Pourquoi le film "Des hommes et des dieux" nous touche-t-il tant ?

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Pourquoi le film "Des hommes et des dieux nous touche-t-il tant ? © P.Razzo/Ciric
Pourquoi le film "Des hommes et des dieux nous touche-t-il tant ?
Pourquoi le film "Des hommes et des dieux nous touche-t-il tant ? © P.Razzo/Ciric

Pourquoi les moines de Tibhirine nous bouleversent-ils tant ? Christian Salenson, prêtre du diocèse de Nîmes et directeur de l'Institut de science et de théologie des religions à Marseille, décrypte le message spirituel du film Des hommes et des dieux.

À propos de l'article

  • Créé le 05/06/2013
  • Modifié le 05/06/2013 à 12:00
  • Publié par :Catherine Lalanne
  • Édité par :Marine Bisch

Pèlerin : Pourquoi ces hommes simples, perdus au cœœur de l’'Atlas algérien, ont-ils un tel rayonnement à l’'écran ? 
Christian Salenson : Des hommes et des dieux parle au plus grand nombre car il aborde une valeur universelle : la fraternité. Celle qui est inscrite au fronton de la République et qui nous vient tout droit des Évangiles.

Cette fraternité, tout être humain aspire à la vivre au plus profond de lui-même, y compris celui qui la bafoue. Les moines de Tibhirine incarnent cette valeur fondatrice qui nous fait tant défaut dans la société aujourd'hui ; ils nous disent que l'on ne peut pas invoquer Dieu comme son père si l'on ne considère pas tous les hommes comme ses frères. Les veilleurs de l'Atlas incarnent aussi le grand combat de la fidélité.

Quand, à l'écran, frère Luc dit : « Partir c'est mourir », il nous rappelle qu'on ne peut pas vivre en reniant ce qui nous fonde. Cette quête d'authenticité et de loyauté des moines résonne fort à une époque où l'apparence prime trop souvent sur le sens.

Xavier Beauvois, le réalisateur du film, est agnostique. Pourtant, il parle de la foi avec une profondeur peu commune.

Le cinéaste va à l'essentiel du message du Christ - l'amour du prochain, le don de soi - sans emprunter le vocabulaire religieux. C'est la grande force de ce film et une des raisons de son succès. Parler du spirituel avec les mots de tous les jours, c'est n'exclure aucun spectateur du mystère de la rencontre.

Cette simplicité du film est fidèle à l'expérience humaine des moines de Tibhirine. Le plus spirituel est toujours le plus humain. Ayons l'humilité de reconnaître que nous, prêtres, manions encore trop les concepts et le langage codé au détriment de la limpidité.

Quelle leçon de vie et de foi ce film nous donne-t-il ?
Être chrétien est un art de vivre, une manière d'être, à mains nues, qui rend heureux. Ces trappistes étaient pauvres, et de ce dénuement volontaire jaillissait la lumière. Montrons, comme eux, que la parole du Christ nous fortifie et nous irrigue, que le message de Jésus tend vers le bonheur. L'exemple joyeux est plus porteur que la leçon de morale.

L’'autre leçon importante du film est le respect de l’'autre.
La chance de ces moines est de ne pas vivre chez eux mais en terre d'islam, d'être dépendants des villageois, du peuple algérien... Être étranger oblige à développer des qualités d'écoute et d'humilité.

On fanfaronne moins quand on est sur le front, isolé. Pour se faire accueillir par l'autre, il faut se mettre en état de dépendance, dans la dépendance de l'amour. Ce dépouillement total, cette présence minoritaire favorisent une Église de la rencontre.

Les moines de Tibhirine ne sont pas des héros, ils ont peur.…
Ils sont humains, le public ne s'y est pas trompé. Ils n'avancent pas sans hésiter vers la mort. Ils étaient partis à Tibhirine pour être des témoins du Christ, pas des martyrs. Leur fragilité renouvelle l'image de la sainteté.

Regardez frère Christophe, il nous ressemble. Il appelle Dieu au secours. Il traverse la nuit du doute. Il refuse de mourir. Et la phrase magnifique de frère Christian : « Ta vie, tu l'as déjà donnée. » Quand on choisit l'existence monacale, on renonce à sa famille, à la femme et aux enfants qu'on aurait pu avoir. Sans ce premier don, comment consentir à l'offrande totale de sa vie ?

La beauté des chants et de la liturgie participe-t-elle à l’'adhésion du public ?
Oui, car ce n'est pas une beauté gratuite. Les cantiques célèbrent la vie, le rythme des saisons... La liturgie répond au besoin de nourriture spirituelle, inversement proportionnel à l'indigence de notre siècle.

Quand les moines chantent « Ne croyez pas qu'il est partout sauf où l'on meurt », leur prière n'est pas séparée de la vie. Hors les murs du monastère, le terrorisme ensanglante le pays ; entre les murs de la chapelle, les moines prient le Christ pour ne pas céder à la peur et faire triompher l'amour. Le dedans et le dehors dialoguent sans cesse. Le public a perçu cette cohérence.

La vérité de ces moines donne du sens à chacun de leurs gestes. Pourtant, à l’'échelle humaine, ces hommes perdent leur vie.
Mais sous l'angle de la foi, ils la gagnent. Leur sacrifice est une victoire. L'écho que trouve ce film dans le cœœur des spectateurs en est la preuve. Leur martyre n'a pas été vain. Les graines d'espérance qu'ils ont semées germent.

Nos sociétés fondées sur la rentabilité et le court terme vont droit dans le mur ! À une époque où certains ont intérêt à faire croire qu'il n'y a pas de dialogue possible entre les religions, le sacrifice des moines pour leurs frères et sœœurs musulmans dit tout le contraire. Leur message d'amour nous fait grandir.
 
■ Christian Salenson est l’'auteur d’un livre édité par Bayard, Christian de Chergé, une théologie de l’espérance, qui a reçu le prix Siloé-Pèlerin. 259 p. ; 18 €€.

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Paru le 10 janvier 2019

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