Adélaïde Bon "Après le viol, trouver le mot juste m'a réparée"

agrandir À 9 ans, Adélaïde est violée dans la cage d'escalier de son immeuble. 28 ans après, elle publie "La petite fille sur la banquise".
À 9 ans, Adélaïde est violée dans la cage d'escalier de son immeuble. 28 ans après, elle publie "La petite fille sur la banquise". © Arnaud Meyer/Leextra
À 9 ans, Adélaïde est violée dans la cage d'escalier de son immeuble. 28 ans après, elle publie "La petite fille sur la banquise".
À 9 ans, Adélaïde est violée dans la cage d'escalier de son immeuble. 28 ans après, elle publie "La petite fille sur la banquise". © Arnaud Meyer/Leextra

Adélaïde Bon a été violée à l'âge de 9 ans. Dans un récit bouleversant, elle retrace son calvaire, puis sa reconstruction. Rencontre avec une jeune femme lumineuse qui a surmonté la violence.

À propos de l'article

  • Publié par : Marie-Valentine Chaudon
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    7070 du 31 mai 2018

Pèlerin. Vous venez de publier La petite fille sur la banquise. Cette petite fille, c'est vous : violée à l'âge de 9 ans dans l'escalier de votre immeuble. En quelques minutes, votre vie est anéantie. Vous le racontez aujourd'hui. Pourquoi ce livre ?

Adélaïde Bon. Je voulais montrer de l'intérieur ce que signifie avoir été victime de violence sexuelle. Je désirais que le lecteur puisse en faire l'expérience physique, charnelle, car je pense que tant qu'on ne les a pas ressenties, il est impossible de comprendre ces souffrances. Mon récit est cru mais il ne dévoile rien d'intime : ce que je décris ne m'appartient pas, ce sont des symptômes communs à toutes les victimes. Je ne les aurais pas vécus si je n'avais pas été agressée enfant.

Vous comparez les conséquences de votre agression à des méduses qui, à mesure que vous grandissez, s'immiscent dans votre quotidien…

Comme les méduses, ces conséquences sont là, invisibles, et brutalement elles piquent. C'est ce qu'on appelle les symptômes de stress post-traumatique. Ils surgissent par effraction, n'importe quand, sous forme d'élans de méchanceté, de haine vis-à-vis de soi et des autres, de sensations de dégoût, etc. Ils s'accompagnent de conduites à risque, de phénomènes d'autodestruction.

Pendant des années, j'ai vécu ces angoisses sans en comprendre les causes, dans une grande confusion et une immense solitude. La seule explication que je trouvais, c'était que j'étais folle et mauvaise. Une fois adulte, grâce à une psychotraumatologue, Muriel Salmona, j'ai réalisé que cette haine et cette rage qui m'habitaient ne venaient pas de moi mais de mon agresseur, qu'elles lui appartenaient. Comprendre cela a transformé ma vie.

Ce qui vous est arrivé n'a pas tout de suite été correctement nommé. Pourquoi le mot viol est-il arrivé si tard ?

En effet, la plainte déposée en 1990 concernait des attouchements sexuels. Comme de nombreuses victimes, j'ai eu une amnésie traumatique. Quand je suis remontée chez moi, j'étais dissociée : je n'arrivais pas à parler et, déjà, je ne me rappelais plus que du début de l'agression. Mes parents ont compris que quelque chose de grave s'était passé mais je ne pouvais répondre qu'en hochant la tête, comme je l'ai fait auprès des policiers.

Ensuite, ma mère m'a emmenée chez le pédiatre, qui a constaté une anomalie mais, à lui non plus, le mot n'est pas venu. Ce serait peut-être différent aujourd'hui car, à l'époque, pour la plupart des gens, le cliché du viol, c'était une fille en minijupe dans un lieu sombre, et surtout, un viol c'était forcément avec un pénis. Moi-même, quand j'ai retrouvé la mémoire de ces gros doigts sales en moi, je n'ai pas posé le mot.

Il a fallu, vingt ans après, que j'entende incidemment la définition légale du viol pour comprendre. J'ai alors demandé la requalification de ma plainte, une étape cruciale dans ma reconstruction.

Pourquoi le fait d'employer le terme juste est-il si important ?

Parce que du jour où j'ai posé ce mot-là, je me suis haïe un peu moins : parce que j'avais une explication à toutes les horreurs ressenties. Un mot au bon endroit, c'est un pansement qui permet non pas de guérir – je ne redeviendrai jamais celle que j'étais avant – mais de réparer, malgré la cicatrice présente à tout jamais.

Vingt-trois ans après votre agression, alors que vous êtes enceinte, vous recevez un appel : votre violeur a été arrêté.

Après tout ce temps, une personne me disait qu'elle n'avait pas oublié. Une enquêtrice à la retraite avait décidé d'occuper son temps libre à reprendre les affaires classées. Elle a retrouvé des scellés qui ont permis, grâce au fichier des empreintes génétiques, de confondre l'agresseur.

Son procès a eu lieu aux assises en 2016. Qu'a représenté cette étape pour vous ?

Elle m'a permis d'aller au bout de mon histoire. Comme les mots, les symboles ont un pouvoir réparateur. J'ai eu cette chance, donnée à très peu. Nous étions chacun à notre place : moi comme partie civile, reconnue comme victime, et lui dans le box des accusés. Et puis j'ai rencontré d'autres victimes et, soudain, je n'étais plus seule. Il y a entre nous comme une sororité (NDLR : fraternité entre femmes) très puissante, très belle.

Jamais vous n'avez renoncé à comprendre, à avancer. D'où vient cette force ?

J'ai la chance d'avoir un socle solide avec ma famille, même si cela n'a pas toujours été simple. Mes parents sont croyants et pratiquants, d'un catholicisme très ouvert porté par des valeurs d'amour du prochain, de soi. À chaque grande occasion, mon père aime citer la parabole des talents (cf. Mt 25), et j'ai toujours été portée par cette question : « Qu'as-tu fait de tes talents ? » Malgré mes souffrances, j'ai toujours eu la conviction que je devais vivre ma vie.

À la lumière de votre expérience, que pensez-vous de la prise en charge des victimes de violence sexuelle ?

Je sais que j'ai eu beaucoup de chance. J'étais blanche, dans un quartier bourgeois, et l'accusé était cambrioleur, sans domicile. Ma parole n'a pas été mise en doute. Quand le violeur est un notable ou quand il est blanc et que la victime est noire, c'est beaucoup plus compliqué. Notre société n'est pas égalitaire, elle l'est encore moins avec les victimes de violence sexuelle.

Et puis, j'ai eu les moyens financiers de me soigner, ce qui n'est pas donné à tout le monde. Il faudrait investir de l'argent, beaucoup d'argent, pour accompagner les victimes mais aussi former les professionnels : médecins, infirmières scolaires, psys, avocats, policiers, magistrats, etc. Les choses bougent doucement mais il y a encore une trop grande méconnaissance de ces problématiques.

Si on enlève le mot viol pour le remplacer par une périphrase, comment espérer que les gens se réparent ?

Que pensez-vous du projet de loi sur les violences sexuelles et du « délit d'atteinte sexuelle sur les mineurs » créé par l'article 2, objet de polémiques ?

Je suis furieuse ! Comme je l'ai dit, les mots ont une importance primordiale. Si on enlève le mot viol pour le remplacer par une périphrase, comment espérer que les gens se réparent ? Nous manquons déjà de vocabulaire pour dire la spécificité des violences commises sur les enfants. Par exemple, il n'existe pas de terme pour désigner le fait qu'un adulte demande à un enfant de le « masturber ». On ne peut pas employer le même terme, car il s'agit d'un acte violent, pas d'un geste sexuel. Tant qu'on utilisera des termes identiques, les victimes ne pourront pas se réparer.

Je regrette aussi que l'imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs n'ait pas été retenue. L'amnésie traumatique existe, je l'ai vécue, et elle est documentée par de nombreuses études scientifiques. Je ne comprends pas pourquoi la loi n'avance pas davantage.

Existe-t-il un tabou autour des violences sexuelles sur les enfants ?

Oui, et pourtant c'est un phénomène massif : un enfant sur cinq en est victime. Et combien de vies brisées ? Comment des personnes brutalisées pourront-elles à leur tour élever des enfants dans l'amour et la sérénité ? Parmi les enfants non pris en charge, certains deviennent agresseurs et la spirale continue. La protection de l'enfance n'a jamais été une priorité politique, il serait temps qu'elle le soit.

Dans le livre, vous racontez le moment du procès où vous soutenez le regard de votre agresseur. Vous dites trouver dans « ce triomphe minuscule le seuil de [votre] vie à venir ». Comment allez-vous aujourd'hui ?

L'écriture a été comme une barque qui m'a transportée d'une rive à l'autre. Je ne suis plus dans la traversée ou alors dans une autre traversée qui est celle de ma vie en entier. Grâce à la thérapie, de nombreux symptômes ont disparu. La laideur de ce qui m'est arrivé fait partie de moi mais, désormais, je sais qu'elle ne m'appartient pas, que ce n'est ni ma responsabilité ni ma faute.

Si quelqu'un me l'avait dit il y a dix ans, je ne l'aurais pas cru : je vais beaucoup mieux et je veux le dire aux autres victimes, pour qu'elles ne perdent pas espoir.



En aparté

Je rencontre Adélaïde Bon dans le VIe arrondissement de Paris, près de sa maison d'édition. La conversation est spontanée et chaleureuse. La jeune femme choisit ses mots avec soin et courage, comme elle le fait tout au long de son livre. Son récit, remarquablement composé, détaille avec force les conséquences dévastatrices d'une agression sexuelle sur la vie des victimes. « Je reçois beaucoup de lettres de femmes, et d'hommes, qui ont vécu des choses similaires, raconte-t-elle avec émotion. Ils me confient des morceaux de leur vie et c'est très beau. »

Engagée, généreuse, elle témoigne pour elle mais aussi pour les autres. Avec l'espoir de voir avancer les choses.


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Paru le 20 septembre 2018

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