Nicolas de Rauglaudre, unijambiste sur les chemins de Compostelle

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Nicolas de Rauglaudre à Foncebadon, sur le Camino francés. © Nicolas de Rauglaudre
Nicolas de Rauglaudre, unijambiste sur les chemins de Compostelle
Nicolas de Rauglaudre à Foncebadon, sur le Camino francés. © Nicolas de Rauglaudre

Hospitalité, dépouillement, solidarité : à ces valeurs des chemins de pèlerinage, que nous explorons depuis plusieurs semaines, il faut ajouter le dépassement de soi. Nicolas de Rauglaudre, handicapé physique, nous donne ainsi une belle leçon de courage, à découvrir dans son récit Journal d’un unijambiste sur le chemin de Compostelle, qui vient de paraître. Entretien.

À propos de l'article

  • Publié par :Propos recueillis par Gaële de La Brosse
  • Édité par :Laurence Faure
  • Publié dans Pèlerin
    1er février 2017

Entre juillet 2013 et juin 2015, vous avez effectué le chemin de Saint-Jacques à partir du Puy-en-Velay, en cinq fois (quatre en France, une en Espagne), soit au total 1540 km en 106 jours, à une vitesse moyenne de 2 km/h. Quelles difficultés propres à votre handicap avez-vous rencontrées ?

Difficile de résumer ces épreuves... Plaies, escarres du moignon ont été les plus rudes à supporter. Les ampoules aux mains aussi, car je marche avec des béquilles. S'est ajouté le fait d'être sans cesse dépassé (donc de me retrouver seul), d'arriver le dernier dans les gîtes ou de dormir dehors parce que j’étais trop loin de tout village. En France, j'avais une tente, un matelas, et les accessoires de la prothèse et de soin, soit 13 kilos sur le dos. Je suis parti sans rien prévoir, ni savoir où j'allais dormir ou manger. Libre.

Au cours de votre voyage, ces difficultés ont-elles été les plus importantes ? Ou avez-vous rencontré des épreuves imprévues, auxquelles vous ne vous étiez pas préparé ?

Je suis tombé malade et devenu handicapé à l'âge de 18 ans. Ont suivi des années d'hôpital, de convalescence, de rééducation. Décalé par rapport à ma génération, cela a aussi induit un handicap affectif, social et professionnel. Ma vie a été une course pour rattraper un retard que je n'ai jamais pu combler : retrouver la parole, faire des études, s'intégrer. Heureusement, l'amour de mon épouse, des enfants et de mes proches m'a donné de l'énergie. Mais dans les temps de souffrance de la marche, les handicaps et mauvais souvenirs remontent à la conscience et fatiguent aussi le corps…

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Avez-vous été tenté par le découragement, et si oui comment avez-vous vaincu cette tentation ?

Non, je n'ai jamais été découragé. Parfois juste à la limite ! Quelque chose s'est fortifié : la confiance dans les événements, dans les rencontres, dans les heureuses surprises. Pourtant, je n'ai jamais été courageux. Mais j'ai lâché prise et ai élargi ma capacité d'étonnement. Un exemple parmi des dizaines : dans une nuit glaciale à 1200 m d'altitude, les douleurs du moignon étaient si pénibles que je m'arrêtais tous les 100 m ; j'étais épuisé, je sentais mauvais… Soudain, le soleil nous a gratifiés d'un lever exceptionnel sur une mer de nuages. Les marcheurs criaient "Ho ! Ha !" ; les oiseaux et les grillons se sont déchaînés. Il est encourageant de se sentir appartenir à un monde plus vaste que soi et toujours surprenant !

L'amour de mon épouse, des enfants et de mes proches m'a donné de l'énergie

Dans votre récit, vous accordez une part importante à la musique classique. Comment vous a-t-elle accompagné ?

La musique est mon langage premier. J'ai appris la musique et le piano seul. Il y a de nombreuses parentés entre la musique et la marche : notamment l'épaisseur du temps. Une sonate de Schubert de 50 minutes ne peut se réduire en une image instantanée. De même, quand on marche, on ne peut pas aller plus vite que le corps. La musique, comme la marche, ramène les bavardages du mental à la durée, au rythme, à la mélodie, aux émotions du corps et des sens. Elle ramène à soi. Mais je ne l’ai pas écoutée plus d’une heure par jour, pour mieux goûter le silence !

Vous avez un autre compagnon de route : Teilhard de Chardin, que vous avez beaucoup étudié et auquel vous avez consacré un CD-Rom. Comment vous a-t-il aidé dans cette entreprise ? Et de manière plus générale, comment mettez-vous en pratique la spiritualité ignatienne, dans ces circonstances ?

Immense question. La spiritualité ignatienne est une spiritualité de l'accompagnement, du chemin et du désir. La biographie d'Ignace de Loyola s'appelle d’ailleurs "le récit du pèlerin". Sur le Camino, nous étions des compagnons de tous les pays du monde, beaucoup cassés et blessés par la vie, d'autres en recherche… et en écoute mutuelle. Quant à Teilhard de Chardin, juste deux mots. D'une part, il m'a appris à penser aux dimensions de l'univers, de l'immense dérive de la vie sur des milliards d'années, de l'irréversible montée de l'Esprit… Un écho aux paysages variés et éternels que nous traversons sur le Chemin. D'autre part, il écrit que le milieu divin habite plus encore la diminution et les "passivités" que les grandes œuvres. Teilhard me donne le vertige.

Quelque chose s'est fortifié : la confiance dans les événements, dans les rencontres, dans les heureuses surprises

Dans votre récit, où vous évoquez votre parcours spirituel, vous avez de longs développements sur la foi, que vous dites avoir perdu. Mais cette confiance en la vie, que vous démontrez par votre cheminement, n’est-elle pas en quelque sorte une foi retrouvée ?

Oui. Les mots foi, Dieu, salut, tout le jargon religieux, m’étaient devenus insupportables. Impression de gros mensonge. Alors, j’ai fui les cathos. Lors d'un retour en France, j'ai distribué mes livres de spiritualité et de théologie, j'ai détruit tous les cours reçus et donnés. Je me suis senti libéré.

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Puis, sur le Camino espagnol, il m’est arrivé quelque chose de surprenant. Pendant les 40 derniers jours, je ne pouvais lire que la Bible… Impossible de prendre un autre livre. Un blocage.

« La prière est plus vaste que la foi », écrit le théologien allemand Johann Baptist Metz. Je n'ai jamais cessé de prier, même dans le vide : « prière du cœur » et de la respiration, prière du Pèlerin russe et des moines orthodoxes, psaumes (j'en connais une trentaine par cœur). Progressivement m’a envahi une paix continue, tels les calmes courants du fond des océans, indépendants des tempêtes et orages de surface.

Êtes-vous reparti depuis ? Avez-vous d’autres projets de marche ou de pèlerinage ?

Oui. Je suis reparti par le chemin d'Arles. 300 km déjà depuis le Camino ! Mon épouse et moi avons ensuite marché 3 semaines sur le Sentier des douaniers en Bretagne, et nous allons faire le chemin du Portugal vers Saint-Jacques-de-Compostelle, à l'automne, pendant ses congés. Un de nos rêves serait de réaliser le pèlerinage des 88 temples, au Japon. Un peu cher… mais qui sait ?


Nicolas de Rauglaudre interviendra lors du 3e Forum des chemins de pèlerinage, à Paris (Forum104), à la table ronde du samedi 1er avril à 10h30 sur "Le chemin qui guérit", aux côtés de Bernard Ollivier et de Claire Colette.

A lire : Journal d’un unijambiste sur le chemin de Compostelle, tome 1 : Via podiensis ; tome 2 : Camino francés, Edition Nicorazon, 2016 (à commander ici : http://blog.nicolasderauglaudre.net/chemin-de-compostelle/)

Le site de Nicolas de Rauglaudre : http://www.nicolasderauglaudre.net/

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Paru le 10 août 2017

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