Père Jacques Nieuviarts : "Le littéraire s’est régalé, l’exégète a souffert un peu !"

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L'écrivain Emmanuel Carrère. © Philippe Quaisse / Pasco and Co
L'écrivain Emmanuel Carrère.
L'écrivain Emmanuel Carrère. © Philippe Quaisse / Pasco and Co

Exégète et assomptionniste , le P. Jacques Nieuviarts a lu Le Royaume, le roman d’Emmanuel Carrère.

À propos de l'article

  • Créé le 29/09/2014
  • Modifié le 02/10/2014 à 09:14
  • Publié par :Jacques Nieuviarts
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6878, du 25 septembre 2014


@J.Nieuviarts

Le P. Jacques Nieuviarts

Le P. Jacques Nieuviarts a traduit avec Pierre Alferi le livre d’Isaïe dans La Bible : nouvelle traduction, Ed. Bayard, 2001. Codirecteur du Guide de lecture du Nouveau Testament, coauteur du Guide de lecture des prophètes et du Guide de lecture et de prière des Psaumes, Ed. Bayard.


Le Royaume d’Emmanuel Carrère représente un travail immense. C’est un livre magnifiquement écrit, qui plonge dans un flot d’images très vives, colorées, animées du Proche-Orient au temps de la naissance du christianisme, permettant ainsi au sens fort de l’« imaginer ».

L’exégète s’agace parfois de ses inexactitudes, habitué à plus de sobriété dans l’enquête et recueillant de ce fait une moisson plus mince de résultats. Emmanuel Carrère accepte d’« imaginer ».

Il ne s’en cache pas et l’annonce plus d’une fois dans son propos. C’est probablement l’un des charmes du roman et l’une de ses limites au regard du bibliste, gêné, en fait, par le flou dans l’annonce du projet.

L’auteur hésite un instant entre une approche de romancier, d’historien et d’agnostique prenant « le point de vue de l’adversaire » (pp. 131, 145-146, 408).

Emmanuel Carrère mène-t-il une enquête objective ou combat-il, page après page, ce qu’il estime avoir mal été : un croyant ?

Peut-être en définitive s’agit-il d’une longue quête, plus encore qu’une enquête, dont on attend objectivité et rigueur. L’auteur a quelquefois le trait dur contre les apôtres. Et si Luc, Philippe, Paul et les autres prennent une étoffe très humaine, on ne pourra la tenir pour historique malgré l’énorme travail de documentation.

Alors face à ce livre, le littéraire en moi se régale, l’exégète souffre parfois. Que pensera le croyant à la lecture ?

Il oscillera probablement entre les deux, et sur les pas du romancier, imaginera un Luc à la personnalité attachante mais parfois sans consistance, un Paul haut en couleur avec un tempérament de révolutionnaire (comparé plus d’une fois à Trotsky !).

Mais Paul et Jacques furent-ils réellement ennemis au point de se haïr ? De même Jean et Paul ? On aura, au final, très peu parlé des communautés chrétiennes en tant que telles, dont la vie et le bouillonnement de la foi furent essentiels dans la genèse des textes du Nouveau Testament.

Le lecteur saisira probablement que le pivot de l’affaire est le message de la mort et de la résurrection de Jésus. Mais ce trésor est, ici comme ailleurs, porté dans des vases d’argile, comme le dit Paul (2 Co 4,7).

Il faudra donc retourner sans préjugé au Nouveau Testament comme à la terre mère, et faire confiance aux notes des grandes bibles, qui ont leurs défauts, mais sont souvent solides et précieuses.

Avec l’intuition d’Emmanuel Carrère, en définitive, exprimée à plusieurs reprises à fleur de texte, que toutes ces choses, il faut les garder au cœur et les méditer. Le romancier y aura mis de très hautes couleurs, aura permis de mesurer l’histoire, souvent tumultueuse. On pourra revenir à plus de sobriété pour continuer plus solidement le chemin.

Ce livre offre une enquête vive et une confession touchante. Il est une provocation à relire les textes, qu’il met en scène en langage très coloré et décoiffant, avec amour et estime, surtout s’agissant des paroles de Jésus, qui fascinent l’écrivain.

Et l’on ne pourra refermer ce livre sans aller jusqu’au bout, au passage de l’Arche à Trosly, jusqu’à la rencontre et la danse de l’auteur avec une jeune fille trisomique :

« Ce jour-là, un instant, écrit-il, j’ai entrevu ce que c’est que le Royaume » (p. 629). Peut-être Emmanuel Carrère trouve-t-il au terme la source ? C’est son secret, comme c’est celui de chacun d’entre nous. »


Document. Retrouvez l'étude complète du P. Jacques Nieuviarts sur Le Royaume, d'Emmanuel Carrère en cliquant ici. (6 pages, format PDF).


Sur le livre

le Royaume

Le Royaume, d’Emmanuel Carrère, Ed. P.O.L., 640 p. ; 23, 90 euros. Le résumé du livre par l’éditeur.

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Paru le 19 juillet 2018

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