Guy Aurenche, président du CCFD-Terre solidaire, dénonce les biens mal acquis

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Guy Aurenche, président du CCFD-Terre solidaire © Céline Anaya-Gautier et Gilles Fornet
Guy Aurenche, président du CCFD-Terre solidaire
Guy Aurenche, président du CCFD-Terre solidaire © Céline Anaya-Gautier et Gilles Fornet

Guy Aurenche, président du CCFD-Terre solidaire, a été acquitté, le 25 avril 2013 par les juges de la Cour d'appel de Paris dans le procès en diffamation intenté par le président de Guinée équatoriale. Le chef d'Etat africain avait saisi la justice française après la publication d’un rapport de l’ONG qui l'accuse d'avoir dépensé, notamment en France, de l'argent puisé dans les caisses de son pays.

À propos de l'article

  • Créé le 09/06/2013
  • Modifié le 09/06/2013 à 12:00
  • Publié par :Philippe Demenet
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6803, 18 avril 2013

L'acquittement par la justice française de Guy Aurenche, président du CCFD-Terre solidaire, poursuivi pour diffamation par Teodro Obiang Nguema, le président de Guinée équatoriale, doit ravir Antoine Dulin et Jean Merckaert. C'est grâce à la ténacité de ces deux jeunes hommes qu'a été mise en lumière l'affaire des biens mal acquis de ce dirigeant africain. Tout débute il y a onze ans.

Le communiqué de presse du CCFD-Terre  après l'annonce de l'acquittement.

Antoine Dulin, 18 ans, cheveux bruns bouclés, tape « Gabon » sur Internet. Sur son écran, défilent les sites consacrés à la « Françafrique », ces réseaux tissés entre la France et ses anciennes colonies africaines. Le jeune homme n'a pas d'engagement politique. Il prépare, à Paris, un projet « Compagnon » avec quatre autres scouts : construire une maison d'accueil à la mission Sainte-Anne d'Odimba, au Gabon.

À son arrivée à Libreville, en juillet 2002, il est choqué par le fossé qui sépare les zones résidentielles des bidonvilles. À Port-Gentil, il aperçoit, au loin, les plates-formes pétrolières du golfe de Guinée. Le président Omar Bongo entame alors sa trente-quatrième année de règne sur ce pays d'à peine plus d'un million d'habitants (1,5 aujourd'hui). Arrivés à pied d'œuvre, les cinq « compagnons » montent des murs avec des Gabonais de leur âge. L'un d'eux confie à Antoine : « Seule une élite profite du pétrole. Il faut que ça change. »

Texte et vidéo. Un reportage de France 24 sur la saisie par la justice de l’hôtel particulier (dans le XVIe arrondissement, à Paris),  présumé appartenir à Teodorin Obiang, fils du président équato-guinéen, en août 2012. Agapito Mba-Mokuy, ministre des Affaires étrangères de Guinée équatoriale s’exprime sur cette affaire.

Mai 2006. C'est le printemps, à Paris. Antoine, étudiant à Sciences-Po, commence sa première journée de stage, au sixième étage de la rue Jean-Lantier, le siège du CCFD. Dans ces bureaux exigus, six permanents de l'ONG catholique (sur 160) « plaident » auprès des décideurs la cause des pays du Sud. Il est reçu par Jean Merckaert, 30 ans, chargé de mission « Financement du développement ».

Pour ce dernier, l'année 2005 s'est révélée calamiteuse. Jean a écumé les antichambres des ministères, de l'Assemblée nationale, des institutions internationales. Pour autant, il n'a pas réussi à convaincre les hommes politiques de mettre fin à l'évasion qu'il présume des richesses du Sud via les paradis fiscaux. « Il faut créer un choc, dit-il à Antoine, et pour cela, trouver des preuves tangibles de cette évasion. »

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Quoi plus tangible que ces propriétés immobilières de luxe, que s'offriraient, en France, les familles dirigeantes de certains pays en développement ?

En pleine canicule, Antoine (voir photo ci-contre. Il est au premier plan. Derrière : Jean Merckaert) s'attelle à la tâche. Sauf les quinze jours d'été qu'il consacre à son camp scout annuel, il dépouille les rapports internationaux, la presse, tape « Bongo Île-de-France » sur les Pages blanches d'Internet. Des ressortissants du Congo-Brazzaville – un autre État pétrolier africain dont 76,8 % de la population vit sous le seuil de pauvreté – lui signalent plusieurs biens appartenant à la famille du président Denis Sassou Nguesso. Antoine et Jean interrogent aussi, par mails, les partenaires du CCFD.

Le vaste bureau d'angle, rue de Rivoli, est jonché de piles de dossiers. Me  William Bourdon, un homme pressé, prend pourtant le temps de lire les bonnes feuilles du rapport que lui tendent Antoine et Jean en ce mois de janvier 2007.

L'avocat préside l'association Sherpa, spécialisée dans la lutte contre la criminalité économique. Soudain, il propose : « Pourquoi pas une plainte pour recel de détournement de fonds publics ? » Elle viserait ceux qui, sur le sol français, détiendraient des biens acquis en détournant de l'argent public.
 

Jean Merckaert tente de convaincre le président du CCFD, Joël Thomas, de s'y joindre. En vain. Comme le répétera, deux ans plus tard, l'avocat Guy Aurenche, qui lui succède à la tête de ce mouvement d'Église : « Le CCFD a le devoir de faire entendre ce que ses partenaires africains veulent dire à la société française. Il est légitime de publier ce rapport. C'est la tâche des chrétiens de rendre ce monde plus juste. Quant à déposer plainte, le CCFD n'en a pas les moyens. »

 Le CCFD joue donc sa partie. En mars 2007, il publie : « Biens mal acquis... profitent trop souvent », le rapport élaboré par Antoine Dulin et Jean Merckaert. Une bombe médiatique, lancée en même temps que la plainte pour « recel de détournement de fonds publics ».

Texte. La préface de Guy Aurenche. Le président du CCFD-Terre Solidaire présente le rapport 2007 : Biens mal acquis… profitent trop souvent.

Vidéo.  La conférence de presse du CCFD-Terre solidaire présentant le rapport élaboré par Antoine Dulin et Jean Merckaert, le 24 juin 2009.

 

Elle est déposée par Me  William Bourdon contre cinq familles dirigeantes africaines. Le parquet - qui dépend de l'exécutif - décide d'ouvrir une enquête préliminaire !

Les 30 procès-verbaux de l'enquête sont remis à William Bourdon en septembre 2007. Les limiers de l'Office central de répression de la grande délinquance financière (OCRGDF) ont identifié, en France, 39 appartements ou villas de luxe appartenant à la famille Bongo, dont un hôtel particulier acquis le 15 juin 2007, après le dépôt de la plainte, pour 18,875 millions d'euros. Ils ont aussi déniché 18 biens, propriété de la famille Sassou Nguesso, dont la villa Suzette, au Vésinet (Yvelines). 700 m2  estimés entre 5 et 10 millions d'euros.

Document en PDF. Téléchargez l’intégralité du rapport actualisé en 2009 : Biens mal acquis à qui profite le crime ? (215 pages)

Outre ces biens, les enquêteurs ont exhumé des dizaines de comptes bancaires, interrogé des concessionnaires auto et découvert, par exemple, que Teodorin Obiang Nguema, fils et ministre du président équato-guinéen, s'est fait fabriquer trois Bugatti pour un million d'euros chacune. Qu'Édith Lucie Bongo Ondimba, épouse d'Omar Bongo, s'est offerte, le 5 février 2004, une Maybach 57, avec carrosserie trois couleurs, garnitures intérieures en bois de rose et minibar, pour 326 752 €. La note a été réglée par un chèque prélevé sur le Trésor gabonais. Les procès-verbaux regorgent de ces marques de luxe. Reste à prouver que ces folies – qui ne sont que la face émergée d'un iceberg – ont été payées par de l'argent public détourné.

Vidéo.  Le reportage de Pièces à conviction intitulé Biens mal acquis des présidents africains . Durée : 56 minutes.

 

L'hiver refroidit l'atmosphère. En novembre, malgré ces trouvailles, le parquet classe l'affaire « sans suite ». Pour les avocats des chefs d'État concernés, ces patrimoines seraient compatibles avec leurs revenus. Jean Merckaert, Antoine Dulin - désormais bénévole du CCFD – et Me  William Bourdon en doutent fortement. Réunis rue de Rivoli, ils décident de ne pas baisser la garde. « Pourquoi ne pas saisir un juge d'instruction indépendant en déposant une plainte avec constitution de partie civile ? » propose l'avocat. Encore faut-il trouver des contribuables locaux et une ONG de poids, qui auraient « intérêt à agir » et seraient prêts à prendre ce risque. Un fonctionnaire gabonais, Grégory Ngbwa Mintsa, se porte volontaire. Manque l'ONG. « Pourquoi pas Transparency International ? » lance alors Jean Merckaert.

La branche française de cette ONG mondiale de lutte anticorruption, est dirigée par un homme pondéré, ancien patron de la Caisse des dépôts et consignations : Daniel Lebègue. Ses armes ? La persuasion et les réseaux. Jamais, Transparency International n'a intenté d'action en justice contre un dirigeant. En janvier 2008, Daniel Lebègue reçoit « un coup à l'estomac » à la lecture des procès-verbaux de l'enquête que lui remet Me  William Bourdon.

Reste à convaincre les 15 membres de son conseil d'administration, des juristes, un diplomate, un banquier, tous de haut niveau, qui savent que les « émissaires » de la Françafrique ont le bras long. Pourtant, à l'unanimité, ils décident d'« aller au pénal ». Prudent, Daniel Lebègue en informe le conseiller Afrique de l'Élysée : « Sachez, lui répond ce dernier, que la France sera très attentive aux retombées politiques de votre initiative. » Le 2 décembre 2008, Transparency International et ses alliés déposent la nouvelle plainte, assortie d'une « constitution de partie civile ». Elle ne vise, cette fois, que trois familles régnantes : Bongo (Gabon), Sassou Nguesso (Congo) et Obiang Nguema (Guinée équatoriale). Au Gabon, Grégory Ngbwa Mintsa est aussitôt arrêté et détenu pendant treize jours. Au Congo-Brazzaville, le journaliste franco-congolais Bruno Ossebi, qui par un mail du 17 janvier 2009 envisageait de se joindre aux plaignants, meurt le 2 février dans des conditions inexpliquées.

"J'ai compris qu'il n'était pas impossible de changer le monde"

Pendant ce temps, la doyenne des juges d'instruction du pôle financier de Paris juge « recevable » la plainte de Transparency International, mais la cour d'appel de Paris dit le contraire. Encouragé par M e  William Bourdon, Daniel Lebègue se pourvoit en cassation. Réplique ? Teodoro Obiang Nguema, président de la Guinée équatoriale, attaque Guy Aurenche, ainsi qu'Antoine Dulin et Jean Merckaert, en diffamation : le rapport du CCFD n'a pas fini de faire des vagues.

Le 9 novembre 2010, champagne au cabinet de William ! C'est Jean qui apporte la bouteille. Antoine Dulin, Daniel Lebègue et quelques autres sont là aussi : la Cour de cassation vient de juger la plainte « recevable » ! Pour la première fois une ONG anticorruption est admise à se porter partie civile. C'est « le début de la fin de l'impunité pour les dirigeants indélicats », souligne le président de Transparency International France, le soir même, devant une dizaine de caméras.

Depuis, deux juges d'instruction ont été nommés. Ils ont fait saisir 16 voitures de luxe, un immeuble de 6 000 m2  valant 150 millions d'euros, à Paris, et les objets de valeur qui s'y trouvaient (estimés à 40 millions d'euros). Le tout est présumé appartenir au fils du président équato-guinéen. D'autres immeubles ont été perquisitionnés en février à Paris et à Nice. Ils appartiendraient à des proches de Bongo et Sassou Nguesso. Ce dernier dénonce « l'ingérence » de la justice française.

Il reste qu'aucun jugement, pour l'heure, n'a déclaré ces biens « mal acquis ». De leur côté, Guy Aurenche, Antoine Dulin et Jean Merckaert ont été relaxés, en première instance, de la plainte en diffamation. Le président équato-guinéen a fait appel. Verdict : le 25 avril 23013. « J'ai compris qu'il n'était pas impossible de changer le monde », dit aujourd'hui Antoine Dulin, délégué national des Scouts et Guides de France. 

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Numéro paru le 17 juillet 2014

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