André Comte-Sponville : "La philosophie doit aider à tendre vers un certain bonheur "

agrandir "Le bonheur est le but, la vérité, le chemin. Philosopher, c’est penser sa vie et vivre sa pensée", André Comte-Sponville.
"Le bonheur est le but, la vérité, le chemin. Philosopher, c’est penser sa vie et vivre sa pensée", André Comte-Sponville. © William Beaucardet
"Le bonheur est le but, la vérité, le chemin. Philosopher, c’est penser sa vie et vivre sa pensée", André Comte-Sponville.
"Le bonheur est le but, la vérité, le chemin. Philosopher, c’est penser sa vie et vivre sa pensée", André Comte-Sponville. © William Beaucardet

Dans un épais livre d’entretiens, le philosophe André Comte-Sponville revient sur quarante années de travail. Si la vie est tragique par ­définition pour cet athée lucide, le bonheur est à portée ­d’existence. Entretien avec un penseur enthousiaste.

Pèlerin. « C’est chose tendre que la vie » : que signifie ce joli titre que vous devez à Montaigne ?
André Comte-Sponville. La vie est tendre, au sens de la fragilité, « et facile à troubler » poursuit Montaigne. C’est pour moi un constat d’évidence : toute vie est fragile. Montaigne, le plus humain des philosophes, m’a aidé à l’accepter. De tempérament mélancolique et anxieux, j’apprends à me confronter au tragique de l’existence. J’ai besoin de la philosophie pour tendre vers un peu plus de sérénité, de joie de vivre. Mais c’est un travail jamais achevé.

Dans cet entretien avec François L’Yvonnet, vous retracez votre parcours : jeune philosophe, vous étiez très combatif.
A. C.-S. C’est vrai. L’adolescent mélancolique que j’étais a vu sa vie bousculée par mai 1968. Avoir 16 ans à Paris en 1968, quelle chance ! Mais du coup, la passion politique a tout emporté, et j’ai pu croire qu’il suffisait de faire la révolution pour se guérir de la fragilité de vivre. J’ai déchanté assez vite. La politique doit combattre les causes objectives et sociales de malheur, la misère, l’injustice, l’oppression, mais ne fera pas notre bonheur.

Ce livre est, dites-vous, une autobiographie intellectuelle, mais votre travail est aussi pétri de ce que vous avez vécu.
A. C.-S. Bien sûr ! Ma pensée ne serait pas la même si je n’avais pas vécu une enfance difficile, entre une mère aimante et dépressive et un père autoritaire et méprisant, si je n’avais pas perdu un enfant… La philosophie selon le modèle allemand, comme chez Leibniz, Kant ou Hegel, néglige l’expérience personnelle. La tradition anglo-saxonne, celle de Hobbes, Locke ou Hume, retient l’expérience, mais impersonnelle. Alors que la tradition française de Montaigne, Descartes ou Pascal est une philosophie à la première personne, le « je » dans sa singularité incarnée, qui me convient. « C’est moi que je peins », écrit Montaigne…

Vous vous déclarez humaniste : est-ce un concept philosophique ou une règle de vie ?
A. C.-S. Il y a un humanisme théorique, qui consiste à célébrer l’humanité : croire en l’homme ! Or, il n’y a pas lieu de « croire » en ce dont l’existence est avérée… Je n’ai pas à croire en l’existence de ce verre d’eau ! Surtout, célébrer la grandeur de l’homme est paradoxal car nous savons que l’homme est capable du pire et du médiocre plus souvent que du meilleur. Je penche plutôt pour un humanisme pratique, un humanisme de la miséricorde, à la Montaigne. Il ne s’agit pas de croire en l’homme, mais plutôt de nous pardonner mutuellement le peu que nous sommes. L’homme n’est pas notre dieu, il est notre prochain. L’humanisme n’est pas notre religion, c’est notre morale : respecter la dignité de tout être humain…

Vous travaillez sur le bonheur, la joie mais aussi sur le désespoir et le tragique : n’est-ce pas paradoxal ?
A. C.-S. Le tragique nous confronte à ce qu’il y a de décevant ou d’effrayant dans la condition humaine, ce que dit magnifiquement l’Ecclésiaste dans la Bible. Sans nier ce tragique de l’existence, la philosophie doit aider à tendre vers un certain bonheur. Non pas une joie constante, immuable qui n’existe pas, mais une joie possible.

Le malheur, c’est quand toute joie paraît immédiatement impossible. Parce que vous avez perdu l’être que vous aimiez le plus au monde, parce que vous êtes gravement malade, parce que vous vivez dans la misère, l’oppression… Le bonheur, c’est le contraire : tout espace de temps où la joie paraît possible. Pas toujours présente… mais continûment ­possible.

Ceux qui ont été vraiment malheureux, ne serait-ce qu’une fois dans leur vie, sont bien placés pour savoir, au moins par différence, que le bonheur aussi existe. Le bonheur, c’est quand on n’est pas malheureux. Ce n’est pas un absolu, mais qu’est-ce que c’est bon !

Et la source du bonheur, c’est l’amour, qu’on retrouve dans l’Évangile…
A. C.-S. L’amour n’est pas toujours heureux, mais il est la valeur suprême. C’est ce que la paternité m’a appris, et qui m’a bouleversé. Chez Augustin et Thomas d’Aquin, les deux « inventeurs » de l’Occident, j’ai retrouvé l’idée que l’amour est plus précieux que tout. Saint Paul le dit :

La foi, l’espérance passeront, seul l’amour ne passera pas. 

Dans le Royaume, il n’y aura que l’amour. Pour l’athée que je suis, le Royaume, c’est ici et maintenant.

Cet amour au présent, est-ce l’éternité ?
A. C.-S. L’éternité, c’est un présent qui reste présent. C’est donc le temps même, puisque seul le présent existe. Ce que saint Augustin appelle le « perpétuel aujourd’hui de Dieu », que j’appellerais plutôt le perpétuel aujourd’hui du réel et du vrai. Cela vaut pour l’amour comme pour le reste. Et il m’est arrivé quelques très rares fois d’expérimenter ces instants de plénitude, de simplicité, de sérénité… Être ici et maintenant le contemporain de l’éternité.

Pouvez-vous nous confier les circonstances de cet « instant d’éternité » ?
A.   C.-S. Par exemple, à 26 ans, j’étais prof de philo à Landrecies, une petite ville du nord de la France. Un soir, je suis parti me promener en forêt avec des amis. Il faisait nuit, le groupe a pris de l’avance et je me suis trouvé seul, sous un ciel constellé d’étoiles, dans le silence bruissant de la forêt. Tout à coup, il s’est ­passé quelque chose.

Une expérience d’une totale simplicité, d’évidence, d’éternité, de béatitude. C’est une expérience très forte ! Je pratique la méditation zazen : être assis immobile, attentif au présent qui change et demeure, nous rapproche de cette expérience d’éternité.

Vous partagez tout avec les chrétiens, dites-vous, excepté la foi… Ce qui fait une sacrée différence !
A. C.-S. Je ne crois ni en Dieu ni en une vie après la mort. Je ne suis donc pas chrétien du tout ! Mais nous ne sommes séparés que par l’ignorance, car ni vous ni moi ne savons si Dieu existe.

Partageons ce que nous connaissons d’expérience et qui nous rassemble, à savoir que ce qui fait la valeur d’une vie, c’est la quantité d’amour, de justice, de courage dont nous sommes capables. Pour moi, l’Évangile s’arrête au Calvaire, quand Jésus gémit :

Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? 

Il est alors vraiment notre frère de détresse : c’est le tragique du Calvaire ! Sauf que, pour les chrétiens, l’histoire continue trois jours de plus. Trois jours importants, puisqu’ils ouvrent sur la Résurrection ! Mais faut-il pour autant écarter les trente-trois années qui précèdent, dans le souvenir ému desquelles nous pouvons communier ?

Ces valeurs ont-elles encore cours dans un pays déchristianisé ?
A. C.-S. Que reste-t-il de l’Occident chrétien quand il n’est plus chrétien ? S’il n’en reste rien, nous sommes une civilisation morte. Si ce qui reste n’est plus une foi commune, ce ne peut être qu’une fidélité partagée à ces valeurs judéo-­chrétiennes que nous avons reçues et que nous avons à charge de transmettre. Elles tendent d’ailleurs à se diffuser à l’échelle de la planète : c’est ce qu’on appelle les droits de l’homme. Même si, aujourd’hui, l’arbre islamiste veut cacher la forêt humaine.

Votre livre de philosophie renvoie sans cesse au réel, c’est-à-dire à l’amour, l’action, nos enfants, notre travail, nos amis, la justice, la liberté, la vérité, la spiritualité… C’est le métier d’homme dont vous parlez ?
A. C.-S. Mais oui ! La vie est plus importante que la philosophie. Celle-ci ne vaut qu’à la condition d’éclairer celle-là. Le bonheur est le but, la vérité, le chemin. Philosopher, c’est penser sa vie et vivre sa pensée. On n’y parvient jamais tout à fait, mais quand on vit un peu plus intelligemment, on vit un peu mieux…


► A lire

livre André Comte Sponville

C’est une chose tendre que la vie, André Comte-Sponville, entretiens avec François L’Yvonnet, Ed. Albin Michel, 544 p. ; 24 €.






En aparté

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L’ancien professeur n’a pas perdu un zeste d’enthousiasme : depuis quarante ans, André Comte-Sponville philosophe à tout va. La voix porte et résonne dans la salle de réunion, chez son éditeur Albin Michel. Il cite de mémoire nombre de références, s’enflamme pour ses maîtres et amis Claude Lévi-Strauss, Louis Althusser ou Marcel Conche, admire Simone Weil, Etty Hillesum ou Marcel Camus. La philosophie devient un art joyeux de la pensée, une source intarissable d’étonnement et une discussion passionnée. Qui se poursuit pendant la séance photos : avec un brin d’humour et une certaine tendresse. Car c’est chose tendre et joyeuse que la vie !

Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

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penelope 17/09/2015 à 10:24

j'aime les paroles de ce monsieur,la France n'est plus un état ,puisqu'elle ne peut pas décider par elle même mais dépend d'une tête qui décide,à se demander pourquoi un président,un gouvernement;oui,le catholicisme disparait peu à peu de notre ... lire la suite

Paru le 6 décembre 2018

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