Le jour où Jeanne d'Arc entendit une voix...

agrandir Mathilde Edey Gamassou, 17 ans, a été choisi pour incarner Jeanne d’Arc lors des Fêtes johanniques 2018 à Orléans, elle est entourée de ses pages Antoine et Oscar.
Mathilde Edey Gamassou, 17 ans, a été choisi pour incarner Jeanne d’Arc lors des Fêtes johanniques 2018 à Orléans, elle est entourée de ses pages Antoine et Oscar. © Guillaume Souvant/AFP
Mathilde Edey Gamassou, 17 ans, a été choisi pour incarner Jeanne d’Arc lors des Fêtes johanniques 2018 à Orléans, elle est entourée de ses pages Antoine et Oscar.
Mathilde Edey Gamassou, 17 ans, a été choisi pour incarner Jeanne d’Arc lors des Fêtes johanniques 2018 à Orléans, elle est entourée de ses pages Antoine et Oscar. © Guillaume Souvant/AFP

Un beau jour d'été 1425, Jeanne d'Arc entendit une voix... Que s'est-il vraiment passé ?

À propos de l'article

  • Créé le 10/07/2017
  • Publié par :Christophe Chaland
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    7023 du 6 juillet 2017

"J’avais 13 ans quand j’eus une voix de Dieu pour m’aider à me bien conduire. La première fois j’eus grand-peur."

Ce n’est pas de bon gré que Jeanne d’Arc relate cet événement spirituel, intime, à partir duquel son existence a pris une orientation tellement extraordinaire, six années plus tôt. Car ce 22 février 1431, à Rouen, la jeune fille fait face à un tribunal ecclésiastique que préside l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon. Celui-ci a été missionné par les Anglais pour la convaincre d’hérésie et souiller la vertigineuse popularité de celle que tous connaissent par son surnom : la Pucelle. Un surnom qu’elle revendique.

Jeannette a été vite repérée par ses compagnes de jeu pour sa piété, et elle consacrera sa virginité à Dieu. Les questions du tribunal conduisent Jeanne à préciser qu’elle était à jeun, dans le jardin de son père, à Domrémy, en Lorraine.

En effet, à partir de ce jour inaugural, Jeanne perçoit régulièrement cette voix – ou ses voix, comme elle en parle ailleurs – et elle affirmera en bénéficier même durant sa captivité à Rouen.

La simplicité de ce récit, au tout début d’un long procès, a des accents bibliques. La « grand-peur » qu’éprouve l’adolescente, comme la clarté qui accompagne la voix, font penser, par exemple, à la scène de l’annonciation à la Vierge Marie (Lc 1, 29), où celle-ci est toute bouleversée à la parole de l’ange Gabriel.

Ou encore, pour ce qui est de la lumière, au récit de la libération de l’apôtre Pierre emprisonné à Jérusalem : l’ange du Seigneur survient en même temps qu’une lumière brille dans sa cellule (Ac 12, 7). Un tel récit ne convient pas au tribunal. Les juges ne sont pas là pour être édifiés par une sainte – Jeanne sera canonisée en 1920 – mais pour la condamner.

D’ailleurs, n’avons-nous pas appris que Jeanne d’Arc se disait conduite par les voix de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite ? Et où les a-t-elle donc entendues ? Dans le jardin de la maison de son père, ou bien, selon une tradition, près de l’arbre-fée (c’est-à-dire un fayard, un hêtre), à distance du village de Domrémy, là où se dresse aujourd’hui la basilique du Bois-Chenu ? Enfin, que lui ont-elles dit ?

Les réponses à ces questions ne sont pas simples. Le médiéviste Philippe Contamine le reconnaît dans ses ouvrages (1) : « L’historien est assez embarrassé, quand il porte son regard sur les apparitions et les locutions reçues par la Pucelle. » Car d’autres éléments compliquent le dossier. Ils viennent d’abord du procès de Rouen. Deux semaines après ses premières déclarations, Jeanne, pressée de questions, dit entendre et voir sainte Catherine et sainte Marguerite, et recevoir tous les jours leur conseil.
Elle nomme également l’archange saint Michel, qu’elle vit « de ses yeux corporels », la première fois qu’elle l’entendit, accompagné de nombreux anges.

Dans la suite du procès, un autre archange, saint Gabriel, semble lui être apparu également. Comment interpréter ces écarts d’avec la première déclaration ? Olivier Bouzy (2), historien du Centre Jeanne-d’Arc, à Orléans, soutient la thèse de l’historien Georges Duby selon laquelle ce sont les juges de Jeanne qui ont mis des noms sur les voix qu’elle a entendues, et en ont fait des apparitions.

Mais ce procès n’est pas la seule source d’information. Fin 1455, soit vingt-quatre ans après l’horrible scène du bûcher de Rouen où meurt Jeanne, son procès en réhabilitation s’ouvre à Paris. Que savaient ses proches ? L’un de ses compagnons d’armes, Dunois, cousin du roi, ne cite aucun des saints mentionnés par le procès de Rouen, mais affirme que la mission de Jeanne résultait de l’intercession de Saint Louis (dont Dunois est un descendant) et de saint Charlemagne (vénéré comme tel dans le Saint Empire romain germanique, dont la frontière passe au pied de l’église de Domrémy). Mais il ne prétend pas que Jeanne les aurait entendus.

L’écuyer de Jeanne, Jean d’Aulon, rapporte qu’elle disait simplement : « Mon conseil me dit. » Il la questionne pour en savoir plus. Jeanne lui aurait répondu que « ses conseillers étaient trois, l’un toujours avec elle, l’autre allait souventes fois vers elle et la visitait, et le tiers était celui avec lequel les deux autres délibéraient ».

Et puis, le propre frère de Jeanne rapporte une rumeur qui court à Domrémy : « Il est notoire, dit-il, qu’elle a eu son apparition auprès du Bois-Chenu », c’est-à-dire à l’endroit où une chapelle a été édifiée au XVIe s., et où s’élève aujourd’hui une basilique à la mémoire de Jeanne. Pour Olivier Bouzy, cette affirmation est un « racontar ».

Que comprendre ? Le comportement de Jeanne est celui d’une jeune fille active et décidée, gaie et pieuse, sensée. Elle peut être têtue et imprudente mais n’a rien d’une hystérique. Le 24 mai 1431, au cimetière de Saint-Ouen, à Rouen, ses juges la placent devant un simulacre de bûcher et la pressent de signer un document où, effrayée, elle reconnaît avoir menti au sujet de ses voix. Deux jours plus tard, elle se rétracte. Alors le tribunal la déclare « relapse », c’est-à-dire retombée dans ses erreurs, et la condamne.

Jusqu’au bout, Jeanne affirme avoir été conduite par Dieu, comme au début de son procès, lorsqu’elle évoquait la mission que lui donnait sa voix : « Deux à trois fois par semaine, elle m’exhortait à partir… Elle me disait que je ferai lever le siège d’Orléans. » Alors, que s’est-il passé précisément ce jour de l’été 1425 où Jeannette entendit une voix du ciel ? Les historiens n’ont pas accès au sanctuaire des âmes, et cela reste le secret de Jeanne d’Arc. Mais l’histoire porte la trace d’événements qui découlent de ce jour. Ils valent d’être rappelés ici.

Au début du Carême 1429, âgée d’environ 17 ans, la jeune fille quitte sa Lorraine natale, habillée en serviteur et accompagnée d’une poignée d’hommes. La petite troupe parcourt 600 kilomètres pour atteindre Chinon, sur les bords de la Loire, discrètement, en évitant l’ennemi, car la guerre civile oppose les partisans du roi de France et ceux du duc de Bourgogne. Là, Jeanne rencontre Charles VII. Le jeune roi a 25 ans. La situation du souverain, déjà contesté par le puissant parti bourguignon, est critique.

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Depuis près de quatre-vingt-dix ans, les rois d’Angleterre font valoir, par les armes, leurs droits sur la couronne de France. Un conflit que l’on appellera plus tard la guerre de Cent Ans. Mais lorsque Jeanne est reçue à Chinon, les troupes anglaises contrôlent la Normandie, Calais et la Champagne. Enfin, en assiégeant Orléans, elles tentent de poser un verrou sur leurs prises dans le Bassin parisien. C’est alors que Jeanne se présente au roi comme envoyée par Dieu pour porter secours tout à la fois au souverain et à son royaume.

La suite est une succession de péripéties jalonnant un stupéfiant retournement de situation. Dès le printemps, la Pucelle conduit les troupes royales à délivrer Orléans, et l’été venu, elle mène le roi à Reims. Dans la cathédrale, il reçoit l’onction d’huile réputée miraculeuse réservée aux souverains et acquiert un surcroît de légitimité populaire.

L’irruption de Jeanne la Pucelle a galvanisé les énergies et fait prendre un tournant à la guerre de Cent Ans : moins de vingt-cinq ans plus tard, les Anglais quitteront la France, à l’exception de Calais. Mais deux ans seulement après la levée du siège d’Orléans, Jeanne est brûlée vive, le 30 mai 1431 au matin, sur la place du Vieux-Marché, à Rouen. Elle meurt en criant le nom de Jésus.
Merci à Olivier Bouzy, historien du Centre Jeanne-d’Arc d’Orléans, pour ses précieux éclairages.

À lire

(1) Jeanne d’Arc. Histoire et dictionnaire, de Philippe Contamine, Olivier Bouzy et Xavier Hélary, Éd. Robert Laffont, 1 214 p. ; 32,50 €.

(2) Jeanne d’Arc en son siècle, Olivier Bouzy, Éd. Fayard, 320 p. ; 20 €.

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Paru le 19 juillet 2018

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