Des serviettes durables pour la cause des femmes

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Apiafrique, entreprise franco-sénégalaise emploie cinq couturières et fabrique des produits hygiéniques réutilisables. © Clément Tardif
Apiafrique, entreprise franco-sénégalaise emploie cinq couturières et fabrique des produits hygiéniques réutilisables.
Apiafrique, entreprise franco-sénégalaise emploie cinq couturières et fabrique des produits hygiéniques réutilisables. © Clément Tardif

Au Sénégal, Apiafrique, une jeune entreprise, fabrique des protections hygiéniques et des couches réutilisables, afin de doper l'autonomie des femmes et de lutter contre la prolifération des déchets.

À propos de l'article

  • Créé le 20/03/2018
  • Publié par :Véronique Badets
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7060 du 22 mars 2018

En ce 8 mars, c'est jour de fête au collège-lycée de Ngaparou, petite ville côtière située au sud de Dakar. Pour la première fois, la Journée des droits des femmes y est célébrée en grande pompe : musique à fond, enseignantes et élèves vêtues de boubous roses et blancs… et animation sur le thème de l'hygiène menstruelle. Dans la cour devenue silencieuse, sous l'ombre maigre de quelques flamboyants, une centaine de jeunes filles et garçons ont les yeux braqués sur les deux intervenantes qui viennent aborder en plein soleil ce sujet tabou.

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« Au Sénégal, les études montrent que 40 % des filles manquent l'école au moins un jour par mois quand elles ont leurs règles, ce  qui affecte leurs performances scolaires. Parce qu'elles n'ont pas appris à les gérer, qu'elles ont honte ou peur de sortir. On est ici aujourd'hui pour en parler ensemble. Les règles ne sont pas une maladie mais un signe de vitalité. On doit être fières de les avoir ! », s'exclame Selly Ba, consultante pour l'ONG sénégalaise Speak Up Africa, qui mène une campagne sur le sujet. Suivent des conseils pratiques pour éviter les infections, première cause de consultation des jeunes filles en centre de santé.

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À ses côtés se tient la « toubab » Marina Gning, entrepreneuse sociale française à l'initiative de ce partenariat avec Speak Up Africa. Elle tend une culotte qui va servir à montrer différentes façons de « s'équiper » correctement. Déferlante de rires à la vue de l'objet… « Écoutez bien, il y aura un quiz tout à l'heure avec des prix à gagner ! » sourit Marina. Peu à peu, les élèves se prennent au jeu et osent parler à voix haute du sujet plus si tabou.

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Gagnants du quiz, deux garçons repartent même sous les applaudissements… avec un lot de jolies serviettes hygiéniques en tissu, lavables et réutilisables, à offrir à leur mère, sœurs ou amies. Des serviettes fabriquées localement, à vingt mètres du lycée, dans le petit atelier de l'entreprise sociale Apiafrique, dirigée par Marina et son mari sénégalais Abdoulaye Gning.

L'autonomie par le travail

« Ce qui m'intéresse dans la vie, ce n'est pas de vendre mais de trouver des solutions à des problèmes, explique l'entrepreneuse. Nos produits, seuls, n'ont pas le pouvoir de lever les tabous qui entravent la santé et l'autonomie des femmes. La sensibilisation, l'information font donc partie intégrante de notre mission. » Un site internet, Changeons les règles, a ainsi été créée l'an dernier en partenariat avec Yaay, une communauté digitale de mamans sénégalaises. Et une application pour téléphone mobile est en cours de réalisation.

Mais émanciper les femmes passe aussi par l'emploi. Dans l'atelier Apiafrique, cinq couturières de 20 à 27 ans, embauchées à plein temps, s'activent dans la bonne humeur, les unes à la découpe des tissus, les autres à la couture ou à la presse servant à insérer des boutons. « Ici, c'est très rare et difficile pour une fille d'avoir un salaire, explique Khady Ndiaye en surjetant les ailettes en wax qui servent à attacher les serviettes hygiéniques. Les hommes, eux, trouvent souvent les moyens de s'acheter une machine et d'ouvrir leur atelier. Je suis la dernière fille de ma mère et je me sens très fière de pouvoir l'aider. »


Elles ne savent pas réaliser des opérations mathématiques simples, nécessaires à leur travail.

Comme sa famille ne vit pas sur place, l'entreprise met gracieusement à sa disposition un logement à Ngaparou, ainsi qu'à trois autres employées. Abdoulaye les aide dans des démarches nouvelles pour elles, comme ouvrir un compte bancaire ou gérer leurs dépenses. Même si le statut d'entreprise d'insertion n'existe pas au Sénégal, c'est bien de l'insertion que fait Apiafrique au quotidien. « Elles ne savent pas réaliser des opérations mathématiques simples, pourtant nécessaires à leur travail, constate Marianne Varale, en charge de la production, qui vient régulièrement de France pour former les couturières.

Il y a un gros accompagnement à faire pour les nouvelles arrivées. Mais elles sont très volontaires, elles ont envie de progresser. Le samedi matin, elles assistent, par exemple, à un cours de français que leur propose ici bénévolement une retraitée française. »

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En cette première semaine de mars, la petite équipe de couturières ne manque pas de travail : les commandes affluent de l'Afrique de l'Ouest, dépassant ses capacités de production. « En décembre 2017, une chaîne télé a diffusé un reportage sur Apiafrique. Il a ensuite été partagé sur Internet, où il a fait un tabac avec près de 300 000 vues ! Depuis, nous sommes submergés de demandes, se réjouit Marina. Il y a deux semaines, une blogueuse a récolté de l'argent pour fournir nos protections hygiéniques à la centaine de détenues de la prison de Rufisque, près de Dakar.

Les ONG sont très intéressées aussi, car nos produits permettent de répondre durablement aux besoins de femmes précaires. Nos serviettes sont réutilisables en effet durant deux ans. » Ici, c'est le mari qui donne au jour le jour à son épouse, ce qu'on appelle « la dépense ». Si elle ne dépend plus chaque mois du chef de famille pour payer ses produits d'hygiène ou ceux de son bébé, elle accroît, de fait, son autonomie. Selon ONU Femmes, les Sénégalaises dépensent en moyenne, pour leurs règles, 1 248 CFA par mois. Une serviette Apiafrique, qui coûte 3 000 CFA, est rentabilisée au bout de quelques cycles.


Nos serviettes sont réutilisables durant deux ans.

En quelques mois à peine, la jeune pousse franco-sénégalaise a ainsi réussi à susciter l'engouement, grâce à des produits répondant à des besoins bien identifiés. Son aventure a commencé en 2009, quand Marina Gning et sa collègue Jeanne-Aurélie Delaunay se retrouvent au chômage après un parcours dans la production cinéma. « On partageait le rêve de démocratiser les couches lavables, après en avoir expérimenté les avantages comme mamans : moins irritantes pour les bébés, plus économiques, et évitant de produire des déchets », se souvient Marina. Elles fondent alors, en France, la société Apinapi (1) pour vendre des couches lavables en boutique et sur Internet.

Parmi les couches « made in France » : celles de Marianne Varale, avec qui le courant passe bien. En 2011, les deux amies demandent à Marianne de créer des prototypes adaptés à l'Afrique. De fil en aiguille, de voyages d'étude terrain en incubateur de la prestigieuse école de commerce HEC (permettant un accompagnement sur mesure des entrepreneurs), le projet de fabriquer au Sénégal des couches et des serviettes hygiéniques réutilisables prend corps. En 2016, Abdoulaye Gning saisit l'occasion d'un plan de départs volontaires dans l'entreprise pharmaceutique où il se morfond comme informaticien : la prime octroyée est investie dans le projet Apiafrique et permet son démarrage.


Créer des emplois dans mon pays d'origine, c'était mon rêve.

« Créer des emplois dans mon pays d'origine, c'était mon rêve et, aujourd'hui, c'est ma plus grande fierté », sourit-il. À l'automne 2016, le couple et leurs deux filles déménagent au Sénégal. Les premières pièces sont fabriquées en sous-traitance dans un centre de formation, à Warague. La SAS Apiafrique naît juridiquement en juin 2017, filiale sénégalaise d'une maison mère française La société Soyons prêts à changer ! (Spac) qui peut recevoir le statut d'entreprise solidaire d'utilité sociale (Esus). Son objectif : réduire les déchets, lutter contre les exclusions, favoriser l'émancipation et la santé des femmes.

Un énorme potentiel

« Nous avons un potentiel de développement énorme, s'enthousiasme Abdoulaye Gning. Car la population en Afrique de l'Ouest va doubler d'ici à 2050. Imaginez le nombre de gamins qui vont avoir besoin de couches, dans des pays qui n'ont pas les moyens de gérer tous ces déchets… Entre sa naissance et sa propreté, un enfant en génère environ une tonne ! Des alternatives sont indispensables. » De fait, il suffit de regarder le bord des routes sénégalaises pour prendre conscience de l'ampleur du problème : des kilomètres de dépôts sauvages, où les couches prolifèrent au milieu d'innombrables détritus en plastique. Et pour cause : il n'existe pas d'infrastructures pour gérer les déchets au Sénégal.

Il n'existe pas d'infrastructures pour gérer les déchets.

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Il faut payer des charretiers pour les évacuer, et ceux-ci n'ont pas toujours les moyens de rejoindre les rares décharges officielles. Régulièrement, on voit des panaches de fumée noire s'élever au-dessus de tas d'ordures brûlés pour faire place nette… au détriment de la qualité de l'air. Sur la côte, les détritus sont encore très souvent jetés à la mer. « Ici, les gens ont envie que cela change, mais ils ne savent pas comment », constate Marame Cissé, une enseignante qui vit entre Dakar et Ndayane, village de pêcheurs où les 517 femmes se sont organisées à travers des groupes d'entraide.

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« Nous sommes très intéressées par ce que propose Api afrique, mais les produits ne sont accessibles que pour les femmes des classes moyennes. Comment payer une couche lavable 5 000 CFA quand on gagne 25 000 CFA comme femme de ménage à mi-temps dans un hôtel ? » Même difficulté pour les serviettes hygiéniques. Utilisables environ quatre cents fois, elles reviennent huit fois moins cher que les jetables. Mais celles qui en auraient le plus besoin pour faire des économies sont aussi celles qui ont le plus de mal à faire l'avance…

Une nécessité : réunir des fonds

Les quatre associés, Marina et Abdoulaye Gning, Jeanne-Aurélie Delaunay et Marianne Varale, d'Apiafrique sont en conscients du problème et attendent avec impatience de pouvoir baisser les coûts e production par des économies d'échelle. Ce qui nous empêche de produire plus, c'est e manque d'argent pour acheter des matières premières, explique Abdoulaye Gning. Ce que nous avons acheté jusqu'à présent, c'est avec os économies. Maintenant, nous avons besoin 'un fonds de roulement. Il permettrait surtout d'acheter les tissus en grande quantité et beaucoup moins cher qu'au mètre. » Pour cela, une levée de fond de 200 000 € est en cours sur l'une des principales plateformes d’investissement responsable en ligne, Lita. Dédiée au développement durable, Lita est ouverte aux particuliers.


Constituer un réseau de distributeurs dans toute l'Afrique de l'Ouest.

L'argent récolté servira aussi à recruter de nouveaux collaborateurs : couturières mais aussi commerciaux, afin de constituer un réseau de distributeurs dans toute l'Afrique de l'Ouest. D'ici à 2020, la jeune entreprise sociale a en effet pour objectif de créer 60 emplois locaux, éviter 30 000 tonnes de déchets et informer 500 000 femmes sur le cycle menstruel. Dans la salle de pause, où les couturières partagent thé et fous rires, est affichée cette phrase : « L'Univers ne nous donne pas de rêves que nous ne pouvons réaliser. »


(1) On peut y commander les produits Apiafrique. (2) La société Soyons prêts à changer ! (Spac)

Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

Serviettes

penelope 21/03/2018 à 17:59

Cela n’est pas nouveau, ce n’est qu’un retour au passé ; cela se faisait au temps où les anciens prenaient soi de la nature et ne ménageaient pas leurs efforts.

Paru le 20 septembre 2018

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