Dominique Andolfatto, professeur de sciences politiques : "Un vote de colère, mais aussi un vote populaire"

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Dominique Andolfatto, professeur de sciences politiques à l’Université de Bourgogne Franche-Comté © Credespo
Dominique Andolfatto, professeur de sciences politiques à l’Université de Bourgogne Franche-Comté
Dominique Andolfatto, professeur de sciences politiques à l’Université de Bourgogne Franche-Comté © Credespo

Enseignant à l’Université de Bourgogne Franche-Comté, Dominique Andolfatto revient sur ce premier tour des élections régionales en soulignant l'importance de l'abstention et fait un état des lieux de la scène politique française, notamment sur la progression du FN.

Pèlerin. L’abstention a diminué par rapport au scrutin de 2010. Peut-on parler dans ces conditions de sursaut participatif ? Si oui, qu’est-ce qui l’a provoqué et, surtout, à qui a-t-il profité ?
Dominique Andolfatto. Non. L'abstention reste très élevée. Elle est comparable à celle des élections départementales de mars 2015. Près d'un Français sur deux n'a pas voté. Cela traduit le désintérêt, sinon le manque de civisme, de près d'un Français sur deux.

Il faut rapporter aussi cette faible participation à l'enjeu du scrutin assez faible (les régions sont des "nains" politiques), après une réforme de la carte régionale bâclée. Ces deux aspects n'incitaient guère au vote.

Mais ce niveau d'abstention signifie aussi que les audiences électorales des différentes listes doivent être réduites par deux pour mesurer leur implantation effective dans l'électorat. Par exemple, si le PS fait 20 % des suffrages exprimés, cela signifie qu'il ne représente effectivement que 10 % des électeurs (puisque la moitié d'entre eux ne va pas voter).

On observe aussi que là où le FN a fait ses meilleurs scores, l'abstention est un peu plus faible, comme dans le Nord-Picardie ou sur les bords de la Méditerranée. Manifestement, dans ces régions, le FN a tiré le vote. Et cela traduit manifestement une contestation franche de la bipolarisation traditionnelle (droite/gauche), un vote de colère, mais aussi un vote populaire, un vote tribunitien, car dans ces régions la gauche est ne net recul.


Pourquoi le Front national atteint-il de tels résultats, au point de pouvoir emporter trois régions ?
D. A. Par rapport aux élections départementales de mars dernier, la progression du FN n'est pas si spectaculaire. Entendons-nous bien : il ne s'agit pas de la sous-estimer. Mais le FN ne gagne que 4 points de pourcentage (de 25 à 28 %). Cela signifie qu'il était déjà haut et je vois dans cette progression avant tout un effet du mode de scrutin : aux régionales le vote se fait par liste à la proportionnelle (au contraire des départementales où le scrutin est majoritaire et avantage certains notables).

Le FN a donc été tiré par le mode de scrutin (comme d'ailleurs aux européennes en 2014). Bien sûr, les derniers (et terribles) événements de novembre n'ont pu que consolider le choix de ceux qui privilégiaient déjà le FN.

Mais ils n'en sont pas la clé. D'une certaine manière, le PS tire sans doute plus son épingle du jeu ici. Ces événements ont manifestement remobilisé une partie de ses électeurs si on compare les résultats du PS lors des élections régionales où il était au pouvoir, comme il y a plus de vingt ans, en 1992. La sanction avait été plus lourde pour lui.

Comment analysez-vous plus profondément le résultat de la gauche ?
D. A. Manifestement, la gauche évite une lourde sanction. Bref, elle réussit à limiter l'effet de ce que l'on appelle la logique des élections intermédiaires qui veut que la coalition politique au pouvoir perde les élections secondaires. Les terribles événements du 13 novembre ont sans doute eu un petit effet d'aubaine pour elle.

Cela dit le PS s'effondre dans certaines régions (Nord, Alsace-Lorraine-Champagne, Provence). Les Verts perdent également la moitié de leur audience par rapport à 2010 et le Front de gauche au moins un tiers.

Cela étant, ils pourront faire des listes commune au deuxième tour, notamment en Rhône-Alpes-Auvergne et en Ile-de-France, où les résultats finaux s'annoncent serrés même si le contexte et défavorable à la gauche et qu'on observe généralement qu'une partie des électeurs frontières choisissent de "voter utile" au second tour, c'est-à-dire en faveur de la droite traditionnelle, après avoir exprimé un "vote de colère" au premier tour. Reste à de demander si cette logique sera confirmée dans la mesure où le FN est, cette fois, en capacité de l'emporter dans plusieurs régions.


Le grand battu n’est-il pas le parti Les Républicains, dont 20 à 25  % des partisans auraient filé vers le FN, comme en PACA ? Pourquoi cette défaite ?
D. A. Grand battu : non ! Mais il est vrai que le total de la droite traditionnelle (principalement LR) et des centristes est un peu en retrait par rapport aux dernières départementales. De même, ces résultats, selon les régions, sont souvent en recul par rapport aux régionales de 2010, sauf - mais ce n'est pas rien - en Rhône-Alpes-Auvergne et en Ile-de-France. Et donc, droite classique et centristes - sauf exception - n'ont pas bénéficié de la logique des élections intermédiaires et souffrent de la "dynamique" favorable au FN.

Manifestement, dans plusieurs régions, le FN a siphonné des voix favorables à la droite classique. Cela signifie que Nicolas Sarkozy n'a toujours pas réussi à renverser la situation en sa faveur (et le regain de popularité du président et du gouvernement à la faveur des attentats ne l'aide pas).

Pour autant, la situation politique n'est plus celle de 2012. La droite classique est bien la seconde formation politique en France, devant le PS, à l'issue de ce scrutin. Et, dans l'hypothèse d'une élection présidentielle, c'est son leader qui serait qualifié face à la présidente du FN… avec de sérieux espoirs de l'emporter au second tour. Bref : ces régionales annoncent-elles une répétition des élections présidentielles de 2002 ? Mais, avec qui, face à Marine Le Pen ?

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Paru le 18 octobre 2018

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