5/ Un poilu à l’honneur

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© Hélène Builly
5/ Un poilu à l’honneur
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Nous avons quitté  Pierre Achille Bardin dans l’enfer de Verdun…

Pierre Achille

Je me trouvais dans une tranchée que les Allemands venaient de perdre. Il fallait avoir constamment la pelle à la main pour épuiser ce fossé vaseux.

Ce matin-là, profitant d’un brouillard épais, le lieutenant Massé qui ­commandait la 9e compagnie voulut se rendre compte des travaux qui se faisaient, chaque nuit, pour organiser la défense en avant de nos lignes.

Arrivé sur les lieux, à 30 mètres en avant, le brouillard se dispersa brusquement, les Allemands l’aperçurent et envoyèrent une rafale de 88. Le lieutenant fut atteint par un éclat d’obus qui lui broya la jambe au-dessus de la cheville.

Ayant vu la chose depuis notre tranchée, nous partîmes aussitôt le chercher. Nous l’installons précipitamment sur le brancard, en pleine vue des Allemands et, dans la boue jusqu’à mi-jambe, avons la chance inespérée d’arriver dans la tranchée sains et saufs, car aussitôt, était arrivée une autre rafale.

Les Allemands en première ligne étaient certainement logés comme nous. Leurs fusils ne devaient pas fonctionner, empêchés par la vase dans laquelle ils se trouvaient.

Il fallut longtemps pour faire le pansement. Enlever la chaussure n’était pas une petite affaire, avec la jambe broyée et la boue épaisse qui recouvrait le tout.

La souffrance du lieutenant est terrible avec le froid qu’il fait. Pendant ce temps, malgré tout, le lieutenant passe les consignes à ses chefs de section et à l’officier qui doit le remplacer.

Puis nous partons pour le poste de secours qui se trouve de l’autre côté du plateau, sur la pente sud de la Côte-du-Poivre (au nord de Verdun, NDLR).

Il fallait parcourir au moins 200 mètres sur ce grand plateau à la vue des Allemands : une mer de vase dangereuse, percée de profonds trous d’obus qui demeuraient invisibles, nivelés par cette vase liquide.

Nous avancions difficilement sur ce grand espace découvert, le brancard sur l’épaule, enlisés jusqu’aux genoux dans cette maudite vase. Nous avions fait à peu près les trois quarts du chemin, lorsque deux obus de gros calibre, des 150, éclatèrent ensemble très près de nous. L’un à droite, l’autre à gauche.


Ce qui nous a sauvé la vie

Les soldats qui nous suivaient des yeux depuis leur tranchée, nous virent sauter en l’air et nous crurent morts… Il n’en était rien, heureusement. Mais le lieutenant Massé avait été tué sur le brancard, la carotide tranchée par un gros éclat.

Chansigaud et Perdrigeat étaient blessés légèrement. Hormain était sain et sauf. Quant à moi, j’étais fortement commotionné et suffoqué par ce choc formidable.

Après quelques instants je fus relevé par mes camarades. Ma capote était déchiquetée en plusieurs endroits, mais je n’avais aucune plaie ouverte. Le terrain vaseux et détrempé avait amorti ce choc violent et retenu beaucoup d’éclats en terre : c’est ce qui nous avait sauvé la vie.

Tous les quatre revenus à nous-mêmes, nous reprenons le brancard et ramenons le corps de ce pauvre lieutenant Massé au poste de secours.

Le major me voyant pâle et défiguré, m’ausculta, trouva mon cœur très agité, et me garda jusqu’au soir.


Avant mon départ, le soir, il me dit que je méritais une récompense pour ce que je venais de faire, et qu’il me proposait pour une citation et la croix de guerre.


Cela me fit très plaisir et, à la nuit, je repartis prendre ma place en première ligne. Et la misère continua.

Le 6 janvier 1917, j’ai eu le grand plaisir de voir arriver la relève. La compagnie avait beaucoup souffert et nous ne restions que très peu en première ligne.

Après une dure étape à pied, nous prenons le train à la gare de Verdun, qui nous conduit à Ancerville, près de Saint-Dizier (Haute-Marne). Là nous sommes équipés et habillés à neuf. Nous en avons grand besoin.

En cet hiver très rigoureux, le service de santé est logé dans les dépendances d’un château. Heureusement, nous avons découvert un fourneau dans une petite pièce qui nous sert à dégeler notre pain.

Le soir, nous nous couchons très tôt, tellement il fait froid. La litière est bonne et nous faisons lit à trois. Nous installons d’abord nos peaux de ­mouton, puis couchés tous les trois très près l’un de l’autre, nous avons nos six couvertures pour nous couvrir, ainsi que nos trois capotes. Et nous passons ainsi une bonne nuit bien au chaud.

Croix de guerre et accolade

Le matin à la visite, il y a beaucoup de malades. Non point de grands malades, mais plutôt des fatigués. Profitant de cette période, le colonel ordonna une prise d’arme de tout le régiment sur un vaste terrain en dehors du village, pour décorer tous ceux qui s’étaient distingués dans cette terrible période de tranchées.

Je faisais partie de ceux-là. Officiers, sous-officiers et soldats sont disposés en carré, au garde-à-vous. À l’appel de mon nom, ma citation est lue devant tout le régiment :


Bardin Pierre, soldat de 1re classe, du 6e R.I. Citation n° 180 du 16-1-1917. Brancardier plein de zèle, de courage et de sang-froid. Le 31 décembre 1916, en ramenant sur une crête – en vue des tranchées ennemies et soumis à un violent tir d’artillerie –, le corps de son officier grièvement atteint, est tombé lui-même suffoqué par l’explosion d’un obus de gros calibre.


Le colonel m’épingla la croix de guerre, me serra la main, et me félicita en me donnant ­l’accolade. Cette cérémonie, inoubliable pour moi, me fit un grand plaisir. Je fus heureux d’être à l’honneur. 


L’intégralité des Mémoires de la Grande Guerre paraît début septembre 2014. Éditeur : association Sauvegarde du patrimoine de Tauriac. 160 p., 15 €. Commandes par mail à : assopatrimoine.tauriac@laposte.net, par Tél. : 06 77 96 38 93 ; ou par courrier :  mairie de Tauriac, 33 710.



La petite histoire

C’est un lecteur de Pèlerin, M. Jean-Charles Bertet, 90 ans, qui nous a confié ce manuscrit hérité d’un grand-oncle.

Vos commentaires

2 Commentaires Réagir

Achille Bardin

Puche33 11/08/2014 à 16:10

Votre message m'a beaucoup interessée.Notre association Patrimoine de Tauriac a édité le manuscrit et nous organisons le 6 septembre,avec la Municipalité, une commémoration à sa mémoire et à celle de tous les soldats Tauriacais morts pour la France ... lire la suite

La guerre 14-18

fillo 59 11/08/2014 à 09:47

Nul ne peut être insensible au témoignage de monsieur BARDIN.Cela a un très fort impact sur mon épouse et moi-même.En effet, après de multiples recherches, nous avons retrouvé la trace d'un de ses grands oncles mort pour la France lors de ce premier ... lire la suite

Paru le 18 janvier 2018

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