Sur les routes de l’Inde, vers les sources du Gange

Après avoir effectué les pèlerinages de Saint-Jacques-de-Compostelle et de Rome, Tanneguy Gaullier, 36 ans, a marché jusqu’aux sources du Gange. Un périple de 2600 km qui a renouvelé sa foi chrétienne, et qu’il relate dans un livre, L’âme du Gange. Entretien.

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À propos de l'article

  • Créé le 03/08/2016
  • Publié par :Gaële de La Brosse
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    3 août 2016

Pèlerin. Pouvez-vous nous dire quelques mots de vos précédents pèlerinages ?

Tanneguy Gaullier : En 2005, le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, du Puy-en-Velay à Fisterra, a inauguré ma passion pour la marche au long cours. Ressentir l'enthousiasme de la bohème rimbaldienne et la satisfaction de l'approfondissement intérieur fut une révélation. En pèlerinage, les rencontres sont favorisées par la conscience d'être des pèlerins sur le même chemin, ce qui pousse à la confidence.

La même année, j’ai aussi relié Aix-en-Provence à Rome : traverser la Toscane à pied et entrer de cette façon dans la ville éternelle fut un événement inoubliable.

Qu’est-ce qui vous a poussé à partir en Inde ? Vos motivations ont-elles évoluées au cours des cinq mois de votre voyage ?

Huit ans auparavant, un premier voyage en Inde me fit découvrir l’énergie, les sensations et la culture de ce pays dont je suis tombé amoureux. Je savais que le Gange, fleuve mythique, était un excellent moyen de comprendre l'Inde religieuse et j'éprouvais une  curiosité pour la Kumbha Mela d'Allahabad, le plus grand rassemblement mondial de pèlerins : 100 millions de personnes en deux mois ! C'est finalement l'intensité des rencontres rurales qui me procura le plus de plaisir. En outre, arpenter entièrement un élément naturel procure beaucoup de satisfaction.

Quelle signification avait pour vous ce « pèlerinage aux sources », du delta du Gange jusqu’à ses trois sources sacrées ?

« Devant chaque source m'attendait une soif », lit-on dans Les Nourritures Terrestres d'André Gide. Les pèlerins du Gange remontent le fleuve parce qu'ils s'intéressent à la symbolique de l'origine. En effet, la source symbolise à la fois la naissance qui  renouvelle et l'origine qui offre un enseignement par sa pureté. Pour certains, l'expérience intérieure qu'incite à faire l'hindouisme – qui, par son ancienneté, a valeur d'origine – permet de boire « l'eau vive qui ne donne plus jamais soif » dont parle saint Jean.

Pouvez-vous comparer ce pèlerinage avec les deux précédents ?

Cette marche en quête d’approfondissement fut radicalement différente des précédentes : le parcours n'est évidement pas balisé. La nature sauvage, le climat difficile et le fait d’arpenter les rives d'un fleuve gigantesque (jusqu'à 7 km de large) n'est pas une sinécure. De plus, la pauvreté influe, l'exotisme émerveille, la religiosité transforme... Les ressemblances seraient à chercher dans le but que constitue la quête intérieure. Et puis, deux pèlerins qui se croisent se reconnaissent toujours, comme cela m'arriva avec les sâdhus.

Votre meilleur et votre pire souvenir ?

Tant de rencontres et de sensations étonnantes : les meilleurs souvenirs sont nombreux ! Il y eut pourtant cette journée qui m'offrit ma plus grande peur et une de mes plus grandes joies. C'était près de la frontière du Bangladesh. Le matin, l'armée indienne m'interpella violemment, pensant que j'étais un terroriste. Et le soir, je reçus un des plus beaux accueils du voyage. Les habitants du village me dirent qu'ils n’avaient jamais vu de Blancs passer chez eux. Ce soir là, j’ai rencontré plus de 100 personnes.

Quelles sont vos références et influences ?

Le bénédictin Henri Le Saux (1910-1973) est l’une de mes grandes références. Ses livres m'ont ouvert, bien avant mon voyage, à la compréhension des Upanishad, importants textes philosophiques et mystiques de l'hindouisme. Durant les 25 années qu'il passa en Inde, il a vécu une profonde expérience mystique, entre christianisme et hindouisme. J'ai eu la chance de rencontrer à Bénarès une de ses amies : Mme Bettina Bäumer. Quant à Lanza del Vasto (1901-1981), Le Pèlerinage aux sources est pour moi le chef-d’œuvre du récit de voyage spirituel.

Comment votre pèlerinage a-t-il été perçu par les hindous ? Avez-vous été bien accueilli ?

L'Inde possède une importante tradition de pèlerinage. Cette pratique est très respectée. Parfois, des Indiens se sont prosternés devant moi, non par respect pour ma démarche, mais parce qu'ils considéraient que Dieu accompagne toujours le pèlerin. Jamais je n’ai reçu un si merveilleux accueil qu'en Inde. J’ai été invité à dormir presque partout, l'ancienne tradition qui fait de l’hôte un dieu étant toujours valable dans les campagnes. Toutefois, j'ai aimé aussi nourrir mes rêves des bruits de la jungle et du scintillement des étoiles.

Avez-vous croisé d’autres pèlerins, Indiens ou Occidentaux ?

Très peu d'hindous arpentent le Gange dans sa totalité et encore moins d’Occidentaux. Ainsi, j’ai rencontré des pèlerins uniquement près de Bénarès, d'Haridwar et des sources du Gange. Si j'identifie ma longue randonnée à un pèlerinage, c'est parce qu'il y avait sur le parcours des lieux saints mais surtout parce que je poursuivais une quête spirituelle et que je cheminais dans l'esprit du pèlerin : lenteur, frugalité, prière, contemplation, dépassement de soi, désir de progrès et de partage...

Le sens du pèlerinage est-il différent en Occident et en Inde ? Qu’est-ce que les sâdhus ont à nous apprendre ?

L'Inde n’appréhende pas différemment le pèlerinage, même si son étude est plus poussée et son idéal plus élevé. Par contre, la société indienne lui accorde beaucoup plus d'importance. Ce que les pèlerins hindous auraient à nous apprendre, au-delà des expériences religieuses, serait probablement la ferveur et le lâcher-prise. Néanmoins, il n'est sûrement pas souhaitable de transposer l'idéalisme indien en Occident ni le cartésianisme occidental en Inde !

Qu’avez-vous trouvé là-bas ? Ce pèlerinage a-t-il été conforme à votre attente ? A-t-il renouvelé votre propre spiritualité ? Qu’a-t-il changé dans votre façon de vivre ?

Mes attentes furent dépassées ! Je ne suis pas sûr de pouvoir vivre à nouveau une expérience aussi riche. Grâce à l'Inde, ma pratique chrétienne est devenue plus sereine. J'accorde plus de temps au silence, à l'oraison, à la méditation. Je me soucie davantage du corps. Les écrits religieux, les brahmanes et les sâdhus m'ont fait comprendre ce qu'est l'action désintéressée, l'unité de toute chose, l'immanence de Dieu dans le monde... Et avant tout, l'Inde m'a permis de faire le voyage spirituel qui mène de l'intelligence au cœur.

Avez-vous d’autres projets de pèlerinages ?

Durant ce mois d’août, je traverserai l'Islande à pied, ce qui n'est pas un pèlerinage, vu que je n'éprouve pas de vénération particulière pour les elfes ! Plus sérieusement, j'aimerais  me spécialiser dans les pèlerinages indiens. Tout le pays est considéré par les hindous comme un espace sacré. Je suis attiré par ce qu'on appelle le Char Dham, les quatre villes qui dessinent la géographie religieuse du pays. Par ailleurs, la vie étant un pèlerinage pour celui qui cherche son sens, je ne cesserai probablement jamais d'être un pèlerin.


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A lire : L’âme du Gange, Transboréal, 432 p., 20,90 euros

Pour plus d’informations, le site de Tanneguy Gaullier et son blog.

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Paru le 23 mars 2017

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