Le jour où Léonard de Vinci donna une fête magique pour François Ier

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Autoportrait de Leonard de Vinci réalisé à la sanguine sur papier, entre 1512 et 1515. © Léonard de Serres - Bibliothèque royale de Turin.
Autoportrait de Leonard de Vinci réalisé à la sanguine sur papier, entre 1512 et 1515.
Autoportrait de Leonard de Vinci réalisé à la sanguine sur papier, entre 1512 et 1515. © Léonard de Serres - Bibliothèque royale de Turin.

À propos de l'article

  • Publié par :Frédéric Niel
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    7026 du 27 juillet 2017

Dans les cols escarpés des Alpes qu’il franchit sur sa monture, à quoi songe Léonard ?

Il a 64 ans – un âge canonique pour une époque qui vous fait vieillard à 40 ans –, les cheveux longs et la barbe blanchie. Cet Italien a toute une vie derrière lui, et pas n’importe laquelle. Artiste et peintre génial, ingénieur des plus savants, inventeur tous azimuts…

Il se remémore peut-être l’invitation que vient de lui faire le jeune roi de France, François Ier, épris d’arts et de conquêtes : « Davantage que ma couronne, tu seras le joyau de mon royaume », lui a promis celui-ci dans la lettre envoyée pour le convaincre de rejoindre la cour à Amboise, sur les rives de la Loire. On serait honoré à moins. Pas Léonard de Vinci, qui mesure le poids de ce voyage : il sait que ce sera son dernier. En traversant les Alpes, il pense plutôt à ce qu’il laisse derrière lui. La douceur des collines toscanes qui l’ont vu naître et grandir ; la liberté des « bottege », ces ateliers d’artistes qui lui ont tout appris ; la lumière de Florence, Milan et Rome, les cités qui ont vu s’épanouir ses multiples talents.

Quelques mois plus tôt, en mars 1516, son protecteur, Julien de Médicis, le frère du pape, est mort. Léonard n’a plus beaucoup de commandes de mécènes, nécessaires pour vivre. Fils illégitime d’un notaire et d’une servante, il ne possède pas de fortune personnelle. À Rome, il est dépassé par de jeunes artistes à la mode : Raphaël et ce Michel-Ange, qui vient d’achever le plafond de la chapelle Sixtine.

À l’automne 1516, il se décide à partir avec son fidèle disciple, Francesco Melzi, et son dévoué serviteur, Leonardo Battista de Villanis. Avec trois de ses plus grands chefs-d’œuvre aussi, parce qu’il les aime tant qu’il ne parvient pas à s’en séparer, parce qu’il veut les parfaire encore. La Vierge, l’Enfant Jésus et sainte Anne, commencé en 1500, un Saint Jean Baptiste, et… La Joconde.

Il entasse aussi dans ses malles un autre trésor : ses carnets de cuir. Léonard en garde toujours un près de lui, attaché à sa ceinture. Il en a déjà noirci des centaines. Peut-être 30 000 pages recouvertes de son écriture caractéristique – ambidextre, Léonard écrit de droite à gauche. Il y consigne et y dessine tout. Ce qu’il voit : le vol d’un oiseau, la perspective d’un paysage ou l’anatomie d’un insecte ; ce dont il rêve : un pont démontable, une vis sans fin, un char d’assaut…

Le petit groupe passe Saint-Gervais (Haute-Savoie), contemple le mont Blanc, descend la vallée de l’Arve. De là, Grenoble (Isère), Lyon (Rhône), la vallée de la Loire enfin, en suivant le Cher. 2 000 kilomètres, deux mois de voyage. L’artiste arrive à Amboise (Indre-et-Loire) où séjournent le roi et sa cour. François Ier aime la douce vallée de la Loire et la profondeur de ses forêts où il peut chasser à sa guise.

En atteignant le fleuve argenté, Léonard pense-t-il aussi aux projets qui l’entraînent auprès du jeune roi ? Il est question de construire une cité idéale et un palais royal, de détourner le Cher et d’organiser des fêtes grandioses.

Cette dernière tâche est d’importance. Organiser les fêtes de la cour, c’est concevoir, scénographier, créer les décors, les costumes, les lumières et les effets sonores, inventer les machineries… C’est surtout mettre en scène le pouvoir royal. Donner une fête devant des ambassadeurs étrangers – qui sont autant d’espions – est un moyen pour François Ier de montrer sa puissance.

À l’intérieur du royaume, ces fêtes somptueuses, surprenantes, féeriques, disent au peuple que le roi ordonne le monde et rappellent l’origine divine de son pouvoir.

À Amboise, le jeune souverain, âgé de 23 ans, auréolé de sa victoire contre l’empereur Charles Quint à Marignan l’année précédente (1515), installe Léonard au manoir du Cloux, un petit château de briques et de pierres blanches. Il lui accorde une pension annuelle de mille écus – une fortune ! – et l’honore du titre de « Premier peintre, ingénieur et architecte du roi ».

Léonard est un extraordinaire magicien. Durant les trois années qu’il passe au Cloux – aujourd’hui château du Clos-Lucé (lire p.39) – il organisera au moins quatre fêtes fastueuses. La plus splendide est la « fête du paradis », qui se déroula du 17 au 19 juin 1518.

Cette fois-ci, c’est Léonard qui invite le roi en son manoir. Il a décidé d’émerveiller le souverain et la cour de France en créant « une nuit dans la nuit », en plein air, à la tombée du jour.

Sur l’esplanade, il fait tendre un immense drap pour figurer la voûte céleste. Y sont accrochés les planètes et les signes du zodiaque semblant se déplacer seuls, laissant les invités bouche bée… Comme Galeazzo Visconti, ambassadeur de Mantoue (Italie) auprès de la cour de France, qui figure ce jour-là parmi les invités : « D’abord, la cour était entièrement couverte de draps couleur bleu ciel avec des étoiles couleur or, à l’image du ciel. (…) C’était merveilleux à voir. Il y avait quatre cents candélabres qui donnaient tant de lumière qu’on eût dit que la nuit fut chassée. »

Sous un double plafond se cachent des engrenages qui font tourner les étoiles et les planètes. La tente est tantôt plongée dans l’ombre, tantôt éclairée par les candélabres. Léonard figure un roi au centre de l’Univers, représentant de Dieu sur Terre, qui peut faire alterner jour et nuit comme bon lui semble.

La dynastie du souverain – les Valois – est récente : il faut aussi montrer son ascendance quasi divine à l’heure où de grandes familles françaises – les Guise, les Bourbons – attendent en embuscade. La cour du manoir est recouverte d’un plancher de bois, que tapisse un drap avec la devise du roi.

Sur un côté, la tribune de la cour « large de 30 à 60 brasses environ » – une quinzaine de mètres – est, elle aussi, ornée de draps et d’étoiles brillantes. Il y a là toute la cour : le roi, qui apprécie tant Léonard qu’il l’appelle « Padre » (Père), sa jeune sœur, la lettrée Marguerite d’Angoulême, sa mère, Louise de Savoie, baignée de culture italienne…

Durant la fête, la cour et ses invités déambulent, s’arrêtent, devisent, dansent, dînent autour d’un banquet, se promènent dans les jardins, s’émerveillent des effets spéciaux… De ces jeunes hommes qui semblent voler grâce à des poulies ; de ces acteurs déclamant des vers, costumés avec des fils cousus d’or dans leurs étoffes, pour briller de mille feux. Une musique que l’on qualifie de « douce et suave » baigne l’ensemble.

Tous les talents de Léonard se révèlent dans cette fête. Ingénieur, mécanicien, créateur d’instruments de musique et de costumes, inventeur de l’hélicoptère et de la roue à aubes, il est tout cela à la fois. Son génie polymorphe, multicarte, trouve dans cette féerie un terrain d’expression merveilleux. L’artiste y montre, comme jamais, qu’il incarne à la perfection cet « homme universel » cher à la Renaissance.

Moins d’un an plus tard, le 2 mai 1519, il s’éteindra, au Clos-Lucé, auprès de ses chefs-d’œuvre et rejoindra cette voûte céleste qu’il avait si somptueusement su représenter.

Merci aux historiens Pascal Brioist, professeur au centre d’études sur la Renaissance de l’Université de Tours et Laure Albert, auteure d’un doctorat sur l’iconographie des fêtes de cour en France (1515-1589).

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Paru le 21 septembre 2017

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