Irak : après Daech, la vie reprend à Qaraqosh

agrandir 29 juin 2018 : jour de fête à Quaraqosh (Irak) ou 377 enfants s'apprêtent à faire leur première communion. Cela n’était pas arrivé depuis la libération de la ville en octobre 2016.
29 juin 2018 : jour de fête à Quaraqosh (Irak) ou 377 enfants s'apprêtent à faire leur première communion. Cela n’était pas arrivé depuis la libération de la ville en octobre 2016. © Jean-Matthieu Gautier/Agence Ciric
29 juin 2018 : jour de fête à Quaraqosh (Irak) ou 377 enfants s'apprêtent à faire leur première communion. Cela n’était pas arrivé depuis la libération de la ville en octobre 2016.
29 juin 2018 : jour de fête à Quaraqosh (Irak) ou 377 enfants s'apprêtent à faire leur première communion. Cela n’était pas arrivé depuis la libération de la ville en octobre 2016. © Jean-Matthieu Gautier/Agence Ciric

Un an et demi après la défaite de Daech, la reconstruction bat son plein à Qaraqosh, la grande ville chrétienne du nord de l'Irak, où les chrétiens sont de retour. Malgré l'incertitude face à l'avenir, un sentiment d'espoir domine dans la plaine de Ninive.

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À propos de l'article

  • Créé le 17/07/2018
  • Publié par :Agnès Chareton / Photos : Jean-Matthieu Gautier / Ciric
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7077 du 19 juillet 2018

Vendredi 29 juin. Vêtues d'aubes immaculées, une couronne de fleurs blanches sur leur longue chevelure sombre, deux petites filles se pressent vers le grand terrain qui jouxte l'église Al-Raja, en plein cœur de Qaraqosh.

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© Jean-Matthieu Gautier/Ciric

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 Ce vendredi 2 juin est un jour de fête à Qaraqosh (Irak). Répartis en deux colonnes, les filles d'un côté, les garçons de l'autre, vêtus d'aubes blanches, un rameau d'olivier à la main, 3 enfants s'apprêtent à faire leur première communion. C'est la première fois qu'une telle célébration a lieu depuis la libération de la ville des mains de Daech, en octobre 2016. © Jean-Matthieu Gautier/Ciric 


Postés à l'entrée et sur les toits des maisons, les hommes armés du NPU, la milice chrétienne qui protège la ville, montent la garde. Des maisons aux murs calcinés attestent de la présence encore récente de Daech dans la grande ville chrétienne du nord de l'Irak, et de la fureur qui s'est déchaînée ici. Mais ce jour-là, Daech est loin des esprits. L'heure est à la fête et les habitants de Qaraqosh ont revêtu leurs plus beaux habits. Dans la chaleur de cette fin d'après-midi, 377 enfants s'apprêtent à faire leur première communion. « 377, c'est peu », soupire Mgr Petros Mouché, l'archevêque syriaque catholique de Mossoul et Qaraqosh. « Avant Daech, ils étaient 600 chaque année ! » L'événement est toutefois symbolique : c'est la première fois qu'une telle célébration a lieu depuis la libération de Qaraqosh, en octobre 2016, et le retour progressif des chrétiens.

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Des hommes dégustent un thé dans une rue de Qaraqosh. Plus d'un an et demi après la libération de la cité chrétienne, la vie reprend doucement. © Jean-Matthieu Gautier/Ciric

La terrible nuit du 6 août 2014

Sur une ville qui comptait 50 000 habitants avant l'arrivée des djihadistes, 5 750 familles sont aujourd'hui revenues, soit environ 22 000 personnes. Cette terrible nuit du 6 au 7 août 2014, tous avaient dû fuir sans rien emporter.

Je m'étais promis que dès que Qaraqosh serait libérée, je rentrerai.

Parmi les premiers communiants, se trouve la petite Marianna, 10 ans. Il y a presque un an, elle et sa famille sont revenus de Lyon, en France, où ils ont vécu pendant onze mois après avoir fui Daech. « Je m'étais promis que dès que Qaraqosh serait libérée, je rentrerai », affirme Anmar, le père, un chapelet bleu de Lourdes autour du cou. Revenu seul à Qaraqosh en août 2017, il a eu la surprise de retrouver sa maison en relatif bon état – bien que pillée – et l'icône de la Vierge Marie, qui orne le mur du salon, miraculeusement intacte. Sa famille l'a rejoint quelques mois plus tard et, en septembre, leurs trois enfants ont fait leur rentrée à Qaraqosh. « La situation dans la ville est bonne, constate Dounia, la mère, mais il n'y a pas de travail. » Anmar n'a pas pu reprendre son activité de chauffeur de camion : ses véhicules ont été volés par Daech. Il a ouvert un salon de coiffure, mais ses revenus sont insuffisants pour faire vivre correctement sa famille. Comme eux, ces derniers mois, de nombreuses familles qui avaient fui la plaine de Ninive sont revenues de l'étranger ou d'Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, 80 kilomètres à l'est, où beaucoup s'étaient réfugiés.

Il n'y a pas de services, pas d'électricité ni d'eau potable. Le futur est caché pour les chrétiens.

Mais le retour n'est pas facile pour tous. La famille Shemis est rentrée de Vannes, en France, il y a quatre mois, avec leurs trois enfants, Yousif, 14 ans, Sarah, 11 ans et Aynar, 9 ans. La maison qu'ils louent à Qaraqosh est extrêmement dépouillée : des murs nus, un sol en béton, un matelas posé par terre en guise de lit… Dhuha, la maman, et son mari, Adeeb, sont rentrés pour revoir leur famille et se recueillir sur la tombe de leur fils, David, 4 ans, tué lors d'un bombardement dans la nuit du 6 au 7 août 2014. Mais Dhuha, qui vient d'accoucher d'une petite fille, Diva, âgée de vingt jours lors de notre visite, déchante.

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 Dhuha emmaillote tendrement sa fille, Diva, 20 jours, et la glisse dans son berceau. Ces chrétiens qui s'étaient refugiés à Vannes, en France, après avoir fui Daech, sont revenus a Qaraqosh il y a quatre mois. © Jean-Matthieu Gautier/Ciric 

« La vie est très difficile ici », souffle-t-elle, en évoquant la situation de sa fille Sarah, handicapée, qui ne reçoit plus de soins, alors qu'en France elle bénéficiait d'une séance de kiné hebdomadaire. « Il n'y a pas de services, pas d'électricité ni d'eau potable, déplore Adeeb. Le futur est caché pour les chrétiens. » Dhuha ne se sent pas en sécurité. Elle craint de voir Daech revenir du jour au lendemain. « La nuit, je ne dors pas », murmure-t-elle. Malgré les épreuves, leur confiance en Dieu est intacte. « Jésus est toujours resté avec nous », témoignent-ils. Aujourd'hui, ils envisagent de rentrer en France, ou de partir pour la Jordanie ou le Liban dans les mois qui viennent.

Les stigmates de Daech s'effacent

De fait, beaucoup de chrétiens hésitent encore à revenir, soit parce que leur maison n'a pas encore été reconstruite, soit par manque de travail, ou encore parce qu'ils jugent la région instable. La reconstruction de Qaraqosh et des villages de la plaine de Ninive, berceau historique du christianisme en Orient, est une condition sine qua non à leur retour. La dynamique est toutefois bien enclenchée. Plus d'un an et demi après la fuite de Daech, Qaraqosh n'a plus rien d'une ville fantôme. En fin d'après-midi, le centre-ville s'anime. Les étals du marché regorgent de fruits et légumes, les échoppes des barbiers affichent complet, les hommes dégustent un thé sucré en jouant aux cartes ou aux dominos à la terrasse des cafés… Les stigmates de la violence de Daech, murs calcinés, magasins fermés, toitures éventrées, sont moins visibles. Mais derrière la sensation d'une vie retrouvée, de lourds défis attendent les habitants. Rebâtir toutes les maisons, les églises et les écoles, rétablir l'eau potable et l'électricité : le retour à la normale prendra encore du temps.

Samedi 30 juin, 10 h 30. Ouisam et son frère sont venus d'Erbil travailler sur le chantier de leur nouvelle maison à Qaraqosh, là où l'ancienne a été détruite. Pour l'instant, les murs qui serpentent au sol ne font qu'une cinquantaine de centimètres de hauteur. La maison voisine, elle, n'a pas encore été rénovée.

Ce travail de reconstruction encourage beaucoup de gens à rentrer.

Les murs portent toujours l'inscription Allahu akbar à demi effacée. À Qaraqosh, contrairement à certains quartiers de Mossoul-Ouest, totalement détruits par les frappes aériennes de la coalition internationale et les combats entre Daech et l'armée irakienne, peu de maisons ont été rasées. La plupart ont été pillées, brûlées ou endommagées. Sous l'impulsion du Comité de reconstruction de la ville, piloté par le P. Georges Jahola, l'un des premiers prêtres à être revenu à Qaraqosh, et financé par les dons d'associations, comme L'Œuvre d'Orient, 2 000 maisons ont déjà été rénovées, soit 32 % des habitations endommagées. « Ce travail de reconstruction encourage beaucoup de gens à rentrer, se félicite le P. Georges. Cela permet aussi à des petits entrepreneurs en bâtiment de retrouver de l'activité. »

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À quelques kilomètres de Qaraqosh, Hazim Sakat a relance son exploitation de poulets, saccagée par Daech, grâce a un microcredit de l'association française Fraternité en Irak. © Jean-Matthieu Gautier/Ciric

Relancer l'économie dans la plaine de Ninive est en effet une priorité. Exploitations agricoles, usines et infrastructures ayant été saccagées par Daech, de nombreux chrétiens n'ont pas retrouvé leur métier. À quelques kilomètres de Qaraqosh, Hazim Sakat a pu, lui, relancer son exploitation de poulets. Revenu après trois ans d'exode, il a découvert sa ferme pillée, du matériel agricole jusqu'aux câbles électriques ! Avec ses deux fils, il nous fait visiter son hangar neuf, où 8 000 poulets grandissent dans un espace climatisé. Grâce à un microcrédit de l'association française Fraternité en Irak, il a pu acheter un distributeur de graines, des citernes, des ventilateurs, etc. « Le projet a coûté environ 20 000 dollars, explique Marie-Liesse Couëtte, dynamique responsable du programme de relance économique de la plaine de Ninive pour Fraternité en Irak. 20 % de cette somme sont un don, et le reste un prêt à taux zéro. » En tout, Fraternité en Irak a déjà aidé 43 entrepreneurs à se relancer, générant 152 emplois supplémentaires.


La vieille ville de Mossoul rasée

Mardi 3 juillet. Direction Mossoul, à une trentaine de kilomètres de Qaraqosh. Libérée il y a un an, après neuf mois de combats féroces contre Daech, la deuxième cité du pays, qui comptait 2,7 millions d'habitants – en majorité musulmans sunnites – avant la guerre, a été en partie rasée, en particulier les quartiers de la rive ouest du Tigre. C'est là que nous nous rendons, avec Mgr Petros Mouché, dans un convoi de six véhicules, escortés par des pick-up armés de mitrailleuses des NPU. Plus nous progressons vers la vieille ville, plus les destructions sont impressionnantes. La circulation est difficile entre les bâtiments pulvérisés, dans les rues encombrées de gravats.

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Mardi 3 juillet, pour la première fois depuis la libération de Mossoul, l'été dernier, Mgr Petros Mouche, archevêque syriaque catholique de Mossoul et de Qaraqosh, célèbre la messe dans l'eglise Saint-Thomas, au coeur de la vieille ville ravagée par les combats. L'autel est pulvérisé mais l'église est debout. © Jean-Matthieu Gautier/Ciric 

Nous arrivons enfin à l'église Saint-Thomas, où, pour la première fois depuis la libération de Mossoul, Mgr Mouché va célébrer une messe en présence de chrétiens mossouliotes réfugiés au Kurdistan, venus dans deux minibus affrétés pour l'occasion. Saisies par l'émotion, des femmes pleurent en pénétrant dans l'église, restée debout au cœur d'un quartier en ruines.


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L'émotion saisit ces chrétiens qui reviennent pour la première fois à Mossoul, où ils vivaient avant l'arrivée de Daech. Ils sont aujourd'hui réfugiés à Erbil, au Kurdistan irakien.

Une atmosphère de désolation règne entre ses murs. L'autel est en miettes, les baptistères ont été fracassés, et une odeur de cadavre flotte dans l'air, malgré les effluves d'encens. © Jean-Matthieu Gautier/Ciric

Je suis heureuse de revoir ma ville, mais je suis profondément attristée par ce spectacle de destruction.

Des musulmans sont venus témoigner aux chrétiens leur amitié et les encourager à revenir à Mossoul. Ces derniers, qui y constituaient une minorité, étaient déjà persécutés avant l'arrivée de Daech. Pour le moment, la grande majorité d'entre eux n'envisage pas de revenir. Rafeef Riyadh, 19 ans, étudiante en médecine, vit toujours réfugiée à Erbil. C'est la première fois depuis 2014 que cette jeune chrétienne revient à Mossoul, où elle vivait. Un retour « à la fois doux et amer ».

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Des enfants jouent dans les décombres de Mossoul. Les quartiers de la rive ouest du Tigre sont des champs de ruines, où gisent des corps putréfiés sous les gravats, au côté d'explosifs non désamorcés. © Jean-Matthieu Gautier/Ciric

« Je suis heureuse de revoir ma ville, mais je suis profondément attristée par ce spectacle de destruction. J'ai grandi ici, mes souvenirs d'enfant sont là. Aujourd'hui, je ne pense pas que l'on pourra revenir. Notre maison est détruite, et ce qui s'est passé ne peut pas être oublié. » Parmi les chrétiens que nous avons rencontrés, beaucoup ne font plus confiance aux musulmans, qui seraient, selon eux, toujours imprégnés de l'idéologie de Daech.

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Des miliciens chrétiens NPU posent avec leurs armes. © Jean-Matthieu Gautier/Ciric

Il faudra du temps et une paix durable pour retisser les liens abîmés entre les communautés qui composent l'Irak. Pour Mgr Pascal Gollnisch, directeur de L'Œuvre d'Orient, renouer un dialogue avec les musulmans n'est pas optionnel : « C'est une nécessité vitale pour l'avenir des chrétiens de la plaine de Ninive et du Moyen-Orient. »

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Adeeb et Dhuha Shemis avec leurs quatre enfants, Yousif, 14 ans, Sarah, 11 ans, Aynar, 9 ans et la petite dernière, Diva, 20 jours. © Jean-Matthieu Gautier/Ciric

Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

Chretiens d'Irak

Luce 19/07/2018 à 09:59

Quelle foi, quel courage ! Gens d'Occident, continuons à aider l'Orient chrétien !

Paru le 6 décembre 2018

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