Le foot : terrain de réconciliation religieuse ?

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Le foot : terrain de réconciliation religieuse ?
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Musulmans, catholiques, protestants, l’équipe de France est multiconfessionnelle et se porte bien. L’entente passe peut-être par le ballon rond.

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À propos de l'article

  • Créé le 08/07/2016
  • Publié par :Clémence-Anastasia Houdiakova
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    8 juillet 2016

Matuidi récupère la balle, magnifique passe lobée à Giroud qui frappe et… but ! L’attaquant marque une pause, lève longuement les yeux vers le ciel.  Le corps transpirant du joueur laissait déjà deviner sa foi : une croix tatouée sur le bras droit, sur le gauche, un psaume, mais cet hommage à Dieu confirme son engagement religieux.

Au sein de l’équipe de France, les joueurs pratiquent leur foi et ne le cachent pas. Olivier Giroud lit régulièrement des psaumes et évoque ses lectures pieuses devant les médias : Un moment avec Jésus, publié par un éditeur évangélique. Yohan Cabaye, confie « lire souvent la Bible ou des livres pour la comprendre. » Le jeune Anthony Martial, catholique, explique à L’Equipe : « Si j'en suis là, c'est surtout grâce à Dieu ». Et Paul Pogba se recueille quelques secondes avant le coup d'envoi en récitant des versets du Coran, les paumes tournées vers le ciel.

Onze joueurs aux cultures différentes, aux convictions revendiquées, réunis pendant cinq semaines d’Euro en quasi vases-clos et pas une once de colère. La polémique lancée par Karim Benzema sur le racisme supposé du sélectionneur Didier Deschamps avait bien remué les questions communautaires, mais l’équipe multiconfessionnelle roule sans heurts en tête des sélections.

Le dialogue interreligieux est-il pour autant facilité par le football ? « Pas toujours », répond Olivier Bauer, théologien à l’Université de Lausanne, qui s’intéresse aux liens entre le sport et la religion. La Grande-Bretagne, par exemple, a longtemps été une terre d’affrontements sportifs sauvages: les Celtiques, irlandais catholiques, se battaient contre les Glasgow Rangers, écossais et protestants. « Les oppositions entre les clubs étaient identitaires et haineuses » explique Olivier Bauer.

Christian Willi, rédacteur en chef du mensuel Christianisme aujourd’hui et auteur d’une enquête sur le foot et la religion, confirme qu’autour du ballon blanc, tout n’est pas toujours rose : "On sait bien qu’il y a du racisme dans les clubs et des enjeux de pouvoir." Lorsque Franck Ribéry, converti à l’Islam, a demandé l’installation d’une salle de prière au Bayern Munich, financé à 85% par le stade lui-même, des conflits auraient pu naître : « J’imagine que tous les joueurs n’ont pas vu cela d’un bon œil. » Pourtant, l’objectif sportif a prévalu : « Ils ont dépassé la question, ce qui ne serait sûrement pas arrivé en dehors du terrain. »

En réalité, ce qu’apporte le foot, c’est un objectif commun. L’équipe, tournée vers la victoire, est unie derrière son capitaine. Beth Packer, sociologue, prépare une thèse sur les femmes, le foot et l’islam au Sénégal. Elle a observé ce lien fort se créer entre des joueuses d’univers totalement différent : « Au Sénégal, pendant les fêtes chrétiennes, les footballeuses chrétiennes, minoritaires, invitaient leurs copines musulmanes à partager leur joie. L’union née autour du ballon rond, surtout chez les femmes, permet de dépasser les différences. » Oscar Ewolo, ancien joueur du Stade Brestois et pasteur, témoigne de ces rencontres heureuses : « A Brest, nous étions de toutes les confessions : catholiques, musulmans, juifs et protestants, et nous nous entendions comme larrons en foire. » Le pasteur parle toujours avec émotion de son collègue devenu ami : Ben Arfa, musulman pratiquant.

La religion, dans leur cas, les a même rapprochés : « Nous pouvions discuter de notre foi, échanger, partager.» Des conversations qu’Oscar Ewolo ne force pas : « Au début de ma carrière de sportif, j’étais un jeune croyant, je voulais partager mon gâteau avec tout le monde ». Avec le temps, le sportif a appris a mesuré ses propos : « J’ai compris que ça ne servait à rien de vouloir mettre une part de gâteau, aussi délicieux soit-il, dans la bouche de ceux qui n’ont pas d’appétit. »

Quoi qu’il en soit, Oscar Ewolo ne garde aucun souvenir de tensions religieuses dans son club : « Avant le match du soir, les musulmans s’isolaient pour prier, les catholiques aussi, et nous partions dans une chambre nous recueillir. » Pas de problème non plus autour du buffet : « On reconnaissait la religion de chacun au plat qu’il prenait, mais c’est tout. » Certes, le foot a évolué avec l’importance croissante de la pratique religieuse chez les joueurs: « Désormais, tout le monde se douche en caleçon ! » mais c’est aussi une force, d’après l’ancien joueur brestois : «  La Bible donne beaucoup de valeurs, d’intégrité, d’éthique, qui aide à rester droit dans un milieu de privilèges, d’exigences et de défis».  Le jeune pasteur a été rappelé par le stade brestois pour devenir préparateur mental, « peut-être justement parce qu’il leur manquait un homme avec cet aura que la foi donne ». 

En Seine-Saint-Denis, on a compris que le foot pouvait permettre un dialogue intercommunautaire. Après les attentats qui ont marqué la France, l’entreprise d'assurances NoorAssur, réseau d'épargne et assurance islamique, a pris l'initiative d'organiser un tournoi en sollicitant des équipes de joueurs dans les communautés juives, musulmanes et catholiques du département 93. Et quel souvenir cet événement a-t-il laissé aux équipes? Rien de spécial justement ! Yassim, gestionnaire chantier de 34 ans, voudrait bien commenter ce moment différemment mais ne trouve pas d’autres mots : « C’était une rencontre tout à fait banale entre jeunes.  » Ah si, une remarque pour la prochaine fois: « Le rabbin pourrait venir sans gilet pare-balles ! » sourit-il.

Youssef a aussi participé au tournoi interreligieux. Bénévole au sein de l’organisation de cet événement, il trouvait important que tout le monde se retrouve « pour échanger et mettre à mal les clichés ». Il a joué contre l’équipe juive. Sans penser aux confessions de chacun, il a juste apprécié le bon jeu : « Quand on se prend un petit pont par un joueur, on ne se demande pas si celui-ci est juif, musulman ou catholique, on se dit juste : je me suis pris un petit pont par un joueur talentueux ! »

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Paru le 6 décembre 2018

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