Françoise Argod-Dutard, linguiste : "La langue française foisonne au XVIe siècle"

agrandir Françoise Argod-Dutard,présidente du Comité scientifique des Lyriades de la langue française.
Françoise Argod-Dutard,présidente du Comité scientifique des Lyriades de la langue française. © DR
Françoise Argod-Dutard,présidente du Comité scientifique des Lyriades de la langue française.
Françoise Argod-Dutard,présidente du Comité scientifique des Lyriades de la langue française. © DR

Françoise Argod-Dutard, linguiste, présidente du Comité scientifique des Lyriades de la langue française, revient sur l’histoire de ce dialecte d’oïl qui s’est répandu sur territoire et s'est imposé comme un outil du pouvoir.

Pèlerin. On présente l’édit de Villers-Cotterêt, promulgué en 1539, comme un acte de naissance du français moderne. Est-ce vrai ?
Françoise Argod-Dutard C’est un tournant important. Désormais, tous les documents de la justice et de l’administration seront rédigés en « langage maternel français » ordonne l’édit et non plus en latin. Sans doute François Ier voulait-il ainsi, par la langue, unifier un peu plus son royaume.

Pourquoi ?
F. A.-D. En 1515, tous les sujets du roi parlent une langue régionale ou un patois, un dialecte. Bretons et Provençaux, qui viennent de rejoindre le royaume, mais aussi Normands, Picards… Seuls 10 %, plus instruits, parlent une autre langue dont le français.

Mais alors, qu’appelle-t-on le français ?
F. A.-D. Le français est un dialecte d’oïl (le groupe des langues de la moitié nord du pays) d’Ile-de-France qui s’est répandu car il est celui des rois de France. François Ier, lance par ailleurs un mouvement de traduction des textes latins, grecs et étrangers vers le français. Ce qui répond à une aspiration sociale : la bourgeoisie, en pleine expansion, souhaite accéder à la culture alors qu’elle n’a pas forcément appris le latin, la langue de l’école.

C’est aussi l’époque de la réforme…
F. A.-D. En effet, les protestants veulent rendre la Bible accessible à tous en la traduisant en langue vulgaire. Même si l’Église réagit contre ce mouvement, François Ier et sa sœur Marguerite de Navarre soutiennent la traduction de textes religieux, comme par exemple celle des Psaumes de la Bible, par le poète Clément Marot, en 1539.

Autre raison au développement du français : la volonté d’accéder aux nombreux manuscrits byzantins, rédigés en grec, que l’on découvre lors des guerres d’Italie. Ce grand mouvement de vulgarisation va aussi toucher les sciences, en particulier la chirurgie, la chimie.

Ce contexte va-t-il avoir des conséquences sur la langue elle-même ?
F. A.-D. Énormément ! Le XVIe siècle est un siècle foisonnant. Les « grammairiens » - imprimeurs, poètes, érudits…- s’interrogent sur la typographie, la prononciation, l’orthographe, les rimes, le rapport avec les racines latines… C’est une époque où l’on crée de nombreux mots nouveaux avec des préfixes et des suffixes à partir du latin ou du vieux français, où l’on « importe » plus de 2 000 termes nouveaux de l’Italie. Conséquence : un grand débat sur l’écriture. 

C’est-à-dire ?
F. A.-D. Les « réformistes » veulent simplifier pour que l’écriture colle le plus possible à la prononciation. Le problème est que celle-ci varie fortement d’une région à l’autre : comme écrire « mouchoir » quand on dit « mouchoi » dans certaines régions et « mouchoué » dans d’autres ? L’imprimeur Honorat Rambaud imagine même un nouvel alphabet pour faire table rase du passé !

Mais aucune simplification ne convainc vraiment et les « traditionalistes » l’emportent. Ils invoquent, au contraire, les racines latines, qu’il faut conserver, voire raviver : ainsi, « temps » s’écrivait « tans » ou « tens » au Moyen Age. À la Renaissance, on complique pour rapprocher le mot de son origine « tempus ».

Que reste-t-il alors de cette période ?
F. A.-D. Assez peu de choses avant le XVIIe siècle, sur le plan de l’orthographe et de la graphie. En revanche, on aboutit à un français beaucoup plus riche en vocabulaire. Et les écrivains comme Ronsard, du Bellay – le groupe de « la pléiade »-,  plus tard Montaigne, tous « modernistes », sont influencés.

Il y a un « boum » de la littérature même si le latin reste une langue scientifique, religieuse et diplomatique. Le XVIe siècle voit ainsi apparaître des œuvres théâtrales et polémiques en français. La poésie se rénove.

Enfin, il y a la publication des premiers dictionnaires. Celui latin-français, de Robert Étienne en 1559 puis celui français-français de Jean Nicot en 1606. Cette prise de conscience aboutit aux premiers écrits de promotion : ainsi Joachim du Bellay rédige-t-il en 1549 sa « défense et illustration de la langue française ». Jamais auparavant, en France, on n’avait réfléchi à ce point à la bonne manière de parler et d’écrire.


A lire dans Pèlerin n° 6922, du 30 juillet 2015.

► Les somptueux livres du roi.

► Le triomphe de la polyphonie.

françois1er

► François 1er passé au crible. Avec l’historien Didier Le Fur et le journaliste Franck Ferrand.









coureur de loire

Coureur de Loire

Pour admirer la nature encore préservée des bords du fleuve et comprendre la vie des bateliers d’hier et d’aujourd’hui rien ne vaut une lente balade sur une « toue »… avec un passionné.







ils vous mettent l'eau à la bouche

Poissons de Loire : ils vous mettent l’eau à la bouche

Dans le Loiret, à 30 km en amont d’Orléans, Bruno Gabris extirpe des eaux vives carpes et silures, aloses, bardeaux, brèmes, mulets. Transformés sur place, ces poissons d’eau douce offrent de délicieux filets charnus et des conserves de haut vol.







de Tours à Chinon, la oire à Vélo

► De Tours à Chinon, la Loire à vélo.

Vos commentaires

0 Commentaire Réagir

Paru le 19 juillet 2018

Notre Librairie

Voyages et croisières