Le jour où Sœur Ignatius créa le reggae

agrandir Sœur Marie Ignatius Davies. Cette religieuse jamaïcaine est à l’origine de la musique reggae.
Courtesy of the Museum of Pop Culture, Seattle, WA © Courtesy of the Museum of Pop Culture, Seattle, WA
Sœur Marie Ignatius Davies. Cette religieuse jamaïcaine est à l’origine de la musique reggae.
Courtesy of the Museum of Pop Culture, Seattle, WA © Courtesy of the Museum of Pop Culture, Seattle, WA

À propos de l'article

  • Publié par :Eyoum Nganguè
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    7024 du 13 juillet 2017

Le 1er février 1939. Une jeune fille de 18 ans frappe à la porte de la congrégation des Sœurs de la Miséricorde, à Kingston, sur l’île de la Jamaïque, alors protectorat britannique. Malgré sa stature chétive sous son voile de religieuse, ses lunettes trop grandes pour son visage émacié et ses joues pâles, sœur Ignatius a pour mission d’encadrer les élèves de l’Alpha Boys’ School. Un collège destiné aux orphelins tirés de la rue et aux garçons issus de milieux défavorisés. Cet établissement, fondé en 1890, forme aux métiers manuels tels que la menuiserie, la plomberie, l’imprimerie ou l’agriculture.

Comme dans tous les instituts confessionnels de l’époque – en particulier ceux de culture britannique – une discipline d’airain est de rigueur. Cependant, pour canaliser l’énergie parfois débordante des jeunes pensionnaires, du sport et de la musique leur sont proposés.

C’est justement sur ces activités périscolaires que l’action de la frêle religieuse va se focaliser. Sa jeunesse, son origine jamaïcaine – alors que les autres sœurs viennent d’ailleurs –, sa qualité de diplômée récente de l’Alpha Cottage School, section réservée aux filles du groupe scolaire dont fait partie l’Alpha Boys’ School (ABS), constituent des atouts pour apprivoiser les jeunes garçons.

Pour ces derniers, elle devient une sorte de grande sœur qui n’hésite pas à retrousser son habit religieux pour se mêler à leurs matchs de football, parties de tennis ou de cricket et même… à leurs combats de boxe ! « Elle jouait aussi aux dominos avec nous », se souvient un ancien de l’école dans un documentaire que la BBC, chaîne publique de la télévision britannique, lui a consacré en 2007. « C’est cette proximité avec les élèves qui leur a donné la confiance qu’ils ont toujours eue en moi », a raconté la religieuse dans un témoignage repris dans la même émission.

► A écouter sur youtube : le documentaire de la BBC en plusieurs épisodes.

 

Surtout, les élèves de sœur Ignatius pouvaient se divertir en faisant de la musique. De manière plutôt prosaïque : « Avant 1939, raconte le journaliste Sébastien Carayol, spécialiste du reggae, l’enseignement musical dans cette école reposait essentiellement sur les marches militaires, à travers la fanfare de flûtes et tambours de l’établissement, créée en 1892 et baptisée Drum & Fife (tambour et fifre). » Une chorale montée en 1917 permet aussi aux élèves de donner de la voix. Malgré la carence de matériel, sœur Ignatius établit son programme d’enseignement musical : « Nous étions très pauvres à l’époque. Souvent, on rafistolait les instruments avec des bouts de ficelle et on bouchait les trous comme on pouvait », se souvient-elle (1). Une persévérance qui va avoir des répercussions inattendues sur l’identité culturelle de la Jamaïque…

Mais de quel bagage disposait alors la sœur pour mener à bien une telle entreprise ? Difficile à savoir. Le mystère demeure et n’en pimente que davantage la légende. Car sur ses jeunes années et sa formation, seuls quelques éléments sont disponibles. Elle est née Mary Davies le 18 novembre 1921, à Spanish Town, un bastion catholique à 15 km de Kingston, dans une Jamaïque à l’époque colonie britannique et majoritairement protestante. Avec ses parents, elle a rapidement emménagé à Kingston et fréquenté l’Alpha Cottage School. 

Seules certitudes : la jeune professeure sait jouer du saxophone et de la flûte, selon le témoignage d’Owen Grey, un élève qu’elle a formé. Au fil des années, elle s’était aussi constitué une collection variée de 78 et 45 tours : musique classique,  jazz, pop, salsa cubaine, etc., qu’elle faisait écouter aux élèves en les invitant à exercer leur oreille. « Elle demandait : “Reconnaissez-vous ici ce son caractéristique de la batterie, et là, celui plus lourd de la basse ?” » se souvient Sparrow Martin, un autre ancien de l’école.

C’est par cette méthode d’écoute que, petit à petit, ces gamins frustes qui ne connaissaient guère que le calypso – une musique de carnaval originaire de Trinité-et-Tobago et qui faisait fureur dans toute la Caraïbe – ainsi que les sempiternelles marches militaires de leur fanfare, se sont forgé une culture musicale éclectique.

Devenue principale professeure de musique du collège au début des années 1950, Mary Ignatius encourage ses élèves à interpréter toutes ces musiques qu’ils commencent à bien connaître. Elle va même beaucoup plus loin, selon Sébastien Carayol : « Lors de ses cours, elle enjoint véritablement ses élèves à envisager des carrières artistiques et à exprimer leur soif de liberté musicale et d’invention en dehors du strict cadre de ce qu’elle leur enseigne. »

À cette époque, « liberté » n’est pas un vain mot car, encore sous le joug britannique, les Jamaïcains commencent à réclamer leur indépendance. Dans certains quartiers pauvres de Kingston, quelques jeunes se proclament « rastas », contraction de Ras Tafari, titre porté par l’empereur Haïlé Sélassié d’Éthiopie. Un pays de référence à leurs yeux, parce qu’il est la seule nation noire à n’avoir pas été colonisée. « Ces rastas prônent un retour à l’Afrique de leurs ancêtres, adoptent les dreadlocks (2) comme coiffure et créent une musique au son de tambours, grelots et castagnettes qu’ils baptisent nyahbinghi, du nom d’une prêtresse d’Afrique », explique la chercheuse Giulia Bonacci, spécialiste de la culture rasta.

Quelques élèves formés par sœur Ignatius découvrent le nyahbinghi et décident de le rehausser par le savoir-faire musical qu’ils ont acquis à l’Alpha Boys’ School. Ce rapprochement de style accouche du ska : mesure saccadée, fusion entre le rythm and blues d’influence américaine et le nyahbinghi, il est considéré comme la première musique purement jamaïcaine.

Ainsi, quatre des fondateurs des Skatalites, plus grand groupe de ska de tous les temps formé en 1964, étaient des anciens de l’Alpha Boys’ School : le tromboniste Don Drummond, le saxophoniste Thomas “Tommy” McCook, les trompettistes Johnny “Dizzy” Moore et Lester Sterling.

À la fin des années 1960, répondant au goût du public, le ska ralentit son rythme endiablé et devient le reggae, musique engagée portée principalement par des chanteurs rastas. Là encore, des musiciens formés par sœur Ignatius y posent leur griffe. À titre d’exemple, le trompettiste David Madden ainsi que le batteur Sparrow Martin, initiés à la musique par cet exceptionnel bout de femme, ont joué avec Bob Marley, premier artiste reggae médiatisé auprès du public occidental par le producteur anglais Chris Blackwell.

Portée à la tête de l’institut au début des années 1960, sœur Ignatius continue à former les élèves de l’Alpha Boys’ School à la musique et à superviser, de loin, la carrière de ses protégés qui ont essaimé à travers le monde : Leslie Thompson, premier chef d’orchestre noir du London Symphony Orchestra, l’artiste reggae Yellowman et bien d’autres. « Les innovations musicales et stylistiques qu’elle a suscitées continuent d’influencer une très vaste partie des musiques dites urbaines – rap, électro –, mais aussi la mode et les arts graphiques », analyse Sébastien Carayol.

► The Lee Thompson Ska Orchestra, The Benevolence Of Sister Mary Ignatius, écrite en l'honneur de Soeur Ignatius.

 

À la mort de la religieuse, le 9 février 2003, les hommages se sont multipliés. Au-delà d’un savoir-faire musical, ses anciens élèves lui sont reconnaissants d’avoir réussi à leur inculquer des valeurs de tolérance et une ouverture d’esprit qui les ont aidés à grandir en tant qu’hommes. « La Mère Teresa du reggae », comme on l’a surnommée par la suite, ou tout simplement « Iggy », ainsi que l’appelaient quelques-uns de ses élèves, a rejoint l’éternité. Son œuvre lui a survécu. L’Alpha Boys’ School qui, soixante-quatre ans plus tôt, n’ambitionnait que de remettre sur le droit chemin des gamins défavorisés,  est devenue, grâce à elle, un laboratoire prolifique de l’innovation musicale.

(1) Extrait du documentaire Portraits of Jamaïcan Music, réalisé en 2003 par Pierre-Marc Simonin.
(2) Mèches de cheveux emmêlées naturellement.

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Paru le 19 octobre 2017

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