Edouard Cortès, écrivain et voyageur : "Osez marcher et vous vivrez !"

agrandir Edouard Cortès devant la cathédrale Notre-Dame de Paris, à la fin de l'été 2014.
Edouard Cortès devant la cathédrale Notre-Dame de Paris, à la fin de l'été 2014. © Céline Anaya-Gautier
Edouard Cortès devant la cathédrale Notre-Dame de Paris, à la fin de l'été 2014.
Edouard Cortès devant la cathédrale Notre-Dame de Paris, à la fin de l'été 2014. © Céline Anaya-Gautier

Édouard Cortès, 34 ans, écrivain voyageur et réalisateur de documentaires, a effectué les trois grands pèlerinages chrétiens : Compostelle, Rome et Jérusalem. Une expérience qu’il partage dans un nouveau livre illustré de nombreuses photos.

À propos de l'article

  • Créé le 22/10/2014
  • Publié par :Gaële de La Brosse
  • Édité par :Aurore Hautbois
  • Publié dans Pèlerin
    6882, du 23 octobre 2014

Pèlerin. Vous avez marché vers Saint-Jacques-de-Compostelle (1 400 km) en solitaire, vers Jérusalem (6 000 km) en couple et vers Rome (1 300 km) en famille, avec vos trois filles de 5 mois, 2 ans et 3 ans. Quelles sont les différences entre ces voyages ?
Edouard Cortès. Compostelle fut un pèlerinage initiatique. À l’âge de 19 ans, j’y ai découvert que l’on peut se déplacer au long cours sans fatigue. Ce voyage m’a aussi appris à avoir confiance en moi et a fait grandir ma foi.

Le chemin de Jérusalem, ce fut la rencontre des autres – et avant tout de ma femme Mathilde, avec qui j’effectuais mon voyage de noces. Mais en même temps, une grande désillusion, à cause de la dureté de certaines régions traversées (les Balkans, le Proche-Orient) et des rejets que nous avons dû supporter : portes fermées, jets de pierres et même une agression.

Rome fut un aboutissement. Tout d’abord parce que nous avons marché vers le cœur battant de l’Église. Ensuite parce que ce pèlerinage m’a permis de me recentrer sur l’essentiel : la rencontre non seulement de soi-même et des autres, mais aussi de Dieu.

Le terme « pèlerin » vient du latin peregrinus, « étranger ». À quoi le pèlerin devient-il étranger ?
E. C. À son confort et à ses sécurités : les chemins de pèlerinage sont un pied de nez à notre société matérielle focalisée sur le bien-être. Étranger, aussi, à lui-même, ou plutôt à l’idée qu’il s’en fait.

En prenant de la hauteur, il devient enfin étranger à la Terre et, comme le dit saint Paul, « citoyen des cieux ». Cependant, si le pèlerinage va de pair avec l’ascèse, il ne prône pas la désincarnation. Si Dieu a choisi de s’incarner, c’est que le corps a de l’importance. Le pèlerinage réconcilie l’âme et le corps : il ne nie pas le corps – on le sent vivre et se mouvoir – ni l’âme – on la sent s’élever.

Qu’est-ce qui distingue le pèlerin du randonneur ?
E. C. Quinze années et 10 000 kilomètres à pied m’ont été nécessaires pour comprendre la spécificité du pèlerinage.

Le randonneur fait des rencontres, le pèlerin se laisse rencontrer.

Le randonneur visite des lieux sacrés, le pèlerin se laisse visiter. Le randonneur marche, le pèlerin se laisse porter.

Qu’avez-vous répondu à votre fille de 3 ans qui, en arrivant sur la place Saint-Pierre au Vatican, vous a demandé : « Papa, pourquoi on est allés à Rome ? »
E. C. « Pour manger une glace. » Et il m’a fallu un livre entier pour essayer de lui répondre plus sérieusement ! Les pèlerins ont toujours du mal à définir les motivations de leur départ. Il y a les raisons objectives : l’accomplissement d’un rêve, le bonheur de marcher, la joie de la rencontre. Et il y a des raisons cachées.

Pour ma part, je crois qu’il y a un peu de provocation dans ma quête de Dieu. Comme je ne sais pas toujours l’écouter dans la vie quotidienne, j’attends qu’il se manifeste à mes cinq sens mis en éveil par la grâce des chemins.

Vous avez été pèlerin mendiant sur la route de Jérusalem. Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent cette démarche ?
E. C. Qu’il ne faut pas s’arrêter au rapport marchand. En Italie, par exemple, près de Padoue, des habitants nous ont invités à partager leur petit déjeuner. En nous quittant, ils nous ont dit : « Merci de nous donner l’occasion de donner. »


Dans notre société, on donne peu gratuitement. Le voyageur, de passage, ne pouvant pas rendre, invite à dépasser ce « donnant donnant ».

Voyager sans argent est également une démarche d’abandon. C’est un moyen de sentir, par la main des autres, qu’on reçoit tout de la main du Père. En prenant ces lunettes de la dépendance face au Créateur, nous apprenons à remercier. La question de saint Paul : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » a ainsi guidé notre pèlerinage mendiant.

Qu’est-ce qui vous a touché dans l’accueil reçu au cours de ces pèlerinages ?
E. C. D’un point de vue physique, le sourire et l’ouverture des bras. En Bosnie, nous avons demandé à manger à un berger. Ne nous comprenant pas, il nous a conduits à sa bergerie. Un homme se tenait sur le seuil de la porte, les bras ouverts, comme s’il nous attendait.

Vidéo. Mathilde et Edouard Cortès. Source : KTOTV. Durée : 52 minutes.



Certains rituels me touchent aussi, tel le lavement des pieds, geste par lequel l’hôte montre qu’il est au service du voyageur. Je l’ai vécu cinq fois pendant mes voyages. Près d’Istanbul, en Turquie, le gardien d’une station d’essence nous a apporté une cuvette d’eau chaude et nous a lavé les pieds. Dans le Caucase, une femme est venue vers nous et a lavé nos chaussettes, ce qui relève de la même symbolique.

Alors que vous étiez rentré de Jérusalem en avion et de Compostelle en train, vous êtes revenu de Rome à pied. Pourquoi ?
E. C. Peu de pèlerins effectuent le retour à pied, alors que c’est la clé du pèlerinage. L’aller permet de se nourrir intérieurement, mais le retour est essentiel pour digérer ce voyage.

Sur la route du retour, on n’a plus l’attente du sanctuaire mais seulement l’allégresse de rentrer vers les siens. Ce sanctuaire personnel, c’est ceux qu’on aime, Celui qu’on aime. Et aucun lieu sacré ne surpasse ce continent intérieur.

Qu’est-ce que vos filles ont retiré de ce dernier pèlerinage ?
E. C. Une sociabilisation étonnante. Alors que Mathilde et moi étions des enfants plutôt timides, nos filles sont en confiance avec tous ceux qu’elles rencontrent. Pour ce qui est de la famille, nous sommes désormais comme les doigts de la main. Des codes familiaux se sont créés.

Ainsi, même si elles aiment regarder des dessins animés, elles les abandonnent volontiers pour partager un moment avec nous autour d’un bon feu. Dans cette aventure, nous avons posé les bases de ce que nous voudrions leur transmettre : les racines d’une culture… et les ailes de la foi !

Nous voulions effectuer cette transmission dès leur plus jeune âge, sans attendre la période difficile de l’adolescence. En effet, les enfants ne peuvent s’approprier que ce qu’ils connaissent. Ils font ensuite leurs choix de vie.

L’esprit du chemin, en quelques mots ?
E. C. Ce serait l’aptitude d’une personne à écouter, en ayant le désir de cheminer physiquement et intérieurement, sachant qu’il y a une étoile pour la guider – même si elle doit la chercher dans la nuit.

Le cheminement du pèlerin conjugue le doute et la quête de sens.

Il consiste à éprouver ses questionnements au tamis de la route. Mais le pèlerinage, ce n’est pas uniquement, comme on l’entend souvent, un cheminement dans un labyrinthe dont on ne trouvera jamais la sortie.

Ce parcours a un aboutissement. L’esprit du chemin n’est donc pas uniquement dans le cheminement mais dans le but. Et je vais même plus loin. Pour moi, il est dans Celui qui a dit : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. »

Vous citez la phrase du psychiatre Christophe André : « Il existe deux façons d’être riche : avoir beaucoup d’argent ou avoir peu de besoins. » Comment mettez-vous cette philosophie en pratique ?
E. C. Nous avons choisi de privilégier la famille au détriment de nos carrières, en quittant Paris pour vivre à la campagne. Notre style de vie est simple et épuré, jusque dans l’accueil : par exemple, nous recevons nos hôtes autour d’un plat de pâtes soigné pour que la rencontre ne soit pas centrée sur la nourriture.

Nous avons aussi retrouvé la tradition de l’assiette du pauvre (NDLR : assiette que le maître de maison laissait autrefois, dans certaines régions, pour celui qui viendrait la demander), certains qu’un trésor se cache toujours dans celui qui passe.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?
E. C. Nous venons de nous installer sur les chemins de Rocamadour, où nous allons ouvrir un gîte pèlerin. Je vais aussi y élever des moutons et mener une vie agricole dans l’esprit de la permaculture, une agriculture qui prend la nature pour modèle.

Mais je ne vais pas pour autant rester sédentaire. Sur la route du retour de Rome, j’ai marché sur les traces de saint Benoît Labre. Je souhaiterais poursuivre ce chemin jusqu’à Amettes (Pas-de-Calais), lieu de naissance de ce saint, en passant par le Mont-Saint-Michel.

Et puis, lorsque les enfants voleront de leurs propres ailes, il serait beau que Mathilde et moi devenions gyrovagues, comme les religieux itinérants. Mais il me faudra du temps pour la convaincre !


Les ouvrages d'Edouard Cortès 

un chemin de promesse

Un chemin de promesses, Ed. Pocket, 332 p. ; 7,70 €.




esprit du chemin

 L'esprit du chemin. Rome Compostelle, Jérusalem, Ed. Arthaud, 192 p. ; 35 €.




en chemin vers rome

En chemin vers Rome, Ed. XO, 264 p. ; 18,90 €. 

 


Vos commentaires

0 Commentaire Réagir

Paru le 23 novembre 2017

Notre Librairie

Voyages et croisières