Crise de la pédophilie au Chili : l’opération vérité de François

agrandir Le 15 mai, le pape a convoqué  les 32 évêques chiliens au Vatican. Une réunion à huis clos qui s’est soldée, trois jours plus tard,  par leur démission collective.
Le 15 mai, le pape a convoqué les 32 évêques chiliens au Vatican. Une réunion à huis clos qui s’est soldée, trois jours plus tard, par leur démission collective. © HO/AFP
Le 15 mai, le pape a convoqué  les 32 évêques chiliens au Vatican. Une réunion à huis clos qui s’est soldée, trois jours plus tard,  par leur démission collective.
Le 15 mai, le pape a convoqué les 32 évêques chiliens au Vatican. Une réunion à huis clos qui s’est soldée, trois jours plus tard, par leur démission collective. © HO/AFP

La démission de l’ensemble des évêques chiliens, qui ont reconnu leur responsabilité dans les scandales d’abus sexuels, ouvre une nouvelle étape dans la lutte contre la pédophilie dans l’Église.

À propos de l'article

  • Créé le 30/05/2018
  • Publié par :Agnès Chareton
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7070 du 31 mai 2018

L’événement est inédit. Vendredi 18 mai, au terme de trois jours de rencontre à huis clos au Vatican autour du pape François, les 32 évêques chiliens ont remis leur démission collective au successeur de Pierre. Une manière de reconnaître leur responsabilité dans l’immense scandale de pédophilie qui secoue l’église chilienne depuis des années. « nous voulons demander pardon pour la douleur causée aux victimes, au pape, au peuple de Dieu et à notre pays pour les graves erreurs et omissions que nous avons commises », ont-ils déclaré lors d’une conférence de presse.

François avait convoqué tous les évêques chiliens à Rome pour faire la vérité sur ces affaires d’abus sexuels. Un dossier dans lequel il s’était personnellement impliqué lors de son voyage au Chili, en janvier dernier, déclenchant une tempête. Sur place, François avait apporté un soutien sans faille à Mgr Juan Barros, évêque d’Osorno, accusé d’avoir fermé les yeux sur les agissements d’un prêtre pédophile, le P. Karadima. « Calomnies », avait martelé le pape devant les journalistes. Des mots qui avaient profondément choqué les victimes. Mais, de retour à Rome, alors que la polémique enflait, François a fait volte-face, et décidé d’envoyer Mgr Charles Scicluna, l’archevêque de malte, expert dans la lutte contre les abus sexuels, enquêter au Chili.

Un mea culpa inédit

Le rapport de plus de 2 300 pages que celui-ci lui remet à l’issue de ses investigations se révèle accablant pour l’Église chilienne. François tape du poing sur la table. Dans une lettre du 8 avril aux évêques du Chili, il reconnaît avoir commis de « graves erreurs dans l’évaluation et la perception de la situation », estimant avoir été mal informé. Plaintes classées sans suite, prêtres prédateurs déplacés d’un diocèse à l’autre, documents compromettants pour l’église chilienne détruits... Dans le document de dix pages qu’il remet aux évêques chiliens réunis à Rome, François dénonce des « négligences gravissimes dans la protection des enfants vulnérables de la part d’évêques et de supérieurs religieux ». Et reconnaît sa propre responsabilité dans ce drame : « Nous sommes tous impliqués, moi le premier. »

Pour l’Italienne Lucetta Scaraffia, responsable du supplément féminin de L’Osservatore Romano, le quotidien du Vatican, un tel mea culpa est inédit de la part d’un pape en exercice. « François a eu beaucoup de courage d’admettre qu’il a fait une faute, salue-t-elle. L’église n’a pas l’habitude de reconnaître ses erreurs tout de suite : en général, quand elle le fait, ce sont des siècles plus tard ! » Comment expliquer ce revirement de François ? « Benoît XVI avait une grande expérience de la lutte contre la pédophilie, ce qui n’était pas le cas de François à son arrivée, souligne Lucetta Scaraffia. Il ne pensait pas que la dissimulation était aussi grande de la part de clercs. Il a eu d’abord tendance à les croire, plutôt que les victimes. C’est un parcours de recherche de la vérité qu’il a fait lui-même. »

Le P. Stéphane Joulain, psychothérapeute et spécialiste de la prévention des abus sexuels*, confirme : « Le pape a fait un chemin de conversion en prenant conscience de la souffrance des victimes. » Fin avril, François a en effet longuement reçu au Vatican trois victimes du P. Karadima : Juan Carlos Cruz, James Hamilton et Jose Andrés murillo. Début juin, il rencontrera à nouveau un groupe de victimes chiliennes, dont plusieurs prêtres. « Pour François, les enjeux sont aussi pastoraux, insiste le P. Joulain. Il se rend compte que ces scandales sont le pire contre témoignage que l’on peut faire à l’annonce de la Bonne nouvelle. » Selon lui, une chose est certaine : « Avec la médiatisation du témoignage des victimes au Chili et dans le monde, la pression était devenue tellement forte qu’il ne pouvait pas ne rien faire. »

La balle est désormais dans le camp de François. Libre à lui d’accepter la démission des évêques chiliens en bloc ou de statuer sur leur sort au cas par cas, ce qui pourrait être le plus probable. Mais changer la hiérarchie ecclésiale ne suffira pas, a-t-il déjà prévenu. Il faut traiter le problème à la racine, qui se trouve, pour lui, dans le cléricalisme, cette « psychologie élitiste (qui) a fini par générer des dynamiques de division, de séparation, des “cercles fermés” conduisant à des spiritualités narcissiques et autoritaires. » « Le cléricalisme comporte deux aspects, décrypte le P. Joulain. D’une part, il ouvre la voie aux abus de pouvoir, et de l’autre, il suscite des réflexes corporatistes : les uns et les autres se protègent des crimes commis. C’est toute une culture qu’il faut changer. »

Est-ce un tournant dans la lutte contre la pédophilie ? Critiqué pour son inertie ces derniers mois, le pape semble décidé à prendre le taureau par les cornes. Reste à savoir si les évêques fautifs seront jugés ou non au cours d’une procédure pénale qui, cette fois-ci, mettrait en lumière leur responsabilité individuelle. Le tribunal canonique annoncé par le pape en 2015 pour juger les évêques négligents est resté jusqu’ici lettre morte. Pour le P. Stéphane Joulain, « tout l’enjeu est de savoir si ce fameux tribunal verra le jour. Le pape joue sa crédibilité dans le dossier chilien en matière de “tolérance zéro” contre la pédophilie. » Pour lui, le plus gros de la crise est encore à venir. « Le continent africain sera probablement l’un des prochains lieux où la parole devrait se libérer. »

* Auteur de Combattre l’abus sexuel des enfants. Qui abuse ? Pourquoi ? Comment soigner ? Éd. DDB, 300 p. ; 19 €.

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Paru le 20 septembre 2018

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