence Valentini
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6910, du 7 mai 2014

Dans le magasin d’Anne Piardon, ça sent bon le « frais » comme dans les drogueries d’autrefois ! Et pour cause : L’arc-en-ciel, créé par son grand-père en 1939, est une affaire de famille, transmise de génération en génération.

Située rue du Général-Leclerc, à l’entrée du centre-ville d’Épernay, dans la Marne,  la petite boutique de 25 m2 attire toujours autant de clients. Détergents, produits pour les sols, lessives, objets décoratifs… n’ont aucun secret pour Anne, qui arbore avec fierté la traditionnelle blouse blanche du droguiste de métier.

La concurrence des grandes surfaces ? « Elles ne nous font aucun tort, assure la dynamique quinquagénaire bien connue de tous les Sparnaciens. Nos clients sont des fidèles qui viennent ici pour l’accueil et les conseils que nous leur prodiguons. »

Il faut dire qu’à Épernay (24 317 habitants), la municipalité contrôle de très près le développement des zones commerciales. Adjoint au maire, chargé du commerce, de l’artisanat, des animations et du stationnement, Jacques Fromm y travaille depuis plus de quinze ans :

Nous avons fait en sorte que les magasins de la périphérie soient complémentaires et non pas concurrents de ceux du centre-ville. Un exemple ? Alors qu’il nous manquait un magasin de sport, nous avons œuvré pour qu’une enseigne de renommée nationale, pratiquant des prix attractifs, s’installe dans la zone d’activité. Dans le centre, en revanche, nous veillons au maintien d’enseignes indépendantes, notamment d’un commerce de bouche de qualité.


Boulangeries, boucheries, poissonnerie, chocolatiers ne manquent pas dans le cœur d’Épernay. Loin de respirer la morosité, celui-ci compte quelque 380 commerces. Épernay bénéficie d’une situation géographique et d’un contexte économique favorables.

Au cœur des vignes champenoises, la ville profite à plein du dynamisme du champagne. L’économie locale se porte bien et le taux de chômage n’est que de 7,7 %.

Par ailleurs, le prix de l’hectare de vignes, qui culmine à près d’un million d’euros, n’incite guère la grande distribution à investir dans le foncier en périphérie de la ville. Rien à voir avec Châlons-en-Champagne…

À 31 km au sud-est, la capitale administrative de l’actuelle région Champagne-Ardenne ne connaît pas le même bonheur. Premier aléa : cette commune de 47 000 âmes se situe dans la plaine agricole où l’hectare se vend… 9 000 €. Résultat : des investisseurs ont pu acquérir ces terrains afin d’y bâtir un hypermarché avec une centaine de magasins, une boîte de nuit, une patinoire, etc.

Le commerce et l’activité économique se sont ainsi déplacés « hors la ville ». Cet exil en périphérie s’est révélé désastreux pour le centre châlonnais. Et la municipalité peine à faire machine arrière…

Dans cette ville, comme sur de nombreux territoires, élus et décideurs locaux luttent pied à pied contre la désertification de leurs centres-villes et tentent d’y vivifier le commerce de proximité.

C’est dans cet élan qu’est née, en 2005, l’association Centre-ville en mouvement. « Le maintien de la vitalité urbaine est toujours le résultat d’une volonté politique, affirme Pierre Creuzet, son directeur. Certes, il existe partout des associations de commerçants. Mais cela ne suffit pas face aux grandes surfaces qui n’ont cessé de se développer depuis trente ans, au point de créer de nouveaux modes de consommation. » S’y ajoute aujourd’hui l’essor du e.commerce.

D’une ville à l’autre, et malgré la disparité des situations, le développement d’un centre répond à des fondamentaux. « Il doit satisfaire les exigences des habitants, éventuellement des touristes, insiste Pierre Creuzet. Il faut donc qu’il propose toute une gamme de commerces mais qu’il conserve aussi des administrations et services  – hôtel de ville, cabinets médicaux, hôpital, écoles… –, qu’il offre des lieux de résidence, d’activités et de convivialité. » Ainsi émerge le trio gagnant d’un centre-ville : des logements, des commerces, des services. Et par voie de conséquence, des emplois à la clé.

Renforcer les transports en commun

Les handicaps à la mobilité jouent aussi un rôle important dans le malaise des centres-villes.

« Dans les grandes métropoles, il existe des transports en commun, pointe Pierre Creuzet. Pas dans les municipalités moyennes, qui subissent l’extension, voire l’éparpillement des zones pavillonnaires dans les campagnes. Or, il faut que ces habitants éloignés puissent venir faire leurs courses au cœur des villes, sans que cela soit une galère. À Bourges et à Bayonne, par exemple, des parkings relais ont été construits, avec la mise en place de navettes électriques qui conduisent vers le centre. »

Par ailleurs, pour empêcher l’engorgement du centre par les livraisons – qui représentent 34 % de la circulation en ville –, des espaces logistiques ont été mis en place. La marchandise y est stockée avant d’être redistribuée par un véhicule électrique. Bayonne et La Rochelle expérimentent ce principe. 

Autre problème récurrent : le coût trop élevé des loyers commerciaux. Un sérieux frein au développement commercial auquel s’attaquent, par exemple, les élus de Nemours. Peuplée de 13 000 habitants, cette petite ville de Seine-et-Marne affiche un taux de chômage de 10 %. Et surtout un revenu moyen annuel de 11 000 € par foyer fiscal, ce qui la place au rang de commune « pauvre », éligible aux aides dites de « solidarité urbaine ».

Mais les baux commerciaux y restent chers, décourageant l’ouverture de nouveaux commerces. « Certains propriétaires sont persuadés de posséder ”le” magasin exceptionnel et veulent le louer à des prix exorbitants, déplore Valérie Lacroute, députée et maire de Nemours. Ils préfèrent le laisser vide plutôt que de revoir leur tarif à la baisse. Dans ces conditions, nous envisageons d’augmenter la taxe sur les locaux vacants pour inciter à leur location. »

D’origine médiévale, Nemours a été construite en hauteur pour se protéger des crues du Loing. De ce fait, marches et escaliers rendent l’accessibilité difficile aux bâtiments du centre. De plus, les magasins de petites surfaces ne sont pas adaptés aux besoins des grandes enseignes modernes.

« Il faudrait que la municipalité puisse préempter des locaux pour, ensuite, remembrer, suggère l’élue. Mais nous n’en avons pas encore les moyens financiers. »

Ancienne capitale du Gâtinais, Nemours a pourtant connu la prospérité. Mais le déclin de deux gros pourvoyeurs d’emplois – Saint-Gobain, situé à Saint-Pierre-lès-Nemours, et Thomson Vidéo Glass, à Bagneaux-sur-Loing – a appauvri le secteur.

« Pour les élus, l’avenir du centre-ville est une vraie préoccupation, mais aussi une opportunité, souligne Valérie Lacroute.Après tout, nous avons la chance d’avoir une cité historique avec un château et une église du XIIe siècle. Pourquoi ne pas la valoriser pour attirer davantage de public ? »

Afin de relever ce défi, un ensemble de mesures a été mis en œuvre : possibilité de préempter les locaux, création d’un Comité local du commerce qui réunit l’association des commerçants, les élus, les représentants de la chambre des métiers, de la chambre du commerce et de l’industrie, de l’office de tourisme… Et le recrutement, depuis janvier dernier, d’un manager de centre-ville.

« Nous comptons beaucoup sur lui, insiste Valérie Lacroute. Il fera l’interface entre la municipalité et les 250 commerçants. Il pourra leur faire passer des messages : rester ouvert le midi, le samedi notamment, ne pas fermer le soir dès 18 heures, se former aux nouvelles technologies, etc. »

Des taux de « vacance commerciale » alarmants

Car si la municipalité a pour mission de rénover le bâti, d’améliorer le stationnement, de mieux éclairer les espaces publics, d’installer du mobilier urbain, de faciliter l’accessibilité, d’entretenir les trottoirs, d’accompagner le développement économique… les élus ne sont pas responsables du fonctionnement des magasins, capables de drainer l’affluence et l’activité.

Pour évaluer la vitalité des centres-villes, Procos (Fédération pour l’urbanisme et le développement du commerce spécialisé) se fonde sur le taux de « vacance commerciale », c’est-à-dire l’inoccupation des locaux pendant une durée indéterminée.

Le constat de Pascal Madry, directeur de la fédération, est pessimiste : « Les collaborateurs de notre observatoire sillonnent chaque année deux cents centres-villes de municipalités de 25 000 habitants et plus. Le taux de vacance progresse partout ! Selon moi, c’est la conséquence d’une offre commerciale pléthorique.  Il se crée chaque année en France entre 3 et 4 millions de mètres carrés de surfaces de vente nouvelles, dont 80 % en périphérie ! Soit une augmentation de 3,5 % par an, alors que la consommation n’augmente que de 1,5 % depuis quinze ans. Dans ce contexte, ce sont les centres-villes qui trinquent, avec des vacances en augmentation. »

Des villes touchées par la crise économique

Les villes les plus touchées par le phénomène sont celles qui ont connu des chocs économiques, comme Alençon (Orne) avec la fermeture de Moulinex, ou Châteauroux (Indre) avec celle de la Seita.

« La désindustrialisation a semé un vent de panique chez les élus locaux, analyse Pascal Madry. Pour combler cette perte d’activité, ils ont voulu développer le secteur tertiaire. D’où un certain laxisme face à la création de centres commerciaux. »

Dans la Loire, les commerces du centre de Saint-Étienne (180 000 habitants) connaissent aussi une réelle désaffection. Avec 120 magasins fermés sur 1 200, le taux de vacance atteint les 10 %, « un taux d’alerte » selon Pascal Madry. L’une des premières actions de l’équipe municipale, pour faire revivre le centre, a été de lutter contre le sentiment d’insécurité.

« Nous avons doublé le nombre de caméras, augmenté la présence policière, interdit les chiens non tenus en laisse, la consommation d’alcool sur la voie publique, recense le maire, Gaël Perdriau. Notre objectif est de faire revenir les familles en ville. Pour cela, nous devons améliorer le cadre de vie. »

Une « zone 30 » a été créée pour que piétons, cyclistes, automobilistes et transports en commun cohabitent mieux. Une nouvelle politique de stationnement – 40 minutes gratuites par jour, 20 minutes en hypercentre – a été mise en place…

Et l’ouverture des terrasses de cafés et brasseries autorisée toute l’année. Sans compter une subvention de 86 000 € votée, en 2015, pour les dix unions de commerçants stéphanois. À elles de se lancer dans la promotion de leur activité…

En attendant que toutes ces politiques portent leurs fruits, c’est aux centres-villes de demain que les étudiants urbanistes s’intéressent. À l’université Ouest Nanterre-la Défense (Hauts-de-Seine), ils imaginent des innovations en matière de logement, de transport, d’énergie, d’activité… d’ici à 2030. Objectif : que les villes s’emparent de leurs études et anticipent ces mutations.

Des sols qui produisent de l’énergie, des sky tram – tramways circulant en hauteur –, des lieux de services avec des activités éphémères et hébergées dans des conteneurs faciles à déplacer et à réutiliser, des locaux de e-working, des drones chargés des livraisons, des plates-formes sur les toits pour agrandir la ville verticalement…

Ces idées ne sont pas si éloignées de certaines actions déjà mises en place. Elles attestent que le centre-ville n’est pas seulement là pour faire « joli » mais qu’il a une vraie dimension économique, sociologique et environnementale. Reste aux acteurs des territoires à relever le défi.

Animation.  Quelques chiffres pour illustrer notre enquête.

 

Mettre en plein écran pour profiter pleinement de l'animation, et utiliser les flèches pour vous déplacer.


Rendez-vous sur France Bleu

Jeudi 7 mai 2015, retrouvez le témoignage de Pascal Madry dans France Bleu Midi ensemble, dans la session d’information de 12 heures à 13 h 30 présentée par Anne Orenstein.





A lire aussi

Nadine Kaczmarek, manager de centre-ville à Melun (Seine-et-Marne) : « Mon métier est d’insuffler de la vie « , dans Pèlerin, n° 6910, du 7 mai 2015.

Nadine Kaczmarek

Vos commentaires

0 Commentaire Réagir

Paru le 2 août 2018

Notre Librairie

Voyages et croisières