Cyril Tisserand :"Nous pouvons tous être des bâtisseurs d’espérance"

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© Anne Van der Stegen
Cyril Tisserand :"Nous pouvons tous être des bâtisseurs d’espérance"
© Anne Van der Stegen

Depuis seize ans, cet éducateur a su mobiliser des centaines de bénévoles au sein de l’association catholique Le Rocher, aujourd’hui implantée dans huit quartiers sensibles. À rebours du pessimisme ambiant, il parie sur une France réconciliée.

À propos de l'article

  • Publié par :Marie-Yvonne Buss
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    6977 du 11 août 2016

Pèlerin : Il y a seize ans, vous ­fondiez l’association Le Rocher pour vous mettre au service de la population des « cités », en habitant sur place…

Cyril Tisserand : C’était une évidence pour moi. Je ne voulais pas être un travailleur social qui rentre le soir chez lui, mais aussi un voisin. Partir au cœur de la banlieue, tout comme on part en coopération en Haïti ou au Laos. Bondy nord, le quartier de Seine-Saint-Denis où nous habitions avec Anne-Sophie, ma première épouse, comptait soixante-quinze nationalités ! Si je veux être frère, ami, pourquoi faire des kilomètres ?

Vous-même avez grandi en ­banlieue…

J’ai vécu ma petite enfance dans la ville nouvelle de Voisins-le-Bretonneux (Yvelines). À l’époque, c’était un chantier géant. Et pour un enfant, un terrain de jeux gigantesque. Toutes ces bêtises qui auraient pu mal tourner… J’ai été un peu béni ! Heureusement, même si mon père était peu présent, il était suffisamment solide pour que je me dise : « S’il apprend que son fils vole, ça va être chaud ! » De ma mère, j’ai hérité la sensibilité. Et quand tu es un enfant sensible, tu sens lorsque tu risques de faire du mal à quelqu’un. Cela me retenait.

Comme un fil rouge chez vous, on trouve le désir « d’aller au contact » des autres communautés.

À mon entrée en cinquième, nous avons emménagé à Mantes-la-Jolie (Yvelines). J’y avais des copains de tous les milieux. Mais les choses se sont durcies au lycée. À la sortie des classes, des jeunes d’origine maghrébine ou africaine venaient régulièrement nous embêter, nous les « Gaulois. » Même si eux ­aussi étaient victimes de racisme, je trouvais ça injuste. Je voulais résister. Je me suis inscrit à des cours de karaté dans la cité du Val Fourré… dans un club où je me retrouvais souvent le seul Blanc parmi tous les élèves. Dans les vestiaires, sur le terrain, on était tous capables de s’entendre.

Le déficit de ­relations entre communautés rend-il les banlieues violentes ?

Il y a beaucoup de clichés raciaux et de fantasmes. Or le fantasme, c’est l’inverse de la relation. Par exemple, certains jeunes Blacks publient sur leur compte Facebook des images choquantes sur l’esclavage, en disant que cela leur donne « la haine » des Blancs. Je leur dis : « Arrêtez d’être dans l’imaginaire ! Parlez-moi de vos vies, de vos copains… Revenez au concret ! » Il y a une sorte de compétition pour l’identité qui nourrit le communautarisme. Pourtant, même si on dit les Français racistes, moi, je les trouve généreux. Depuis seize ans, dans le cadre de nos partenariats avec Le Rocher, je rencontre de très beaux profs en banlieue, qui se donnent à fond ! Il y a vingt-cinq ans, il y avait deux mondes : la banlieue, la France. Aujourd’hui, les jeunes « des cités » se marient, deviennent secrétaire, artisan ou patron, bref, ils s’intègrent. Preuve que la France a su les accueillir. La ­mixité sociale, j’y crois, j’ai envie d’être positif.

Vous pariez aussi sur la coexistence pacifique des religions…

Parce qu’il s’agit d’un enjeu prophétique. Certains peuvent se dire : « L’échec est total, on court à la catastrophe. » Moi je dis : « Non. Attendez. Il y a en France tant de peuples, de religions différentes… Et si notre pays avait un rôle de modèle pour le monde ?

Le développement de l’islam radical n’incite pas vraiment à l’optimisme !

On a raison d’avoir peur, si on ne cultive pas la relation. D’ailleurs, les musulmans aussi peuvent redouter la montée d’une violence à leur égard. Je pense à ces chrétiens qui votent pour des promesses nauséabondes qui, de toute façon, ne pourront pas être tenues… Notre ­promesse, elle, est différente. Elle est de dire : « Es-tu capable d’être un bâtisseur d’espérance dans ta rue ? » Si on ne va pas au contact les uns des autres, alors on ira vers des extrémismes. Le Rocher est aujourd’hui implanté dans huit cités populaires, tant mieux, mais il existe en France 1 500 quartiers difficiles ! Il est urgent de prendre du temps pour construire, là où l’on est, une civilisation de l’amour.

« Civilisation de l’amour »… On n’est plus dans un langage de ­travailleur social ! D’où vous vient cette foi ­chevillée au corps ?

Il y a d’abord eu le scoutisme, puis le catéchisme. Et surtout, la prière : dès l’âge de 10 ans, chaque soir, j’ai pris la décision de réciter trois Je vous salue Marie, un Notre Père. C’est une prière sûrement imparfaite, mais elle dure jusqu’à aujourd’hui. Quand tu es fidèle à Dieu dans la prière, il t’est fidèle aussi. C’est mystérieux, mais il a sûrement mis des gens sur ma route… Je pense à ce copain du lycée qui me dit un jour : « Viens à Paray-le-Monial. » J’y vais et c’est une claque ! D’un seul coup, je transforme la fidélité de mon enfance en choix personnel. J’ouvre la Bible, j’ai 18 ans. Et là, je lis que Jésus est « doux et humble de cœur ». Moi qui me rêvais en chevalier combattant, je me dis : « Merde, je me suis planté ! »

À notre ­invitation, vous allez ­donner une ­conférence à Lourdes. Que ­représente ce sanctuaire pour vous ?

Enfant, chaque soir, j’ai prié devant une Vierge fluorescente rapportée de Lourdes. Cela a compté ! Ensuite, j’y suis retourné avec mes routiers (scouts aînés, NDLR), puis avec Anne-Sophie avant nos fiançailles. C’est un lieu de grâces spirituelles, mais aussi un lieu charnel, très concret : la grotte, l’eau, les piscines, le contact avec les malades… Et ce sentiment que le monde entier est là.

Vous évoquez Anne-Sophie, votre ­première épouse, décédée en 2011…

Le Rocher, c’est un projet que nous avons porté à deux. Et puis il y a eu ce cancer… Elle est partie en sept mois. Mais elle reste pleinement associée à notre prière familiale. Comme le dit Isabelle, ma nouvelle épouse, veuve elle aussi : « Anne-Sophie, c’est mon amie. » Il y a vraiment là quelque chose de la communion avec le ciel.

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Paru le 15 novembre 2018

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