L’Évangile de la paix selon Luc

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© Julie Bernard
L’Évangile de la paix selon Luc
© Julie Bernard

Dans la nuit de Noël, une paix durable semble s’être installée sur terre. Pourtant, rappelle saint Luc dans son Evangile, il n’en est rien. Car la paix que Jésus propose est singulière et ne se révèle que dans l’accueil progressif et confiant du Ressuscité.

À propos de l'article

  • Créé le 23/12/2016
  • Publié par :Dominique Lang & Christophe Chaland
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    6994 du 22 décembre 2016

« Paix sur la terre aux hommes qu’Il aime » (Lc 2,14)


L’évangéliste Luc, plus que d’autres, s’est intéressé à la naissance de Jésus. Ecrit pourtant bien plus tard - sans doute 80-90 années après -, son texte entreprend « de composer un récit des évènements qui se sont accomplis parmi nous » (Lc 1, 1), en récoltant « avec précision » le témoignage des témoins oculaires.

 Dans ces commencements, l’annonce d’un « Sauveur qui vient apporter la paix » se fait dans un contexte culturel où une telle expression est courante : le philosophe romain Virgile, par exemple, avait évoqué la naissance de l’empereur Auguste (63 av. J.-C.) comme un évènement qui « apportera la paix » à l’empire romain.

Luc va éviter toute confusion dans l’annonce qu’il fait, en soulignant surtout sur le sens spirituel de la paix chrétienne. Au moment de la naissance de Jean-Baptiste, par exemple, Zacharie, son père, chante un cantique dans lequel la paix est présentée comme un « chemin » (Lc 1,79) sur lequel nous sommes conduits par Dieu. Plus tard, au moment de la naissance de Jésus, ce sont des anges qui viennent clamer « la paix sur la terre » (Lc 2,14).

 Il est vrai que l’expérience de la naissance d’un enfant évoque habilement ce long et subtil travail intérieur, mieux que bien des explications théologiques.


« S’en aller en paix, selon Ta parole » (Lc 2,29)


La « paix », dans l’Evangile, a donc à voir avec la vie qui vient. Mais elle peut aussi, dans d’autres passages, évoquer le grand silence de la mort.

 L’évangile de Luc évoque ainsi différentes manières de vivre cette paix au fil de la vie. Car s’il y a une promesse de paix faite à chacun, celle-ci s’accomplit dans un chemin d’humanité qui peut se révéler plus complexe que prévu. Une maturation doit lentement s’opérer en nous.

Zacharie, déjà cité, chante, dans son cantique, une « paix » qui a encore des accents de victoire militaire sur des ennemis à défaire. Une représentation qui va s’avérer être une fausse piste dans l’enseignement ultérieur du Christ.

 Autre représentation à faire mûrir : celle du vieux prophète Syméon qui, accueillant l’enfant Jésus dans le Temple, annonce qu’il peut désormais « s’en aller dans la paix » pour rejoindre ses aïeuls (Lc 2,29). Autrement dit, Syméon reconnaît que sa vie est accomplie et accepte l’étape de la mort pour entrer dans le « sheol », les enfers du judaïsme, où les esprits des défunts sont censés demeurer.

Mais, là encore, cette « paix » dans la mort, a-t-elle vraiment quelque chose à voir avec la paix manifestée par le Ressuscité ? 


« Paix à cette maison ! » (Lc 10,5)


Devenu adulte, Jésus part sur les routes et appelle à sa suite des disciples. Il les envoie deux par deux « devant lui, dans toute ville et localité où il devait aller lui-même » (Lc 10, 1). Envoyés sans moyens, comme des « agneaux au milieu des loups », ils portent un message pour tous ceux qui les accueilleront : « Dans quelque maison que vous entriez, dites d’abord : "Paix à cette maison". Et s’il s’y trouve un homme de paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. » (Lc 10,5).

De prime abord, la mission ne semble pas extraordinaire : dans le contexte oriental de Jésus, la salutation ordinaire passe le souhait du « shalom », la « paix avec toi ». Mais, dans la bouche de Jésus, la salutation ordinaire devient une proposition : la paix devient un don qui peut être, librement, accueilli ou refusé.D’une certaine manière, les apôtres de Jésus doivent travailler à réaliser ce que les anges dans la nuit de Bethléem avaient annoncé : la «paix » peut s’enraciner sur cette terre si elle est accueillie et reconnue.

On est donc en présence d’une proposition spirituelle à laquelle chacun est invité à adhérer. Car alors se découvrent des forces de renouveau inattendues qui témoignent que la paix du Christ est manifestation du salut de Dieu. « Ta foi t’a sauvée », dit ainsi Jésus à la femme adultère pardonnée ou à celle qui, atteinte d’une longue maladie, a osé toucher son vêtement et qui en fut guérie. Et Jésus de conclure : « Va en paix » (Lc 7, 50 ; 8, 48)


« Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre ? Non. » (Lc 12, 51)


Et puis, dans ce subtil chemin spirituel de l’évangile de Luc, patatras ! Tout s’écroule par un enseignement nouveau et déroutant de Jésus lui-même.

Jésus interroge, en effet, ses disciples : « Pensez-vous que ce soit la paix que je suis venu mettre sur la terre ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. » (Lc 12,51) Avouez que ce n’est à ne plus rien y comprendre. On imagine l’atterrement des apôtres invités, ensuite, à choisir « la porte étroite » (Lc 13,24), à préférer la « dernière place » dans les banquets  (Lc 14, 10) et à renoncer à tout ce qui leur appartient pour suivre le Christ (Lc 14, 33).

Jésus s’amuse même avec une parabole inattendue : « Quel roi, quand il part faire la guerre à un autre roi, ne commence par s’asseoir pour considérer s’il est capable, avec dix mille hommes, d’affronter celui qui marche contre lui avec vingt mille ? Sinon, pendant que l’autre est encore loin, il envoie une ambassade et demande à faire la paix. » (Lc 14, 32)

L’enseignement étonnant de Jésus ne s’éclairera qu’à la fin du combat qu’il va mener lui-même, en affrontant le jugement qui l’attend à Jérusalem et qui va semer de terribles divisions dans la communauté de ses disciples apeurés. La paix qu’annonce Jésus mérite ainsi un investissement personnel bien plus fort qu’un simple émerveillement béat : elle doit oser traverser la violence et l’injustice du monde pour les retourner de l’intérieur. « Comme l’éclair en jaillissant brille d’un bout à l’autre de l’horizon, ainsi sera le Fils de L’homme lors de son Jour, annonce enfin Jésus. Et de rajouter : « Mais auparavant, il faut qu’il souffre beaucoup et qu’il soit rejeté par cette génération. » (Lc 17, 24-25) 


« Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux ! » (Lc 19, 38)


Jésus est donc bien lucide sur la tempête de violence qui l’attend.

En s’approchant de Jérusalem, la « ville de la paix », il pleure sur cette cité bien-aimée mais dont le cœur est si dur, incapable d’accueillir la paix qu’il propose.

Alors qu’à Jéricho, la païenne, un homme comme Zachée et bien d’autres, avaient su accueillir le « salut » du Christ. C’est au cours de cette dernière visite à Jérusalem que se déroule un évènement étrange dont rend compte le texte de saint Luc : après avoir fait monter Jésus sur un anon, les disciples lui ouvrent la route qui descend du mont des Olivier en chantant les louanges du Messie qui vient. Un peu comme les anges l’avaient fait à sa naissance. Pris dans leur exaltation, les disciples du Christ clament : « Béni soit celui qui vient, le roi, au nom du Seigneur. Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux. » (Lc 19,38)

Mais -l’avez-vous remarqué ?-, les disciples ne disent pas tout à fait la même chose que les anges à Bethléem : ils parlent d’une paix qui s’établit « dans le ciel » et non plus « sur la terre ».

Ce passage de la « terre » au « ciel » est révélateur de la dimension intérieure de la paix que le Christ propose. Pas étonnant, sans doute, que cette évolution dans la compréhension du message de Jésus se manifeste à quelques heures de sa passion.


« La paix soit avec vous ! » (Lc 24, 36)


On connaît la suite des évènements : trahi par les siens, arrêté et condamné, torturé et mis à mort, Jésus de Nazareth rend son souffle, en silence, sur la croix.

Là où aucun discours sur la paix ne semble pouvoir être tenu, comme nous en faisons parfois l’expérience, quand nous sommes confrontés aux moments tragiques de nos vies.

Là, dans la nuit du tombeau, seul le silence semble consoler. Mais avec Jésus, la réponse au tragique n’est pas seulement le silence d’un état de choc, comme la « paix des armes » retentit après l’armistice sur un champ de bataille. Avec Jésus, la vie revient, nouvelle et surprenante. Les femmes au tombeau, les disciples d’Emmaüs et même les Apôtres en font eux aussi l’expérience. D’une manière tout à fait incompréhensible, Jésus ressuscité leur apparaît.

 Et quelle est la première parole qu’il leur exprime ? « La paix soit avec vous ! » (Lc 24, 36) Cette expression ultime de la « paix » résume tout le chemin de maturation parcouru : « Ce qui est en jeu est d’entrer dans cette paix apportée par ‘l’homme Jésus’ et concrétisée par le ‘Christ ressuscité’ », résume Daniel Gerber, bibliste protestant de la Faculté de théologie de Strasbourg (Bas-Rhin) pour qui le thème de la paix est un fil rouge de l’évangile de Luc (1).

 Pour lui, plus que la mort terrifiante sur la croix de Jésus, c’est l’arrivée de l’Evangile à Rome, raconté dans son deuxième ouvrage (les Actes des Apôtres) qui est une bonne nouvelle audible par le plus grand nombre. Mieux que la sérénité psychologique des sages ou le silence des armes des puissants, la paix du Christ parle de vie nouvelle, de résurrection.

Une paix inattendu qui demeure à tout jamais.

(1) Dire la guerre, penser la paix, Ed. Labor et Fides, 2012, 446 p., 29 €.

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Paru le 14 juin 2018

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