Bernard Ollivier et Bénédicte Flatet : "Le chemin redonne la vie”

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Bernard Ollivier et Bénédicte Flatet : "Le chemin redonne la vie”
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La marche l’a sauvé du désespoir et l’a orienté vers le projet audacieux d’aider les jeunes délinquants... Bernard Ollivier, qui arpente le monde depuis 1998, a reçu, samedi 1er avril, le Prix Pèlerin du témoignage (mention « En chemin »), au cours du Forum des chemins de pèlerinage, à Paris. Un prix décerné pour son livre Longue marche, suite et fin, écrit avec sa compagne Bénédicte. Ils nous livrent leur expérience.

À propos de l'article

  • Publié par :Propos recueillis par Muriel Fauriat
  • Édité par :Laurence Faure
  • Publié dans Pèlerin
    7009 du jeudi 30 mars 2017

Qu’y a-t-il de si magique dans la marche ?

Bernard Ollivier : Elle redonne la vie, aide à surmonter les coups durs. En 1998, à 60 ans, je suis habité par des idées noires. Mes enfants, adultes, ont quitté le nid, ma femme est morte depuis dix ans, et je prends ma retraite. Mû par un ressort soudain, je pars sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle. C’est une révélation. Une renaissance. Notre société sédentaire nous fait oublier que nous sommes conçus pour marcher. Lorsque nous nous mettons en route, l’équilibre physique entraîne l’harmonie psychique.


La place d’un mineur délinquant n’est pas en prison, qui produit 85% de récidive !

Bénédicte Flatet : Depuis mon enfance, j’éprouve le besoin de marcher en montagne. Pour le bonheur du « dehors », le retour à un rythme naturel. Pour éprouver le corps aussi. La marche est un baume de jeunesse : regardez Bernard ! À 78 ans, il dégage une énergie et une force incroyables. Cette santé l’a aidé à passer le cap d’une opération difficile. Sur la route de la soie, de Lyon à Istanbul, l’idée était de sortir de nos certitudes, de nous confier à la Providence. Longtemps comédienne, je souhaitais quitter le milieu de la culture, sinistré par la baisse des subventions, et réfléchir à changer de vie, à cultiver d’autres jardins.

Bernard Ollivier, vous promouvez la marche comme outil éducatif, via votre association Seuil, créée en 2000. Quels sont les résultats ?

La place d’un mineur délinquant n’est pas en prison, qui produit 85% de récidive ! (2) En revanche, lorsqu’on immerge un adolescent dans un environnement neuf, avec son plein accord et avec l’accompagnement d’un éducateur, les résultats sont opposés : 73% des jeunes passés par Seuil repartent avec des projets de vie. Et cela coûte quatre fois moins cher à la société qu’un parcours classique (prison ou centre éducatif fermé). Nous suivons vingt à trente jeunes par an actuellement, et espérons doubler le nombre en trois ans.

Pourquoi ce chiffre relativement faible ?

Convaincre les institutions de la jeunesse n’a pas été simple : on m’a opposé mon inexpérience, le manque de moyens. J’ai investi mon temps, mon énergie… et mes droits d’auteur ! Heureusement, j’ai été soutenu par des juges pour enfants, des éducateurs. En 2013, nous avons signé une convention cadre avec la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), et sommes désormais agréés sur tout le territoire. De son côté, l’Aide sociale à l’enfance nous a accordé sa confiance pour quinze ans. Nous bénéficions aussi de fonds européens via Erasmus. Les lignes bougent, notre dispositif s’étoffe. Avec notre nouveau responsable, Paul Dall’Acqua, ancien directeur à la PJJ, nous venons de créer un réseau national avec des correspondants régionaux qui ont pour tâche d’informer les juges et les éducateurs de ces parcours thérapeutiques.

Dans notre société hyperconcurrentielle, certains jeunes se sentent nuls, laissés de côté

Comment se déroulent ces marches éducatives ?

Les adolescents doivent être plongés dans un autre pays, une langue étrangère – loin de leurs influences néfastes –, sans portable ni ordinateur, pendant un temps long, afin de provoquer une remise à plat de tout ce qui les constitue. Pendant trois mois, ils parcourent donc 1.800 km en Espagne. L’objectif est de remettre le jeune en action, qu’il reprenne possession de son corps, de son esprit, de sa liberté. Nous recevons des êtres déstructurés, en guerre contre les adultes, avec une estime d’eux-mêmes très abîmée. Dans notre société hyperconcurrentielle, certains se sentent nuls, laissés de côté. Sur le chemin, ils trouvent des adultes qui les écoutent, qui leur donnent le sentiment de valoir quelque chose. J’ai le souvenir d’un gamin qui a parlé toute une nuit avec un cadre bancaire. La fraternité triomphe de la différence sociale !

La marche fabrique de l’estime de soi ?

La marche redonne confiance. Celui ou celle qui va jusqu’au bout est fier(e) de ce qu’il/elle a réussi. En général, il y a trois phases :la première est celle de la libération. Parfois douloureuse lorsqu’il faut couper avec ses proches. La deuxième est la conquête de sa liberté, la communion avec la nature et l’aspiration par la marche (on n’a plus envie de s’arrêter). La troisième est le temps des projections d’avenir : reprise des études, formation, travail… « Quand je suis parti, j’étais un blaireau (3), quand je suis revenu, j’étais un héros », nous a confié un ado. Un autre, une ex-« terreur » devenu père de famille, garde ses photos de randonnée dans son salon, toujours habité par ce parcours fondateur. Cette expérience a remis son existence en mouvement, l’a relié au monde.

Pourquoi privilégiez-vous les chemins de Saint-Jacques ?

Ce n’est pas une question religieuse – je suis athée, et un tiers des jeunes dont nous nous occupons sont musulmans. Ce sont des voies bien balisées, où il est facile de camper en été, de trouver un hébergement bon marché, et où les rencontres sont multiples et enrichissantes. Vous conseilleriez à un parent, à un grand-parent, d’accompagner un jeune en difficulté sur un chemin ?
Ce n’est pas l’idéal. Les marches thérapeutiques sont, au dire des psychologues, une rupture. Il faut que le jeune s’éloigne de sa famille pour s’interroger et se reconstruire. Un(e) ami(e) serait déjà plus indiqué. Si on décide de le faire quand même, il faut privilégier l’écoute de l’adolescent, et surtout ne pas l’abreuver de conseils !


Il faut que le jeune s’éloigne de sa famille pour s’interroger et se reconstruire

Faut-il une préparation ?

Les jeunes n’en ont guère besoin. Si l’adulte est un peu rouillé, une marche de deux heures tous les jours pendant la quinzaine précédant la marche suffit. Quant au matériel, on en prend le moins possible et on en abandonne en chemin. Je conseille une quinzaine de kilomètres par jour puis une progression quotidienne jusqu’à 25 à 30 km après deux semaines ; boire beaucoup d’eau, quel que soit le temps ; une journée de repos et d’écriture par semaine ; une à deux heures de silence chaque jour.

Vous êtes un grand sportif : marcher, courir, c’est un conseil que vous donneriez à tous ?

J’ai couru jusqu’à 77 ans, avant que la maladie ne me l’interdise. Je courais parce que mes activités ne me laissaient pas assez de temps, mais je recommanderais plutôt la marche. À défaut, un « jogging » lent chaque matin est une parfaite préparation à la journée. Dans mon livre La vie commence à 60 ans, j’ai écrit que si tous les retraités marchaient seulement une demi-heure chaque matin, (c’est ce que je fais en ce moment), on boucherait enfin le fameux trou de la Sécurité sociale !

D’où vous vient cette espérance, cette énergie ?

Je viens d’un milieu très modeste. Ma mère était lavandière, mon père tailleur de granit, à Vire, dans le Calvados. Nous étions cinq enfants et mes parents avaient dû déménager car ils ne pouvaient plus payer leur maison. Un instituteur a cru en moi et a demandé à mes parents de me laisser continuer mes études. Cette main tendue m’a marqué, l’ascenseur social a fonctionné, je suis devenu journaliste. À mon tour, je souhaite rendre ce que j’ai reçu.

(1) Longue marche, suite et fin, de Bernard Ollivier et Bénédicte Flatet, Éd. Phébus, 272 p. ; 19€.

(2) En France, aujourd’hui, il y a 700 mineurs en prison et 600 en centres éducatifs fermés. 170 jeunes sont partis avec Seuil.
Association Seuil : 31 rue Planchat, 75020 Paris. Tél. : 01 44 27 09 88. wwwassoseuil.ord

(3) « Nul », en langage ado.


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Retrouvez notre dossier complet, "La marche guérit le corps et l'âme" dans le numéro 7009 de Pèlerin du jeudi 30 mars 2017.

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Paru le 10 août 2017

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