Au secours des manuscrits précieux de Mésopotamie

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Dans la bibliothèque patriarcale des chaldéens, à Bagdad, en 2013, le P. Najeed examine un ouvrage de la collection qu’il s’apprête à numériser. © CNMO
Dans la bibliothèque patriarcale des chaldéens, à Bagdad, en 2013, le P. Najeed examine un ouvrage de la collection qu’il s’apprête à numériser.
Dans la bibliothèque patriarcale des chaldéens, à Bagdad, en 2013, le P. Najeed examine un ouvrage de la collection qu’il s’apprête à numériser. © CNMO

Alors que la cité antique de Palmyre, patrimoine mondial de l’humanité, tombait aux mains de l’organisation État islamique, le P. Najeeb, un  dominicain irakien, présentait à Paris de précieux manuscrits mésopotamiens qu’il est parvenu à sauver des griffes des djihadistes. Portrait d’un archiviste engagé.

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À propos de l'article

  • Créé le 26/05/2015
  • Publié par :Gwénola de Coutard
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6913, du 28 mai 2015

« Détruire le passé, c’est tuer une deuxième fois », martèle le P. Najeeb Michaeel, ses yeux noirs brillants de conviction. Ce dominicain irakien de 60 ans, qui a étudié en France – à Strasbourg –, s’emploie depuis plus de vingt ans à numériser et mettre en sécurité les manuscrits très rares que contenait la bibliothèque de son couvent de Mossoul (Irak), où les dominicains sont présents depuis 1750.

Des textes littéraires, médicaux ou liturgiques, rédigés en syriaque, araméen ou arabe, qui témoignent des premiers siècles du christianisme, mais aussi des autres cultures et religions nées en Mésopotamie, l’Irak actuel.

 ► Vidéo. Frère Nageeb Mekhail : « Nous avons sauvé les manuscrits ». Source : KTO TV.  

 

Dès 1990, avec l’aide de bénédictins américains, il crée le Centre numérique des manuscrits orientaux (CNMO). Alors que la tension monte à Mossoul, il évacue dès 2007 la plupart des documents vers Qaraqosh, une ville chrétienne de la plaine de Ninive, alors plus sûre.

Avec l’avènement de l’organisation État islamique, au début de l’été 2014, le danger grandit encore. Fin juillet, il remplit un camion de documents, qu’il envoie au Kurdistan irakien.

Puis, dans la nuit du 6 au 7 août dernier, avec quelques frères, il quitte Qaraqosh, deux heures à peine avant l’arrivée du groupe djihadiste, dans l’urgence et la peur. « Nous avons chargé deux voitures à ras bord avec le reste de nos archives. Sur la route, des milliers de personnes fuyaient la ville à pied, nous en avons pris avec nous, par-dessus les livres. Arrivés à proximité du check point kurde, nous nous sommes retrouvés dans un immense embouteillage. Nous pouvions voir les djihadistes tout proches, alors nous avons abandonné nos voitures, et confié aux gens qui nous entouraient des piles de manuscrits, qu’ils ont portés en marchant plusieurs kilomètres. Ce jour-là, l’Église fêtait la Transfiguration mais, pour nous, ce fut un jour noir », raconte-t-il.

 Des fac-similés de ces livres précieux sont aujourd’hui exposés aux Archives nationales à Paris (Mésopotamie, carrefour des cultures, exposition aux Archives nationales, 60 rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris, jusqu’au 24 août 2014), les originaux restant cachés.

« L’État islamique a une stratégie de communication forte en détruisant des œuvres symboliques. L’attaque de Palmyre en est un apogée, car cette ville est bien plus connue des journalistes occidentaux que les autres sites déjà détruits depuis des mois. Les forces de la coalition doivent protéger les sites culturels avant qu’ils ne soient détruits ! » s’alarme le P. Najeeb, alors que la cité antique, inscrite au patrimoine mondial de l’humanité, est tombée le 21 mai aux mains des djihadistes.

Sauver aussi les vivants

Et parce qu’il faut sauver non seulement « les peaux mortes » des manuscrits, mais aussi « les peaux vivantes » des populations déplacées, il attire l’attention sur les yézidis, cette minorité « qui subit un véritable génocide », et sur les 120 000 chrétiens réfugiés au Kurdistan irakien.

À Erbil, les dominicains ont bâti deux centres, qui accueillent plus de 150 familles chrétiennes et yézidies. Ils ont monté deux studios de numérisation, grâce auxquels le P. Najeeb forme une dizaine de jeunes à la préservation de leur patrimoine, et organisent des transports vers les écoles ainsi que des animations festives.

Au-delà de l’aide, toujours nécessaire, pour se loger, s’habiller et se nourrir, ces gens traumatisés par leur exode ont besoin d’exprimer leurs dons pour sortir de la fatigue psychologique, garder leur foi, et s’ouvrir sur l’avenir. 

Lui-même s’est senti harassé mais « enrichit sa foi, comme dans un atelier pratique » au contact des déplacés qu’il visite tous les jours à Erbil, pour les écouter ou célébrer la messe. « Celui qui prêche la parole de Dieu est le premier à être transformé par elle : nous ne sommes pas de simples haut-parleurs ! » sourit-il.

Vidéo. La Mésopotamie racontée à travers des manuscrits numérisés. Source : TV5 Monde.

 


L’État islamique, déjà plusieurs mois de « crimes culturels »

→ 21 mai 2015 : prise de la ville de Palmyre, en Syrie, dont la cité antique, vieille de plus de 2 000 ans, est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco.

 5-8 mars 2015 : destruction au bulldozer, en Irak, de plusieurs villes antiques, assyriennes (Nimrud, Khorsabad et Ninive) et parthe (Hatra).

 26 février 2015 : une vidéo révèle la destruction de statues et d’œuvres d’art préislamiques au musée de Mossoul, dont certaines datant du VIIe siècle avant J.-C.

 Janvier-février 2015 : des milliers d’ouvrages, dont des manuscrits remontant au XVIIIe siècle, sont brûlés en public à Mossoul.

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Paru le 19 juillet 2018

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