Au cœur de la grotte Chauvet

A titre exceptionnel, Stéphane Compoint, photographe, et Sophie Laurant, grand reporter, ont pu se rendre dans la véritable grotte Chauvet, en Ardèche, classée chef-d’œuvre de l’humanité par l’Unesco mais fermée au public. En parallèle à l'ouverture au public de la « caverne du Pont-d’Arc », superbe réplique de cette grotte, ils vous font découvrir les plus anciennes peintures préhistoriques connues au monde. Récit.

À propos de l'article

  • Créé le 29/04/2015
  • Publié par :Sophie Laurant
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    6907, du 16 avril 2015

Dans la lumière des lampes frontales, une haute draperie de stalactites blanches surgit de la pénombre, tel un éblouissant rideau de scène. Un murmure de surprise m’échappe. Je viens à peine de lâcher le dernier barreau de l’échelle. Ça y est, enfin, je suis dans la grotte Chauvet ! 

Depuis vingt ans qu’en tant que journaliste, je « couvre », comme on dit dans le métier, l’actualité de cette célèbre grotte, découverte le 18 décembre 1994 et ornée des plus anciennes peintures préhistoriques jamais recensées, c’est la première fois que j’y pénètre.

Un privilège inouï que je savoure. Très rares sont les médias qui ont obtenu du ministère de la Culture l’autorisation d’entrer dans ce sanctuaire de l’art des origines.

Ce matin du 8 avril 2015, Marie Bardisa, la conservatrice de ce monument historique d’exception, nous a accordé une visite de deux heures. En sa compagnie vigilante et celle d’un de ses adjoints, Nicolas Lateur, nous contournons la draperie suintante d’humidité et la première salle, spectaculaire par ses dimensions, s’offre à nos regards.

Des milliers de frêles aiguillettes translucides s’entrecroisent tels des cristaux précieux, sous les plafonds. Partout, d’étranges et délicats piliers, blancs, ocre ou rosés, formés par les stalactites et les stalagmites qui se sont rejointes, prétendent soutenir la voûte.

Goutte après goutte, au fil des millénaires, la calcite, ce fin dépôt de calcaire brillant, drainé par l’eau, a nappé la grotte Chauvet de plis élégants, parfois de reliefs rococo. Même le sol semble saupoudré, par endroits, de ce givre scintillant.


C’est en sentant un léger courant d’air sortir d’un trou dans la falaise extérieure que le spéléologue Jean-Marie Chauvet a eu, en 1994, l’intuition qu’une caverne se cachait peut-être derrière 


→ raconte Marie Bardisa.

Suivi de deux amis, il a alors rampé dans la « chatière » et a atterri, dix mètres plus bas, là où nous nous tenons aujourd’hui, sur le sol originel. La véritable entrée de la grotte se trouvait sur notre gauche, sous un énorme éboulis.

« Le porche s’est effondré il y a vingt et un mille cinq cents ans, explique la conservatrice, scellant les lieux. »

Un fantastique théâtre

Tandis que nous progressons avec précaution sur l’étroite passerelle que les scientifiques ont fait construire pour endommager le moins possible les sols, Nicolas Lateur nous montre quelques modestes traits peints à l’ocre rouge sur une paroi :


  La toute première trace humaine préhistorique que les découvreurs ont repérée. 

À mesure que les lampes frontales de nos mentors nous désignent les parois qu’il faut scruter, la grotte se transforme en un fantastique théâtre.

► Vidéo. La grotte Chauvet, une caverne magique. Source: FranceTVinfo.fr 

 

Aux endroits les plus inattendus surgissent les silhouettes d’animaux puissants : d’abord un énorme rhinocéros, formé de gros points rouges. À y regarder de plus près, ces points sont l’empreinte de paumes de mains teintées d’ocre et appliquées sur la paroi. On distingue en plus léger, la trace des doigts. L’un des artistes avait l’auriculaire tordu…

Ces petits détails sur les hommes qui nous ont précédés, il y a trente-six mille ans, nous émeuvent. Les datations ont ­bouleversé l’histoire de l’art, car les préhistoriens croyaient jusqu’alors que ­l’épanouissement d’une telle virtuosité ne remontait qu’à l’époque de la grotte de Lascaux, il y a « seulement » dix-huit mille ans.

Plus loin, après avoir dépassé ­l’immense salle des bauges où des dizaines d’ours ont péri, durant leur hivernage, nous passons devant une frise de ­rhinocéros.

C’est en apprenant qu’on avait découvert une grotte « contenant des dizaines de rhinocéros » que le grand spécialiste d’art pariétal, Jean Clottes, bien que sceptique, s’était ­rendu sur les lieux, dès le 29 décembre 1994 pour y découvrir… un millier de dessins, quatorze espèces d’animaux représentés.

« Ce fut l’émotion de ma vie », nous contera-t-il après la visite, d’une voix toujours émer­veillée par ce souvenir.

Une grotte vivante

Grâce à son rapport immédiat et formel, le ministère de la Culture a classé et fermé la grotte pour en préserver les moindres vestiges.

Depuis, elle est étudiée par une équipe internationale de scientifiques qui se relaient au printemps et à l’automne, lorsque le taux de gaz carbonique n’est pas trop élevé.

Car la grotte est vivante : le gaz, mais aussi, par intermittence, l’eau empêchent l’accès à certaines salles.

Nicolas Lateur porte un compteur qui grésille : il vérifie le taux de radon, gaz radioactif très concentré dans ces souterrains et qui limite le nombre d’heures que les chercheurs peuvent y passer.

À sa suite, je me glisse accroupie dans la galerie dite « des mégacéros », ces grands élans préhistoriques qu’on aperçoit représentés sur le côté.

Surtout, ne rien frôler ! J’ai attaché mon bloc-notes et mon stylo à une ficelle, autour de mon cou. La consigne est stricte : rien ne doit tomber et polluer ce sanctuaire. Car c’est bien un lieu sacré qui apparaît, tout au fond de la grotte, à la sortie du passage.

Marie Bardisa nous laisse observer en silence la grande composition des lions des cavernes, qui s’articule autour d’une niche. Une même composition que la cavalcade étourdissante des chevaux de la salle précédente.

Les animaux surgissent du mur, avancent de front, dans une ample déambulation soulignée par les superpositions de dos, de têtes. Ils épousent les reliefs qui donnent de la perspective au mystérieux troupeau.

Je reste troublée par ce passé qui nous parle si directement, si simplement et dont le sens profond, pourtant, nous échappe.

Culte à des divinités animales ? Chamanisme ? Des hypothèses séduisantes mais invérifiables. Nous devons accepter que les préoccupations spirituelles des hommes du Pont-d’Arc nous restent à jamais inconnues.

Il faut à présent s’arracher à l’univers magique qui nous entoure. Et c’est presque à regret que nous remontons vers le soleil de ­l’Ardèche et vers le XXIe siècle.

Vos commentaires

0 Commentaire Réagir

Paru le 13 janvier 2016

Notre Librairie

Voyages et croisières