Intemporel Brel

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Jacques Brel (1929-1978) © GAB Archive/Redferns via Getty Images
Jacques Brel (1929-1978)
Jacques Brel (1929-1978) © GAB Archive/Redferns via Getty Images

Le « Grand Jacques » nous a quittés il y a quarante ans, le 9 octobre 1978. Ses chansons, devenues des monuments du patrimoine francophone, et sa manière unique de se donner sur scène restent dans toutes les mémoires.

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À propos de l'article

  • Créé le 09/10/2018
  • Publié par :Sabine Harreau
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7087 du 27 septembre 2018

Alors qu'approche l'anniversaire de sa disparition, les hommages unanimes, accompagnés de manifestations culturelles, de sorties d'album collector et de livres montrent à quel point le chanteur atypique a marqué le show-biz français.

Rien ne destinait pourtant Jacques Brel à cette carrière d'exception. Flamand né à Bruxelles au sein d'une famille bourgeoise, le jeune Jacques commence à travailler dans la cartonnerie de ses parents qu'il se destine à diriger plus tard, se marie dans la foulée.

Naissent deux premières filles. Mais en 1953, piqué par le virus de l'aventure, le jeune père de 24 ans quitte ce cocon et ce "Plat pays" qui est le sien pour une hypothétique carrière dans la chanson en France. Il traîne sa dégaine de grand échalas à travers les cabarets parisiens où il égrène des textes puissants et parfaitement ciselés en grattant sa guitare, fait aussi un peu de théâtre. Mais le succès tarde à venir.

guitare


Le déclic survient quand, sur les conseils de son pianiste, il se débarrasse de son instrument. Sa personnalité se libère et il devient alors une bête de scène au style unique », se souvient le journaliste belge Eddy Przybylski, auteur de plusieurs biographies du chanteur. Nous sommes en 1956 et l'artiste vient de sortir Quand on n'a que l'amour.

 


Sa personnalité se libère et il devient alors une bête de scène au style unique.

Le public découvre alors le phénomène aux bras longs telles des ailes d'albatros, dents en avant, qui tire la langue, transpire, roule des « r », émet des borborygmes pendant son tour de chant. « Ses gestes, assure l'écrivain franco-belge Patrick Roegiers, parlaient autant que sa voix. » « On allait le voir pour l'entendre chanter et pour rire », témoignent des fans de la première heure.

Sa gestuelle puissante, énergique, fulgurante, à la fois symbolique et profondément naturelle prouve qu'il ne trichait pas avec son art.

À l'image d'un boxeur sur un ring, il donnait tout pendant ses spectacles. « Sa gestuelle puissante, énergique, fulgurante, à la fois symbolique et profondément naturelle prouve qu'il ne trichait pas avec son art », analyse l'universitaire Stéphane Hirschi, qui lui a consacré une thèse et de nombreux ouvrages. Rappelant que le Grand Jacques avait fait ses études chez les Jésuites, il associe son succès populaire à la dimension quasi christique de son art du chant : « Même s'il ne recherchait pas la béatitude, affirme Stéphane Hirschi, Brel semblait, à chaque fois, prendre les douleurs du monde sur lui.

Il semblait, à chaque fois, prendre les douleurs du monde sur lui.

Il faisait don de son corps à son auditoire, jusqu'au bout de ses forces. » Les spectateurs sont subjugués par ce feu qui le brûle, cette générosité qui permet au chanteur de transmettre la charge émotionnelle de ses chansons.

Une écriture sans concession

Des chansons à texte : « Brel en écrivait comme d'autres peignent au gros trait », affirme Eddy Przybylski. « Il avait, renchérit Stéphane Hirschi, le génie pour agencer les bons mots et les images idoines afin d'en faire une chanson de trois ou quatre minutes, et a su créer des personnages qui incarnaient nos faiblesses. Ne me quitte pas en est une brillante illustration. Cette chanson existentielle raconte la descente aux enfers d'un amant éconduit.

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On l'écoute passionnément tout en n'ayant aucune illusion sur l'issue de la chanson. » Parfois ses rengaines semblent cruelles à l'égard de quelques-unes de ses cibles préférées : Les Flamands, Les vieux, Les bourgeois, etc. mais elles sont toutes porteuses d'une gymnastique de la langue qui dépasse l'attaque. Résultat de cette écriture sans concession : des centaines de chansons que des millions de fans fredonnent encore quarante ans plus tard, dans tout l'univers francophone sur les cinq continents.

Les jeunes qui font du hiphop font du Brel sans le savoir.

Et depuis le début de sa carrière, ses tubes ont été repris et remixés avec bonheur par les plus grands artistes : de David Bowie à Maurane, en passant par Ray Charles, Alain Bashung, Nina Simone, Serge Reggiani, Michel Jonasz ou Yuri Buenaventura. Quel héritage laisse-t-il aux artistes d'aujourd'hui ? Par son phrasé saccadé et ses textes parlés, il est un précurseur du rap. « Les jeunes qui font du hip-hop font du Brel sans le savoir », assure Eddy Przybylski. Stéphane Hirschi, lui, avance deux noms : Abd al Malik, qui a travaillé avec Gérard Jouannest, l'ancien pianiste de Brel, et Stromae, Belge torturé lui aussi qui, avec une esthétique différente, possède une certaine filiation et une ressemblance physique avec le Grand Jacques.

Les Marquises, l'ultime port

Mais tous les experts sont unanimes : Brel est irremplaçable et inoxydable. Par son style et son œuvre. Et par son parcours unique. En 1967, alors au faîte de sa gloire, vendant des centaines de milliers de disques, remplissant les salles de concert et obtenant des rôles au cinéma, il décide d'arrêter la scène.

Il estimait être devenu trop habile et courrait le risque de se répéter s'il continuait à se produire en concert.

« Il estimait être devenu trop habile et courrait le risque de se répéter s'il continuait à se produire en concert », rappelle Eddy Przybylski. Il entreprend alors de profiter de la vie, de se consacrer à sa carrière d'acteur et d'apprendre à piloter un avion. Il achète un voilier et, fin 1974, il appareille pour un tour du monde avec sa nouvelle compagne. Diminué par la maladie, il décide de jeter l'ancre sur l'atoll de Hiva Oa, aux Îles Marquises (Tahiti), où il a vécu les trois dernières années de son existence. La presse se fait l'écho de cette nouvelle vie, où la star rangée des micros s'investit auprès des populations autochtones, leur rendant de menus services grâce à l'avion qu'il a acheté. L'opinion est admirative. L'homme semble avoir accompli, le projet de sa chanson La quête : « Rêver un impossible rêve/Porter le chagrin des départs/Brûler d'une possible fièvre/ Partir où personne ne part. »

Pour Stéphane Hirschi, « son silence discographique et ce côté aventurier ont sans conteste alimenté sa légende ». Le 9 octobre 1978, le cancer du poumon qui le minait a finalement raison de lui. Il choisit d'être enterré à Hiva Oa, à trente mètres de la tombe du peintre Gauguin qui y a vécu lui, de 1901 à 1903. Entre leurs deux sépultures trône un grand calvaire immaculé. « Gauguin et moi serons les deux larrons autour du Christ en croix », ironisait-il. Sa sépulture étant située à la droite de Jésus, il semble bien que des deux artistes, c'est Brel qui soit le bon larron.

Biographie

1929 Naissance à Schaerbeek (Belgique).

1967 Dernier récital à Roubaix (Nord).

1977 Sortie de son dernier 33 tours, Les Marquises.

1978 Mort à Bobigny (Seine-Saint-Denis).

2005 Élu le plus grand Belge de tous les temps par la RTBF (Radio-télévision publique belge).

À réécouter sur youtube

     


Pour aller plus loin

 Livres

PRZYBYLSKI_BREL

Brel, la valse à mille rêves, d'eddy Przybylski. Éd. l'Archipel, 800 p. ; 28 €.





Voyage

Jacques Brel, le voyage au bout de la vie, de fred hidalgo. Éd. l'Archipel, 384 p. ; 24 €.





40 chansons

Jacques Brel en 40 chansons, de bruno brel, Stéphane loisy et baptiste vignol. Éd. hugo & cie, 160 p. ; 19,95 €.




CD

Intégrale

Jacques Brel, Nouvelle intégrale – enregistrements originaux 1953-1977 – spécial 40e anniversaire. coffret de 21 cd avec plus de 310 titres chez Universal Music, 91,99 €.



Nos lecteurs témoignent

“Tendre et féroce à la fois !”
“J'ai eu le privilège de le voir deux fois sur scène lors de sa tournée dans le Sud-Ouest, en août 1965. Il ne chantait pas, il vivait ses chansons : chacune était une pièce de théâtre savamment mise en scène, lui permettait d'exprimer l'amour, la tendresse ou la dérision. Il ne laissait pas souffler les spectateurs, les bousculant, les captivant, les entraînant avec son Plat pays au Port d'Amsterdam, pleurant sur son ami Jeff, s'attendrissant sur Les vieux, ou criant son amour pour Mathilde, etc. Pas étonnant s'il sortait de scène épuisé, ayant tout donné avec énergie et talent. Il était tendre et féroce à la fois, souvent dans la démesure, mais d'une sincérité qui le rendait émouvant. Avait-il le pressentiment qu'il ne vivrait pas vieux ? Comme un écorché vif poursuivant ses rêves d'enfance, il a vécu en accéléré, toujours en quête de son « inaccessible étoile.” Colette, Dax

“Merci JB…”
“Les paroles de ses chansons sont empreintes de foi et d'amour. Même si certaines choquent un peu, il y a toujours un fond de vérité : je pense aux Bourgeois. Lorsque je suis heureuse, je l'écoute, il sublime ma joie. Lorsque je suis triste, il m'apporte sérénité et réconfort. Quand on n'a que l'amour symbolise à mes yeux toutes les valeurs de l'Évangile. À Noël, la chanson Dites, si c'était vrai, dédiée à Jésus, est un cadeau ! À la fin de sa vie, il a été très généreux pour ses frères des Marquises. Je garde en souvenir de lui une photo qu'il m'a dédicacée à ses débuts.” Yolande, 78 ans, une Belge en Aveyron

“Quel bonhomme !”
“Je suis tombée à 15 ans dans la marmite Brel ; aujourd'hui, à 80, je n'en suis toujours pas sortie. J'écoute avec tendresse Le diable et ses succès de l'époque. Certains de ses tubes sont réclamés à des obsèques et l'assistance écoute religieusement, touchée par ses paroles pleines de justesse. Un souvenir fort : me promenant dans Paris à 20 ans, je tente à l'improviste d'entrer à l'Olympia pour le voir. Je me retrouve au premier rang, à gauche de la scène. Je subis à mon tour les célèbres postillons et peux vérifier qu'il dégouline de sueur. Mais je ne regrette rien ! J'ai vu Brel !” Émilie

“Un de mes chanteurs préférés !”
“J'ai toujours considéré comme un de mes poèmes préférés son titre Chanson sans paroles, qui débutait ainsi : « J'aurais aimé ma belle t'écrire une chanson... » Je me suis servie secrètement de la forme de ce texte que j'adore dans des moments de fête, l'adaptant à des discours de mariages ou d'anniversaires, chaque fois avec le même succès.... En apportant ce témoignage, je me démasque !” (Promis Suzy, nous ne dirons rien !) Suzy

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Paru le 6 décembre 2018

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