Le dépouillement - Sur les pas de Charles de Foucauld ...

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L’ermitage du père Charles de Foucauld sur le plateau de l’Assekrem. © Thomas Goisque
L’ermitage du père Charles de Foucauld sur le plateau de l’Assekrem.
L’ermitage du père Charles de Foucauld sur le plateau de l’Assekrem. © Thomas Goisque

En ce mois de janvier, nous poursuivons la série consacrée aux valeurs essentielles des chemins de pèlerinage. En nous livrant son enquête sur les pas de Charles de Foucauld dans son récit Passer par le désert, Sébastien de Courtois sera notre guide pour réfléchir sur la vertu du dépouillement.

Pèlerin : Vous avez effectué une longue enquête sur Charles de Foucauld en partant de ses propres paroles : « Il faut passer par le désert et y séjourner. » Vous avez donc mis l’accent sur les années qu’il a vécues au désert. Pouvez-vous nous donner quelques précisions sur cette période ?

Ces années de « désert » ont été essentielles pour Charles de Foucauld. Il y a d’abord rencontré les Touaregs, peuple vif et courageux auquel il s’est attaché. Il a appris leur langue et écrit en onze ans à peine un dictionnaire qui demeure la référence. Surtout, il y a pratiqué la « rencontre », sans théorie, mais par sa seule intuition. Une sorte de paradoxe si l’on part du principe que les déserts sont vides – ce qui n’est pas le cas, bien entendu !

Foucauld n’est pas un « idéologue ». Il arrive avec l’idée de convertir ce peuple au christianisme mais il se rend vite compte que ce n’est pas possible. Alors, il change, s’adapte et parle « d’amitié ». Il veut être « l’ami sûr », ce qui est essentiel pour comprendre sa démarche. Il a aussi rencontré la religion islamique dans le miroir de laquelle il retrouve sa foi chrétienne.

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Plateau de l'Assekrem, dans le Hoggar, en Algérie - © Houcine.lk

Le désert du Hoggar a été pour lui une matrice tant humaine que physique. Il s’est épanoui dans cette culture, les longues journées, le climat, la frugalité de la nourriture, les conversations – n’oublions pas qu’il est aussi un ethnographe –, dans cette fraternité enfin qui est induite dans ce genre d’environnement, où on ne laisse tomber personne.

Une précision : Tamanrasset est arrivé tard dans sa vie, à 43 ans. C’est en 1901 qu’il a débarqué à Alger. Avant cela, il avait parcouru le Sud marocain ; il avait vécu dans une Trappe, en Syrie, à côtoyer des populations arméniennes ; il était allé à Nazareth ; et il a trouvé la voie du Sahara. J’aime ce parcours qui montre des hésitations.

A lire aussi sur ce sujet : les 10 plus belles citations de Charles de Foucauld.

Pour effectuer cette enquête, vous n’avez pas pu vous rendre à Tamanrasset, pour des raisons évidentes de sécurité. Mais au cours de votre vie, vous avez arpenté d’autres déserts. Que vous ont-ils appris sur cette vertu que l’on nommait autrefois « l’esprit de pauvreté », et que l’on appelle plutôt aujourd’hui « dépouillement » ?

Oui, j’ai regretté de ne pas sentir moi-même, comme je le fais habituellement dans mes enquêtes, le terrain de mon sujet. J’ai donc interrogé les gens qui y étaient allés et recueilli leurs impressions. J’ai pu ainsi contraster les points de vue et imposer une certaine profondeur historique au récit.

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Sébastien de Courtois dans l’Ogaden, au Sud-Est de l’Ethiopie – © DR

Les déserts que j’ai moi-même côtoyés ont été ceux du Soudan où j’ai eu un rêve éveillé, une sorte de retour en arrière sur ma vie, vers les fantômes du passé. Par imprudence, je m’étais engagé dans une voie que je pensais être un raccourci dans ce « désert ». Je me suis alors cru, comme saint Antoine, assailli par les démons…

Le désert provoque une autre dimension. Il faut être insensible pour ne pas le voir, ni l’éprouver. Je ne crois pas qu’il faille en avoir peur. Il faut se laisser aller à ce que l’on sent. Il n’y a pas de règle pour ce genre d’expérience.

On peut avoir des « déserts » à côté de chez soi ; encore faut-il prendre la peine d’y faire attention.

Le dépouillement n’est pas affaire de pauvreté, réelle ou mystique. Il est important de le préciser, sinon on ne s’adresse qu’à une certaine catégorie de personnes. Je crois profondément que l’un des messages de Foucauld – par son exemple – est de nous dire que nous avons tous la possibilité d’être cet « ami sûr » sur les sentiers du monde. A condition de s’alléger, plutôt que se dépouiller. Sur le plan matériel, on ne peut pas marcher avec un sac trop lourd ! C’est pareil sur le plan émotionnel : il faut « faire le vide », comme on dit. Et, bien sûr, ne pas emporter avec soi de téléphone !

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Caravane sur le plateau de l'Assekrem, dans le département de Tamanrasset, en Algérie - © stephlulu – Flickr

Comment Charles de Foucauld est-il passé de la folie des grandeurs au dénuement le plus total ?

La vie de Foucauld est étonnante. Fils de famille, il hérite jeune d’une fortune colossale et met un point d’honneur à la dépenser jusqu’à être mis sous tutelle. J’aurais certainement fait pareil ! Il passe le concours de Saint-Cyr, il organise des fêtes et ne rêve que d’exploration et de guerre. Bref, un jeune homme normal pour son époque et sa caste…

Je ne crois pas à la fable de la conversion. Il savait déjà qu’un destin l’attendait et il fit tout pour le provoquer. Ce n’est pas une seule conversion qu’il a eue, mais plusieurs. Là est sa folie.

Alors qu’il aurait pu se marier et, comme vous le soulignez, « mener grand train dans un château de Touraine ou dans le Périgord de ses aïeux », il s’en est allé vers les contrées désertes de l’Algérie pour vivre avec les Touaregs. Que lui ont-ils appris sur cet esprit de dénuement ?

C’est là le mystère de la vie de tout homme. Il y a des choix à faire. Le « vide » apparent du désert devait l’attirer, même s’il ne pensait qu’à retourner au Maroc qu’il avait découvert dans sa vingtaine. Un paysage peut façonner la pensée, mais encore plus le cœur. Il s’est laissé imprégner par les éléments, la nature, laissant de côté tout ce qu’il avait appris auparavant pour être pleinement lui-même.

La générosité vers les autres ne peut résulter que d’une paix intérieure. Le premier « dénuement » à effectuer est celui de l’ego, ce qui paraît étonnant pour le Père de Foucauld, mais je pense qu’à la fin de sa vie, il avait résolu ses tensions intérieures. La présence des Touaregs et leur contact quotidien ont agi comme un révélateur.

Vous évoquez les « années d’épreuves passées au tamis du désert », où Charles de Foucauld a pour seul vêtement une tunique blanche et des sandales touareg. Qu’est-ce que cet ascète a à apprendre au pèlerin qui s’engage aujourd’hui sur un chemin de pèlerinage, dans diverses parties du monde ?

Je crois aux routes de pèlerinage comme étant les cartes de l’ancien monde. Je rêve d’une humanité en pèlerinage constant. Je me souviendrais toujours de ce guide en Inde qui avait organisé le voyage suivant les besoins de son propre pèlerinage intérieur. Il n’avait pas osé me le dire, mais je l’avais deviné et j’ai été séduit.

Il n’y a rien de plus excitant qu’un paysage vierge qui attend d’être traversé. Il faut alors s’oublier.

Foucauld nous apprend à respirer pleinement, à écouter, à vivre avec et non contre.

En ce sens, ses méditations sont merveilleuses de douceurs. Je prie souvent en pensant à lui, dans son ermitage misérable de l’Assekrem où je devine ses paysages intérieurs.

A lire aussi sur ce sujet : À 21 ans, il part marcher 5 mois dans les pas de Charles de Foucauld.

La traversée de la Castille, sur le chemin de Saint-Jacques, ou certaines étapes du chemin d’Assise sont de petites « traversées du désert ». Comment aborder ces étapes ?

Le désert a ses rituels, comme la marche. Il faut se respecter, ne pas se faire souffrir.

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Vue de l'Assekrem – © Guillaume Lecoquierre – Flickr

Faut-il se dépouiller de tout pour se laisser « rencontrer » ?

Pour rencontrer, il faut se dépouiller du superflu et de ce qui peut impressionner. Une attitude modeste et curieuse me semble indispensable. L’« autre », comme on dit, est souvent plus malin que nous le pensons. Il vous démasquera si vous n’êtes pas sincère.

Nous accumulons toujours trop. Comme nous l’avons dit, il faut apprendre à s’alléger, à se rendre plus souple ; intellectuellement aussi, à travailler, à lire, à apprendre par cœur des poésies, à apprendre une langue étrangère si possible.

Vous citez la phrase d’Etienne de Montéty : « Foucauld, maître en humilité et en dépouillement, voilà la grande affaire de toute une vie. » Du dépouillement à l’humilité, de la solitude à la paix intérieure et du silence à l’abandon : quel est le chemin à suivre ?

Commencer par l’humilité, et c’est le plus difficile. Il faut s’oublier et je n’en suis pas capable. Qui le peut vraiment ? Lorsque je rencontre des religieux dans le cadre de mon émission sur France Culture, je sens bien qu’ils sont tous traversés par cette tension.

Mais comment s’oublier dans le monde d’aujourd’hui alors que nous sommes tant exposés ? Comment se fermer au monde sans que cela paraisse comme une posture ? L’équilibre est délicat à trouver, mais pas impossible.

Je rencontre aussi des gens formidables dont on n’entend jamais parler et qui sont très heureux. Seule la paix intérieure permet la profondeur et la vision (au sens de « prophétie »). Les autres sont aveugles.

« Vous suivez Foucauld à la trace, méfiez-vous des endroits où il pourrait vous conduire », avertit l’écrivain Sureau. Jusqu’où ce chemin vous a-t-il conduit ?

Il ne fait pas bon prendre Foucauld à la lettre. Et il faut être fort pour se lancer sur cette voie ! J’en serais moi-même incapable. Tout abandonner et partir ailleurs, même si cet ailleurs peut se trouver à côté de chez soi, auprès de populations dans le besoin (les réfugiés, par exemple), être missionnaire du cœur et non pas des idées.

Je me suis arrêté en cours de route, car là n’est pas ma vocation. J’essaye de deviner l’avenir. Foucauld m’a montré la sagesse, en fait. Il m’a montré qu’il était possible d’avoir plusieurs vies en une seule, la condition étant de ne pas se mentir.

À lire :

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Sébastien de Courtois, Passer par le désert. Sur les traces de Charles de Foucauld, Bayard éditions, 192 p., 17,90 euros

Vos commentaires

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Témoignage de lecture

Michdc 12/01/2017 à 12:20

Magnifique article. Ne pas rater le dernier tiers du livre sur Charles de Foucault qui vous emmène comme sait si bien le faire Sébastien par son écriture, dans une spirale enivrante, dans un vortex envoûtant. Et être enivré et envouté par la ... lire la suite

Paru le 20 avril 2017

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