Revenir à pied de Compostelle

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En revenant de Compostelle, on marche à contre-jour, vers le soleil. © André Weill
En revenant de Compostelle, on marche à contre-jour, vers le soleil.
En revenant de Compostelle, on marche à contre-jour, vers le soleil. © André Weill

Chaque année, des pèlerins choisissent de repartir de Compostelle à pied. Trois d’entre eux témoignent des fruits reçus sur ce chemin du retour.

À propos de l'article

  • Créé le 15/11/2017
  • Publié par :Gaële de La Brosse
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    15 novembre 2017

André Weill, professeur de yoga

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« Depuis dix-sept ans que j’effectue des marches au long cours, je suis toujours allé vers le monde, vers quelque chose ou quelqu’un. En l'an 2000, j’ai ainsi vécu un chemin d’initiation vers Saint-Jacques de Compostelle par le Camino francés ; en 2002, ce fut un chemin "de confirmation" vers Rome par la Via francigena.

Et en 2006, un chemin de libération, d’Auschwitz à Jérusalem. J'en ai parcouru une dizaine d’autres encore…

À la veille de mes 70 ans, j’ai éprouvé le besoin d’effectuer un chemin de retour, afin de tourner mon regard vers un royaume accessible à celui qui sait retrouver son âme d’enfant. Pour moi, il résonnait avec cette parole de l'Évangile de Luc (17,21) : “Car voici, le royaume de Dieu est au milieu de vous.”

Ces 15 000 km ont été pour moi l’achèvement d’un cycle.

En quittant Compostelle par le Camino del Norte, j'ai ensuite traversé la France par les Pyrénées-Atlantiques, les Landes, le Cantal, la Haute-Loire et l’Ardèche. Je suis arrivé à ma maison natale et sur mon lieu de baptême, à Saint-Egrève (Isère). Cette marche a été volontairement très solitaire. Je l’ai vécue comme un nettoyage, parfois douloureux. Ces 15 000 km, sac au dos, ont été pour moi l’achèvement d’un cycle.

Je conseille aux pèlerins de faire cette expérience. Car le retour en train ou en avion est violent. Il y a trop de déséquilibre entre l’aller et le retour. Il s’ensuit une désappropriation, comme si le chemin lentement apprivoisé nous était brutalement dérobé. D’où une sensation de vide, de perte de repères, qui peut être traumatisante.

Mon seul regret : aucun des chemins de Saint-Jacques n'est balisé au retour. Comme si Compostelle était un paradis… dont on ne revient jamais ! »


(1) Auteur de T’es toi quand tu marches (Le Mercure Dauphinois, 1998, 204 p., 15 euros) et Nous sommes faits pour marcher (Le Mercure Dauphinois, 2005, 174 p., 15 euros).


Joël Raffier, retraité

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« C’était mon premier pèlerinage à Compostelle, aller et retour. En me documentant, je suis tombé sur ce passage du Guide Gallimard sur les chemins de Saint-Jacques : “Pour le pèlerin de tout temps, l'important n'a pas été d'arriver mais de revenir. Le nomade part pour partir, le pèlerin revient. Pour le premier, l'arrivée est un but, pour le second le retour est la fin.

Le paradoxe tient en réalité à ce que Compostelle commence au retour. À ce moment-là, on distingue le touriste du pèlerin : le premier visite, le second est visité.” L'idée s'est alors imposée qu’il me fallait faire l’aller et le retour dans le même voyage.

En effet, je crois que pendant la première phase, une grâce nous est accordée – soit par la force de la bénédiction du saint, si l’on est croyant, soit par la plénitude conférée par la marche.

Ne pouvant me libérer plus de six semaines, j’ai effectué l’aller à pied de Logroño (Espagne) à Saint-Jacques, soit 617 km. Et le retour de Pampelune (Espagne) à Rocamadour (575 km), moitié à pied, moitié en stop. Ce voyage a affermi en moi une conviction : le vrai chemin s’effectue au départ de Compostelle.

C’est d’ailleurs le message que nous délivre l’apôtre sculpté sur le portique de la Gloire de la cathédrale de Santiago, à Compostelle. Assis sur un siège pliable, saint Jacques ne s’inscrit pas dans la pose mais dans le mouvement : à peine arrivé, il est prêt à repartir. De la main gauche, il tient un bourdon, et de la droite un phylactère sur lequel il est écrit : “Missit me Dominus” (Le Seigneur m’a envoyé).

Marcher à rebours prend alors un sens symbolique : on progresse à contresens.

Il fait ainsi comprendre au pèlerin parvenu jusqu’à ce seuil, qu'il est, à son tour, l’envoyé du Seigneur, et qu’il doit repartir accomplir sa mission. D’ailleurs, autrefois, le pèlerin n’arborait sa coquille qu’en revenant de Compostelle.

Pour ma part, j’aurais aimé prolonger ce chemin du retour. La singularité de cette démarche délivre de nombreuses routines ou conditionnements. Marcher à rebours prend alors un sens symbolique : on progresse à contresens, en abandonnant beaucoup d’idées reçues. Le parcours de vie, son commerce avec la mort ou la transcendance peuvent alors se déployer, retrouver une orientation, tandis que la pensée remonte le chemin. »


(2) Auteur de Compostelle à rebours (Editions Petra, 2017, 86 p., 12 euros).


Thierry Lanoë, agriculteur

ThierryLanoemaigre

« En 2003, j’ai relié la ferme où je suis agriculteur, à Brières-les-Scellés (Essonne), au cap Finisterre, en passant par Vézelay et Le Puy-en-Velay, soit 2 400 km. Mais il me manquait quelque chose. En effet, quand on rentre de Saint-Jacques, on pense tous les jours au chemin accompli : le soleil, les rencontres, les belles églises. Pour que le puzzle soit complet, il faut y ajouter le retour. D’ailleurs, au Moyen-Âge, le pèlerin ne revenait pas en avion !

J’ai donc effectué ce retour par le Camino francés durant l’hiver 2009-2010. Ces trois mois d’une rare intensité, complémentaires des deux mois de marche de l’aller, m’ont réconcilié avec l’amour d’autrui, de la nature, et avec la vie.

On revient, on met cap à l’Est. Et l’Orient, c’est le soleil levant, symbole de résurrection.

Quand on va vers Saint-Jacques, on se dirige vers le Couchant. Ce chemin a quelque chose à voir avec la mort, la maladie, la souffrance. Quand on revient, on met cap à l’Est. Et l’Orient, c’est le soleil levant, symbole de résurrection.

Après avoir brûlé mon tee-shirt au cap Finisterre, je suis donc rentré à pied chez moi. A ceux qui m’interrogeaient sur ma destination, je répondais : “Je rejoins ma cathédrale – c’est-à-dire ma maison.” J’avais compris que la joyeuse aventure du chemin, jalonnée de rencontres et de beaux paysages, était finie. Il me fallait faire peau neuve, reprendre ma vie en main.

Pendant ce retour, j’ai aussi aidé beaucoup de pèlerins, en rassurant ceux qui étaient en proie à la peur ou au doute.

Aujourd’hui, je n’ai plus le désir de repartir. C’est comme si j’avais bouclé la boucle. Je me suis réveillé de mon rêve, et je vis mon quotidien dans la réalité. Avec ma femme et mes deux enfants, il m’arrive d’accueillir des pèlerins qui traversent l’Essonne. Rendre ce que l’on a reçu sur le chemin, c’est aussi une manière de prolonger le retour ! »

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Paru le 7 décembre 2017

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