Stéphane Bern : “J’ai toujours eu soif de sacré"

Passionné d’histoire et de patrimoine, Stéphane Bern sera le parrain de notre Grand Prix Pèlerin du patrimoine 2016. Il nous reçoit dans le Perche, au collège royal de Thiron-Gardais, qu’il a restauré et ouvert au public. Avec notre hebdomadaire et la Fondation du patrimoine, il lance un appel pour sauvegarder l’abbatiale bénédictine toute proche.

Grand Prix Pèlerin du Patrimoine : l'édition 2017

Concours « Un patrimoine pour demain » 2013

À propos de l'article

  • Créé le 06/07/2016
  • Publié par :Catherine Lalanne
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    6971 du 7 juillet 2016

Pèlerin : Philippe Belaval, président du Centre des monuments nationaux, déclare que vous êtes le meilleur transmetteur de la cause patrimoniale dans notre pays. Vous approuvez ?

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Stéphane Bern : Il me flatte ! Nous avons œuvré ensemble pour la première édition du Monument préféré des Français en 2014. Le lauréat, le monastère de Brou (Ain), a vu ses visites augmenter de 150 % en un an !

Je partage avec lui la conviction que la France est un musée à ciel ouvert. Mais je lance un cri d’alarme. Si nous voulons conserver la manne des 86 millions de touristes attirés par cette promesse, il faut prendre soin de cet héritage ! L’État réduit ses subventions, l’argent manque.

Heureusement que des milliers de bénévoles, des fondations et un journal comme le vôtre s’investissent pour sauver ces trésors.

La France n’est plus la grande puissance industrielle qu’elle a été. Son atout, aujourd’hui, c’est la richesse des siècles passés.

Une récente étude montre qu’un euro investi dans le patrimoine en rapporte 20. Créons des emplois là où réside notre potentiel : le tourisme culturel et patrimonial !

Après le patrimoine, votre autre passion, c’est l’histoire…

Elles sont indissociables et remontent à l’enfance. J’étais un gamin rondouillard, plutôt introverti et complexé, doté d’un grand frère surdoué qui me laissait peu de place. Mes parents ne plaisantaient pas sur la réussite scolaire ; notre éducation était stricte. Je ne manquais pas d’amour mais le quotidien n’était pas rose. Aux vacances, je filais chez mes grands-parents luxembourgeois qui possédaient un téléviseur, objet interdit à la maison. J’y suivais à l’écran le feuilleton de la famille grand-ducale. Ma grand-mère me gavait de tendresse et de chocolat chaud, mon grand-père m’enseignait la généalogie des rois et l’histoire de la vieille Europe.

C’est chez eux que le petit garçon mal dans sa peau que j’étais trouvait refuge. J’y inventais un monde peuplé de rois et de reines, et me jurais qu’un jour je le fréquenterais.

Je collectionnais tout ce qui touchait à cet univers : je possède 3 000 cartes postales aux effigies des souverains… Et chaque année, j’écrivais au grand-duc Jean pour son anniversaire. C’est vous dire combien ces personnages ont compté dans ma construction affective !

Le célèbre psychanalyste Bruno Bettelheim explique que la famille royale fait fonction de famille sublimée dans le cœur des sujets. C’était mon cas. Je vivais tellement dans ce monde imaginaire que ma mère, pour m’obliger à bien me tenir à table, me lançait à l’âge de sept ans : « Crois-tu que la grande-duchesse apprécierait ta désinvolture ? » Et j’adoptais immédiatement la posture adéquate !

Je mesure chaque jour la chance d’avoir pu faire du royaume enchanté de mon enfance mon univers professionnel d’adulte !

Cette vision incarnée de l’histoire a fait votre succès à la télévision.

À mon grand regret,  je ne suis pas historien de formation. J’ai fait une école de commerce alors que j’étais destiné aux sciences humaines. Je compense ce manque en m’entourant de spécialistes et par ma passion du sujet. Mes détracteurs disent que je vulgarise l’histoire, que je la cantonne à un récit national et événementiel. Ils se trompent : je raconte le passé de façon vivante et charnelle, c’est différent.

Pour cela, je le mets en scène dans les lieux emblématiques du patrimoine. Car les pierres ont une âme et continuent de parler, quand ceux qui ont vécu entre leurs murs se sont tus. Et je donne du souffle à mes récits en utilisant les ressorts éternels des passions humaines : la soif d’amour, de pouvoir et de richesse qui traversent le temps.

Les pierres ont une âme et continuent de parler, quand ceux qui ont vécu entre leurs murs se sont tus.

Cette passion du passé ne se nourrit pas que de mots ; vous vous êtes engagé dans un ambitieux chantier de restauration dans le Perche.

Je ne pouvais pas passer mon temps à animer des émissions sur le patrimoine et garder les mains dans les poches.

En 2013, j’ai découvert le site du collège royal de Thiron-Gardais, un des douze collèges royaux et militaires institués par Louis XVI. Un coup de foudre… et de tête. Je l’ai racheté pour un prix symbolique tant le monument, édifié en 1776, était en piteux état. Avec l’objectif d’en faire un musée… qui ouvre ses portes au public aujourd’hui. Mission accomplie.

Cette inauguration est le résultat de deux années de travaux colossaux et de gros emprunts personnels. Mais les habitants me rendent mon engagement au centuple : je suis comblé d’amitié. Brigitte Pistre, la maire du village voisin de Frazé, m’a offert le gîte et le couvert durant toute la durée des travaux.
La boulangère de Thiron me cuit des madeleines inimitables. Le village de 1 100 âmes m’a adopté. Et l’économie locale a bénéficié de la présence des vingt-cinq artisans permanents du chantier.

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Paysagistes, architectes, compagnons, couvreurs pour les 600 m2 de toitures en tuiles du pays… J’ai réuni les meilleurs métiers d’art.

Avant, je payais des impôts sans en connaître la destination, maintenant je finance des travaux générateurs d’emploi. Ça n’a rien à voir, croyez-moi ! Depuis l’enfance, j’éprouvais le besoin vital de poser mes valises et de m’enraciner. Ici, je me sens ancré, en cohérence avec tout ce qui me fonde. Je suis venu pour des pierres, je resterai pour les femmes et les hommes que j’ai rencontrés.

À côté de ce collège royal, une magnifique abbatiale bénédictine menace de s’effondrer. Vous avez sollicité notre journal et la Fondation du patrimoine pour appeler à son sauvetage.

Oui, car cette abbaye mère de l’un des grands ordres monastiques du Moyen Âge, celui de Bernard de Tiron, croule sous le poids des siècles. Je fais une digression pour dire à vos lecteurs que, grâce au prêt du musée des Beaux-Arts de Chartres, la crosse de saint-Bernard, que tous les abbés du lieu se sont transmise, est de retour au village, dans notre musée.

Mais revenons à l’abbaye, âgée de 902 ans et en péril. Il faut étayer d’urgence le mur nord, qui menace de s’effondrer, malgré des mesures conservatoires. Une première tranche de travaux permettrait la reconstruction d’une travée de l’ancien cloître. Vous m’avez fait l’honneur de me choisir comme parrain de l’édition 2016 de votre grand prix Pèlerin du patrimoine, et je profite de cette tribune pour attirer les regards des mécènes et des bénévoles, qui vous accompagnent depuis vingt-six ans, sur cet édifice sacré. Son souffle spirituel ne peut s’éteindre. Il nous faut agir ensemble.

AAA

Vous vous dites sensible aux lieux sacrés. Quelles forces secrètes y puisez-vous ?

J’ai toujours eu soif de sacré. Je ne parle pas de religion, qui est une élaboration sociale, mais de ce besoin universel de transcendance qui nous habite.

Nous avons tous un tabernacle dans le cœur : des êtres, des sentiments, des espaces de beauté pour nous recueillir et nous ressourcer.

Il y a quelque temps, je tournais à l’abbaye de Fontevraud avec l’équipe de Secrets d’Histoire. En pénétrant dans la nef, j’ai été happé par le souffle de spiritualité des lieux ; l’âme des gisants me parlait avec une force extraordinaire.

Dans l’abbatiale de Thiron-Gardais, je vibre aussi de cette présence. Celle de son fondateur en 1114 et des générations de moines qui ont prié entre ses murs. C’est comme si ceux qui me précédaient me disaient :

Prends ta place et fais ta part pour transmettre la beauté.

De ce dialogue intime et muet avec ceux qui ont quitté ce monde, naît notre mission de dépositaire et de passeur. Un peu après sa disparition, j’ai senti la présence de ma mère sur mon épaule : « C’est à toi d’y aller maintenant », m’a-t-elle soufflé. Je m’y emploie chaque jour du mieux que je peux.

Participez au sauvetage de l'abbatiale de Thiron-Gardais

Avec Stéphane Bern et le concours de la Fondation du patrimoine qui fête ses 20 ans, Pèlerin soutient le sauvetage de l’abbatiale de Thiron-Gardais (Eure-et-Loir), classée monument historique.

Cette vénérable dame de 902 ans est en péril. Son mur nord doit être consolidé. Le financement s’élève à 200 000 euros. Un budget trop lourd pour la municipalité qui en est propriétaire. Nous lançons un appel à tous les élus, mécènes et amis du patrimoine pour réunir cette somme via la Fondation du patrimoine. Pour faire un don en ligne, rendez-vous sur : www.fondation-patrimoine.org/14573.

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Paru le 23 mars 2017

Voyages et croisières