Le patrimoine et les Français, trente ans de passion

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© Éric Notarianni/Cit'images
Le patrimoine et les Français, trente ans de passion
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Près de 12 millions de Français se sont pressés ce week-end aux Journées européennes du patrimoine. Historiens, conservateurs, bénévoles, racontent l'émergence de cette passion typiquement hexagonale.

Concours « Un patrimoine pour demain » 2013

À propos de l'article

  • Créé le 30/05/2013
  • Modifié le 30/05/2013 à 14:00
  • Publié par :Sophie Laurant et Philippe Royet
  • Édité par :Gilles Donada

Le patrimoine ? Une idée neuve d'à peine trente ans ! « Le premier tournant, raconte Michel Le Bec, délégué régional de la Fondation du patrimoine en Seine-Saint-Denis, se situe même un peu en amont, lorsque le président de la République Valéry Giscard d'Estaing a interdit la construction de nouvelles tours à Paris, en 1974. Nous sortions de l'ère Pompidou pendant laquelle la France rêvait de copier l'Amérique en faisant table rase de son passé. »

Jean-Pierre Bady, lui, se souvient du moment précis, en 1980, où la notion a émergé : « Je dirigeais alors la Caisse des monuments historiques. À l'initiative de Giscard d'Estaing, nous avons préparé une Année du patrimoine. À notre grande surprise, nous avons vu remonter toutes sortes de projets autour de traditions populaires, de sauvegarde de ponts et d'usines... Nous avons alors commencé à parler davantage de patrimoine que de monuments historiques. » Puis François Mitterrand et son ministre de la Culture Jack Lang ont poursuivi sur cette voie.

Aujourd'hui, le mot « patrimoine » est entré dans le langage courant de milliers d'associations de protection, de moult propriétaires de monuments et de collections d'objets. Ils répondront présents ce week-end pour les 27es Journées européennes du patrimoine, coordonnées par le ministère de la Culture.

Cet événement connaît un succès populaire croissant. « La visite d'un monument est même la deuxième activité de loisir des Français après le cinéma », précise Jean-Pierre Bady.

En une génération, le patrimoine est devenu une préoccupation forte de notre société. Au point que tout peut devenir objet de patrimoine : « Le champ s'est élargi, constate François Loyer, historien de l'architecture et de la ville. Les monuments du XIXe siècle, qui étaient méprisés, puis ceux du XXe siècle ont été revalorisés et davantage classés ou inscrits sur les listes de protection des Monuments historiques. » Les usines, les fermes, les thermes, les halles de marché ont rejoint les églises et les châteaux...

Parallèlement, les outils et les objets rares, inattendus ou témoins de la vie quotidienne sont désormais présentés au public : des moissonneuses-batteuses au musée agricole de Botans, dans le Territoire de Belfort, jusqu'aux costumes de scène, à Moulins, dans l'Allier.

Depuis 2003, l'Unesco admet l'existence d'un « patrimoine immatériel » et protège à ce titre la tradition des chants corses, les géants processionnels de Belgique et du nord de la France ou encore, l'art du tracé de charpente... Bientôt, la gastronomie française sera candidate à cette liste improbable.

Une chose est sûre, soulignée par tous les spécialistes : nous ne sommes plus à l'époque où, seuls, quelques centaines de chefs-d'œœuvre historiques incontestables - comme les grandes cathédrales et les châteaux royaux de la Loire - servaient de socle à un grand récit national commun écrit par les protecteurs du patrimoine, comme Prosper Mérimée au XIXe siècle, puis André Malraux dans les années 1960.

« Il y a eu depuis une vraie démocratisation, poursuit François Loyer. Désormais, tous les groupes sociaux, qu'ils soient conservateurs ou progressistes, peuvent revendiquer un patrimoine et participer à sa protection par le biais de multiples associations. »

L'historien pointe alors un risque : « Cet émiettement des patrimoines peut enfermer chaque communauté dans sa propre mémoire par simple nostalgie... Il ne suffit pas de collectionner des vieilles voitures par exemple, il faut trouver un sens à ce projet. »

Combien de lavoirs ont ainsi été restaurés avec soin dans les villages qui, faute d'être utilisés, sont négligés quelques années plus tard ? La plupart des acteurs du patrimoine sont bien conscients de l'écueil. Tout en s'attelant à la protection du monument dont ils s'occupent, ils tentent d'élaborer un projet pédagogique ou touristique.

C'est en ce sens que le prix « Un patrimoine pour demain » de Pèlerin, qui fêtera en novembre ses 20 ans, exige que tous les candidats expliquent de quelle manière ils veulent valoriser leur œœuvre une fois les travaux terminés : organisations de chantiers d'insertion, visites guidées, renouvellement des processions, expositions... Les possibilités sont diverses.

En Seine-Saint-Denis, comme dans tous les départements très urbanisés, le prix du mètre carré impose, de toute façon, de trouver une nouvelle utilisation aux bâtiments que l'on veut sauver. C'est ainsi que les grands moulins de Pantin - prestigieuse « cathédrale industrielle » - ont été transformés il y a quelques mois, en bureaux pour une filiale de la BNP-Paribas.

« C'est la seule voie possible pour la plupart des édifices qui ont un intérêt patrimonial. Et cela a l'avantage de ne pas fossiliser le passé », constate Michel Le Bec, de la Fondation du patrimoine. La réutilisation ou la valorisation réussie sont désormais devenues des critères essentiels pour « trier » parmi la profusion des lieux à conserver. « À condition de ne pas aller trop loin, prévient Jean-Michel Tobelem, auteur du Nouvel âge des musées*.

Cet économiste estime que la valorisation touristique du patrimoine français est « un atout formidable », mais reconnaît que, ces dernières années, la volonté de l'État et de certaines collectivités locales de demander aux monuments d'être rentables, sur le modèle de l'entreprise, est un non-sens.

 « Si les "stars" comme le Louvre peuvent être bénéficiaires et attirer les mécènes, bien des petits musées ou églises de campagne ne le pourront jamais. Doivent-ils pour autant être fermés, alors qu'ils contribuent à l'attrait du pays et qu'ils fournissent des emplois. Les responsables politiques doivent comprendre que ces monuments remplissent une mission éducative et scientifique, une valeur économique pour la nation ! »

Comme beaucoup d'autres observateurs du secteur, Jean-Michel Tobelem craint cette privatisation rampante. La concession à des acteurs privés de l'exploitation de monuments, la vente d'une partie du patrimoine de l'État et les projets de transformation en palaces de lieux aussi prestigieux que l'Hôtel de la Marine, place de la Concorde, à Paris, sont autant de signes inquiétants.

Jean-Michel Tobelem explique l'engouement hexagonal pour le patrimoine de ces trente dernières années par une plus grande diffusion des connaissances historiques dans la société : « Mieux connaître son patrimoine et le défendre sont des occupations sociales qui répondent à un nouvel appétit de culture. »

« Mais depuis une dizaine d'années, nous vivons une crise de recrutement de bénévoles », nuance de son côté Yves Chaumet, membre du jury du prix « Un patrimoine pour demain » de Pèlerin et vice-président de l'association Notre-Dame-de-la-Source, qui sauvegarde les petits édifices religieux. Les passionnés du patrimoine ont vieilli, et la relève semble compliquée à trouver, dans un contexte économique difficile où les subventions sont menacées.« Heureusement, reprend-il, j'observe que les maires des petites communes prennent le relais pour monter des dossiers. »

Bénévole lui aussi, mais en ville, Michel Le Bec est plus sceptique : « La plupart des élus n'ont toujours pas compris que le patrimoine pouvait, comme l'environnement, être un enjeu politique. Alors, ils gèrent le dossier de manière technique et si les associations ne les alertent pas, ils laissent faire les promoteurs. »

Ces préoccupations pourraient désormais être mieux prises en compte : la loi Grenelle 2 incite à respecter les enjeux du patrimoine dans les projets environnementaux. Entrées de villes défigurées par des enseignes publicitaires, champs d'éoliennes mal placées, lotissements qui grignotent la campagne... Autant de combats qui attendent la nouvelle génération des défenseurs du patrimoine.

* Éd. Armand Colin, p. 344 ; 27 €€.

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Paru le 23 novembre 2017

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