Restauration : rebâtir mais jusqu’où ?

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Toulouse (Haute-Garonne) : fresque de la basilique Saint-Sernin (XIIe siècle). © © Jean-Paul Dumontier / La Collection
Toulouse (Haute-Garonne) : fresque de la basilique Saint-Sernin (XIIe siècle).
Toulouse (Haute-Garonne) : fresque de la basilique Saint-Sernin (XIIe siècle). © © Jean-Paul Dumontier / La Collection

Depuis Eugène Viollet-le-Duc et ses grandes restaurations au XIXe siècle, le débat n’a pas cessé. D’un côté, les tenants d’une conservation en l’état, freinant juste les dégradations. De l’autre, ceux qui prônent la reconstruction à l’identique. Jusqu’où respecter l’édifice ?

Grand Prix Pèlerin du Patrimoine : l'édition 2017

Concours « Un patrimoine pour demain » 2013

À propos de l'article

  • Créé le 03/11/2015
  • Publié par :Sophie Laurant et Philippe Royer
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6936, du 5 novembre 2015

Une charte internationale, signée à Venise en 1964, a fixé le principe de la préservation et de la transmission d’œuvres monumentales « chargées d’un message spirituel du passé », mais elle est restée assez souple pour satisfaire les deux écoles, à condition « de respecter l’édifice ». Jusqu’où ? C’est la question que Pèlerin s’est posée. Interpréter, reconstruire ou recréer semble devoir être l’affaire de tous.

Enjeu historique, esthétique, social ou politique, le patrimoine reste une matière vivante, qui suscite les mêmes interrogations de Saint-Denis en France à Palmyre, en Syrie, en passant par Berlin, la capitale allemande.

 

RESTITUER

Faire de l’ancien avec du neuf

Bluffant ! C’est l’exclamation que lâche le visiteur lorsqu’il apprend qu’une partie des peintures murales de la salle capitulaire du couvent des Jacobins, à Toulouse, a été exécutée non pas entre le XIIe et le XVIIIe siècle, comme on le pense logiquement, mais… ces deux ou trois dernières années.

C’est une restauration illusionniste. Elle donne l’impression de l’authenticité, alors que tous les pans de murs où la peinture avait disparu ont été refaits à l’identique, ou à la manière de l’époque

→  confie Marie Bonnabel, conservatrice de l’ensemble conventuel, l’un des emblèmes de la Ville rose.

Bernard Voinchet, l’architecte de ces restaurations achevées au printemps dernier pour les 800 ans de l’ordre des Dominicains, commanditaire du couvent, assume son « audace », contraire à l’orthodoxie.

Ce grand spécialiste du patrimoine a aussi fait repeindre les joints entre les briques à l’intérieur de la nef, comme à l’origine, et reconstitué, en bois, les voûtes disparues de la sacristie.

« On s’est beaucoup interrogés avec l’Inspection générale des monuments historiques, pour finalement privilégier l’émotion ressentie par les visiteurs devant des restitutions complètes et cohérentes, ajoute Bernard Voinchet.

Photo. Toulouse : fresque de la basilique Saint-Sernin (XIIe siècle) © Jean-Paul Dumontier / La Collection

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Il y a vingt ans, je n’aurais pas osé. La destruction massive de bâtiments patrimoniaux dans les années 1960-1970 avait été traumatisante. C’est pourquoi on s’imposait des règles intangibles : restaurer sans modifier. En ce début de XXIe siècle, je pense qu’on peut les dépasser, mais au cas par cas. »


REMONTER

Ici repose… une flèche en kit 

► Photo. 18 septembre 2015 : lancement du projet de reconstruction de la flèche (XIIIe siècle) de la basilique de Saint-Denis. © Prazzo/Ciric.

SAINT DENIS

Les rois de France, dont Saint-Denis est la nécropole, vont-ils se retourner dans leurs tombes si le projet de reconstruction de la flèche de la basilique est validé en « haut lieu » ?

Pour l’heure, la ville préfecture de Seine-Saint-Denis est suspendue à la décision du ministère de la Culture, qu’elle espère d’un jour à l’autre. Depuis trente ans qu’elle mûrit ce projet, elle n’a jamais été aussi près du but, sauf peut-être à la fin des années 1980, lorsque Jack Lang, alors ministre de la Culture, s’était intéressé à ce projet « fou » : rebâtir la flèche de la tour nord de la basilique, démontée en 1846, après qu’un ouragan l’eut fragilisée.

Mais là, en septembre, lors des Journées du patrimoine, l’affaire a pris une nouvelle tournure. Le président Hollande lui-même s’est fait discrètement expliquer sur place le projet.

« Au moins, il est venu voir », soupire, satisfait, Jacques Moulin, l’architecte en chef des Monuments historiques en charge de la basilique depuis de nombreuses années. Ce vieux routier des restaurations, qui vient d’achever avec maestria celles de la façade et du chœur, n’en confesse pas moins son scepticisme, au départ.

« Je haussais les épaules, il y a tellement d’autres priorités dans ce monument. Et puis, des tas de gens, visiteurs et habitants, m’en ont parlé avec une vraie envie que le projet aboutisse. Aujourd’hui, je suis convaincu de son utilité, d’autant qu’on a encore le tiers des pierres de la flèche et ses plans », poursuit Jacques Moulin. 

En fait, le vent a tourné lorsque la mairie de Saint-Denis a proposé, au début des années 2000, de faire du chantier de la flèche un projet social et touristique, sur le modèle du « vrai-faux » château de Guédelon, dans l’Yonne, et plus récemment de la reconstruction de LHermione, le vaisseau de La Fayette : artisans bien en vue sur le parvis de la basilique, et visites payantes de l’avancée des travaux grâce à deux ascenseurs accrochés sur le côté de la tour nord.

« Le chantier de L’Hermione, à Rochefort, a attiré 4 millions et demi de personnes, dont les entrées ont financé 65 % du coût total. Imaginez ce que pourrait apporter Saint-Denis, accessible en métro, plaide, enthousiaste, Erik Orsenna, qui préside, après celui de L’Hermione, le comité de parrainage de la flèche, aux côtés d’éminents historiens du gothique et de l’évêque de Saint-Denis-en-France, Mgr Pascal Delannoy.

« Tout le monde a à y gagner, confirme le P. Jean Jannin, recteur de la basilique. Car nous sommes, hélas, bien en deçà de sa capacité d’accueil ! » Mais attention à ne pas en faire un Disneyland patrimonial, plaident les détracteurs du projet. « Et que ça ne coûte pas un euro à l’État ! » a soufflé François Hollande à l’issue de sa visite. f ph. R.

L’évêque de Saint-Denis a lancé une souscription pour le financement du nouveau mobilier liturgique de la basilique, à l’occasion des cinquante ans de la création de ce diocèse. Rens. : 07 87 77 43 84 ; www.amisdelabasiliquesaintdenis.org 


RECONSTRUIRE

Des châteaux de toutes pièces

Au cœur de Berlin, le chantier de reconstruction du château des rois de Prusse, les Hohenzollern, bat son plein. L’original avait été détruit par les bombes en 1944, puis remplacé, en 1976, par un palais de la République de RDA de verre et de marbre. 

 ► Photo. Berlin. La reconstruction du château des rois de Prusse a commencé en 2013. © Age Fotostock / Iain Masterton

BERLIN

Ce symbole honni de l’époque communiste, bourré d’amiante, a été démantelé en 2006. Et plutôt qu’un bâtiment ultramoderne, les Berlinois ont préféré un pastiche de l’ancien.

« En Allemagne, comme en Europe de l’Est, observe Jean-Michel Leniaud, historien de l’architecture et directeur de l’École nationale des chartes, il existe une longue tradition de reconstruction à l’identique que nous admirons en tant que touristes. »

Ce spécialiste estime que l’opération a un pouvoir fédérateur : « En rebâtissant, on reconstruit symboliquement la nation. » Exemple : la cathédrale de Reims, refaite en style gothique après 1914-1918 afin d’affirmer l’unité et l’éternité de la France.

Ou la nécessité, pour l’identité de la Lorraine, de retrouver son château de Lunéville, en chantier depuis qu’il a été ravagé par un incendie en 2003.

« Ces projets sont très populaires, ils mobilisent l’opinion en faveur du patrimoine qui en a bien besoin, poursuit Jean-Michel Leniaud. Mais, en France, un petit groupe d’experts, les puristes positivistes du patrimoine, refuse, au nom de la soi-disant authenticité du monument. Or celle-ci n’existe pas – chaque époque ayant modifié les lieux selon ses besoins. »

Ainsi, le nouveau palais Hohenzollern présentera trois façades pseudo-baroques, la quatrième étant contemporaine : personne ne sera dupe de la copie. Mais les Allemands espèrent qu’en s’harmonisant avec la cathédrale et les musées voisins, le château redonnera à Berlin, ville décousue, un peu de sa cohérence. Résultat en 2019.

 

REPARER

Conserver la mémoire, estomper les cicatrices

«Ne nous leurrons pas, lâche tristement Sophie Makariou, présidente du musée Guimet – Musée national des arts asiatiques, à Paris –, le patrimoine détruit par les guerres ou par cette volonté violente d’éradiquer le passé à l’œuvre au Proche-Orient, est irrémédiablement perdu pour l’humanité. »

Photo. Palmyre (Syrie). Rue à colonnades et arc de triomphe, dit Porte d’Hadrien, construit sous Septime Sévère (IIIe siècle). Marc Deville /AKG-Images.

PROCHE ORIENT


Si la paix revenait en Irak et en Syrie, n’y aurait-il donc rien à faire pour restaurer les fabuleux sites de Nimrud, Hatra ou Palmyre ? « Tout dépend de l’état de documentation dont nous disposerons, explique-t-elle.

Et des moyens que la communauté internationale voudra bien y consacrer. On saura toujours remonter une colonne mais restituer un temple, c’est autre chose. »

En Afghanistan ou au Liban, certaines œuvres endommagées ont été remontées grâce aux techniques de pointe des restaurateurs qui savent parfois tirer parti de minuscules fragments.

Mais cela dépend aussi du matériau : les bouddhas de Bâmiyân, en Afghanistan, pilonnés en 2001 par les talibans, étaient en partie modelés dans une argile friable. Ils n’ont pas pu être restaurés. « Si nous réalisions des copies, quel sens cela aurait-il ? s’interroge Sophie Makariou. Ce serait des faux ! »

Les reconstitutions se font toujours dans une sorte de négociation entre les nécessités du présent et la mémoire du passé 

→ observe l’architecte et archéologue Anne Moignet-Gaultier. On peut choisir de garder les traces de l’impact des combats sur un monument. Parfois même, on tente de figer le temps, comme à Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne), en transformant le village détruit en 1944 par les SS, en mausolée aux victimes, en témoin de la barbarie. » 

Inversement, reconstruire un site traumatisé peut aussi avoir du sens : « Les Britanniques voulaient conserver les ruines du centre de la ville martyre d’Ypres (Belgique), pour une zone de silence en l’honneur de leurs morts. Mais les habitants ont préféré reconstruire à l’identique, dès 1919 pour mieux effacer les cicatrices. »

Que faire lorsque les sites sont déjà des ruines ? « Les vestiges archéologiques sont un legs de la mémoire de nos pères. Et c’est bien pour cela que les iconoclastes s’acharnent à les détruire : ils fondent un “ordre nouveau” et tuent symboliquement les ancêtres », analyse Anne Moignet-Gaultier. 

Ces sites possèdent aussi une charge esthétique, source d’émotion : tous ceux qui les ont visités vous parlent de la lumière qui joue sur les pierres. C’est pourquoi les restitutions en 3D, malgré leur perfection technique, ne remplaceront jamais la réalité du monument.

En revanche, « la littérature, la poésie ont un rôle à jouer, conclut l’architecte, pour que nous puissions conserver un regard intérieur sur ces merveilleux sites, même détruits ».

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Paru le 20 juillet 2017

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