Laurent Sagart, linguiste : "Le français est en excellente santé !"

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Laurent Sagart, linguiste : "Le français est en excellente santé !" © D.R.
Laurent Sagart, linguiste : "Le français est en excellente santé !"
Laurent Sagart, linguiste : "Le français est en excellente santé !" © D.R.

"Non, la langue française n’est pas en danger", estime Laurent Sagart, linguiste au CNRS, qui est partisan d’une réforme régulière qui permettrait à la langue de continuer d’évoluer.

Laurent Sagart est linguiste, directeur de recherche du Centre national de recherches scientifiques (CNRS) à l'École des hautes études en sciences sociales. Spécialiste mondial de l'évolution des langues, il est co-auteur de La plus belle histoire du langage aux éditions du Seuil (2008).

►Vidéo. D'où viennent les langues ? 

 

Pèlerin. On parle souvent de "défense de la langue française". Notre langue est-elle en danger ?
Laurent Sagart : Pas du tout car des millions d’enfants continuent de l’apprendre dans les pays francophones. Et des milliers de gens continuent de l’étudier un peu partout. Sur 6 000 langues dans le monde, près de la moitié vont disparaître avant la fin du XXIe siècle parce qu’il n’y a plus que des personnes âgées pour la parler. Le français, sous l’aspect démographique, est en excellente santé!

En revanche, pour des raisons historiques, Il est certain que notre langue a reculé comme langue d’échanges internationale. L’anglais s’est imposé. C’est le résultat de la domination économique et politique, d’abord de l’empire britannique puis de la puissance américaine. Mais c’est une situation provisoire. Demain, ce sera peut-être au tour du chinois … Le monde a toujours besoin d’une langue commune. Hier, autour de la Méditerranée, c’était le grec puis le latin.

N’y a-t-il pas une dégradation de la langue française?
L.S.La notion de "pureté" d’une langue ne veut rien dire. Il faut rappeler avec force qu’une langue évolue sans cesse. N’oublions jamais que la belle langue de Voltaire est le résultat de dix-huit siècles de fautes horribles de latin et d’emprunts aux langues celtes et germaniques ! Souvent on pense d’ailleurs plus à l’orthographe qu’à la langue lorsqu’on parle de dégradation.

Il est vrai que celle-ci est aujourd’hui devenue moins importante parmi les multiples matières qu’on enseigne à nos enfants. L’orthographe reflète l’histoire de la langue. Par exemple, l’accent circonflexe rappelle qu’il y avait un « s » dans ce mot. Mais parfois, la graphie a été choisie par hasard, entre le XVIIe siècle et le XIXe siècle, lorsqu’on a fixé les règles. Et notre langue est ainsi pleine d’absurdités d’écriture que l’on pourrait simplifier.

Il faudrait aussi parfois, pour certains mots, rapprocher l’écriture de la prononciation d’aujourd’hui. On l’a déjà fait autrefois, lorsqu’on a créé le français moderne, par rapport au médiéval. Alors que la langue continue d’évoluer, l’orthographe fige une époque. Il faudrait la réformer régulièrement.

Allons-nous devoir tous parler au moins deux langues ?
L.S. C’est une situation très commune dans les sociétés d’hier et d’aujourd’hui. Les Papous de Nouvelle Guinée, qui parlaient quatre ou cinq langues dans leurs villages, ont été très étonnés, au XIX e siècle de rencontrer des explorateurs anglais qui ne maîtrisaient que leur langue maternelle ! Désormais, les Néerlandais parlent presque tous anglais, les Catalans maîtrisent tous l’Espagnol…

En France, l’Etat-Nation s’est fondé sur l’apprentissage privilégié du français au détriment des langues régionales et étrangères. Mais il n’y a aucun obstacle physiologique à ce que le cerveau des enfants apprenne à maîtriser plusieurs langues à la fois. D’ailleurs, éduquer en masse les élèves au bilinguisme est assez facile si on met en place une véritable politique en ce sens.

Y a-t-il des langues plus difficiles que d’autres ?
L.S. Non. Les chercheurs se sont parfois demandé si certaines langues qui utilisaient davantage des formes grammaticales passives reflétaient un état d’esprit psychologique plus passif que celles qui privilégient les formulations actives. Mais ce n’est pas le cas.

Toutes les langues créent le vocabulaire nécessaire à mesure que les hommes qui la parlent en ont besoin pour exprimer des notions nouvelles de philosophie ou de technique... Cependant, plus une langue est ancienne, plus elle devient irrégulière, car elle accumule les exceptions, sa morphologie devient plus complexe. Mais souvent, des simplifications interviennent à ce moment-là.

Ainsi, en français, l’imparfait du subjonctif cesse peu à peu d’être utilisé. En fait, notre espèce humaine est si récente que c’est son universalité qui prime : du Pygmée d’Afrique au Parisien, nous avons tous la même capacité de nous exprimer par le langage.

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Paru le 19 avril 2018

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