4/ Dans l’enfer de Verdun

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© Hélène Builly
4/ Dans l’enfer de Verdun
© Hélène Builly

De retour de sa première permission, Pierre Achille Bardin se dirige vers le front de Verdun…

Les « canards » (rumeurs) ne sont point encourageants. On parle beaucoup de Verdun… Nous saurons bientôt ce qu’il en est, car c’est demain, 20 mai 1916, que les camions viendront nous chercher.

Nous embarquons dans l’après-midi. Tout le monde est pensif et inquiet. Silence complet sur tout le parcours. Nous arrivons vers 10 heures du soir au bois Saint-Pierre, à une dizaine de kilomètres des lignes.

De là, nous apercevons tout le front de Verdun illuminé par l’éclatement des obus comme par une lumière électrique puissante et rouge. Le bruit des obus est semblable au ronflement d’un énorme moteur.

Nous nous regardons sans parole, pensant que ce doit être là que nous allons. En effet. En colonne par quatre, nous prenons la direction obligatoire. Nous marchons à peine depuis une heure que nous commençons à sentir cette odeur familière de poudre brûlée.

Pluie d’obus et maisons en flamme

Nous approchons de Dombasle. Les obus éclatent non loin de nous, vers le bois de Béthelainville, puis Montzéville. Là, il nous faut faire du plat-ventre et commençons à avoir des blessés.

Petit à petit, nous arrivons au village d’Esnes-en-Argonne, que nous traversons sous une pluie d’obus. Toutes les maisons sont en flammes. Nous avons des blessés au milieu de tous ces craquements de maisons qui s’écroulent.

Un spectacle épouvantable se dégage de cet incendie gigantesque. Nous arrivons enfin à la sortie du village, traversons un verger et sommes rendus à l’entrée d’un boyau qui doit nous conduire jusqu’aux tranchées de 1res lignes, à la cote 287.

Ce boyau, appelé « boyau des Zouaves », est à moitié comblé par des éboulements provoqués par un bombardement continu. En pleine nuit, les cadavres de zouaves et les fils téléphoniques, rendus épars par les bombardements, nous bridaient les jambes à chaque instant.

Il nous fallait veiller à ne pas les couper, car c’est grâce à ces fils que notre artillerie règle ses tirs. Dans notre épouvante, nous sommes désorientés.

La tranchée qui doit être notre 1re ligne n’est occupée que par des morts. La cote 287 est un point stratégique, convoité par les Allemands. C’est pourquoi ils le bombardent avec tant d’acharnement.

Notre artillerie ne le cède en rien à l’artillerie allemande, ce qui cause un carnage difficile à faire comprendre à qui ne l’a pas vécu.

L’enfer au quotidien

Nous passons dix jours dans cet enfer où nous laissons plus de la moitié de nos camarades si bien que nous sommes heureux de voir arriver la relève. Le bombardement est si intense que nous partons un par un à l’arrière avec, pour point de rassemblement, le bois de Béthelainville, où nous nous retrouvons peu avant le petit jour.

Après cette fournaise, nous allons à Jubécourt, où des renforts nous attendent, envoyés d’urgence pour fermer les grands trous creusés dans nos rangs. Le 12 juin, nous voici de retour à (la cote) 304, où les bombardements ont encore augmenté d’intensité.

C’est une véritable pluie de 150, de 210 et de torpilles qui s’abat chaque jour sur nos rangs, en mettant notre système nerveux à rude épreuve, avec pour tout abri, une tranchée éboulée au fond de laquelle on est couché immobile pendant des heures.

Seul réconfort dans notre angoisse : celui d’entendre au-dessus de nos têtes le sifflement continu d’innombrables 75 qui nous font savoir que nous ne sommes pas les seuls à recevoir des obus.

La chasse aux « totos »

Le 15, nous sommes relevés, exténués de fatigue et comptant parmi nous un très grand nombre de disparus, morts et blessés. Nous allons passer quelques jours de repos à Belleville, banlieue de Verdun, pour recevoir des renforts et nous reformer.

Nous sommes logés dans une maison qui a souffert de la guerre, mais dont l’intérieur permet d’y dormir à l’aise. Vite la lessive pour les « totos » (les poux) ! Je pars à la visite pour la première fois depuis le début de la guerre, ne sachant vraiment pas de quoi je vais me plaindre. « Et toi ? me dit le major, de quoi souffres-tu ? » – 


Monsieur le major je ne suis pas malade, mais je suis bien fatigué… et puis j’ai l’estomac un peu embarrassé. Je crois qu’une petite purge me ferait du bien.

– « Bien, dit le major, je vois… Je te mets deux jours exempts de ­service, mais ne reviens pas me voir pour le même motif. »

 J’ai appris par la suite que le major m’avait donné deux jours de repos parce qu’il ne m’avait jamais vu à la visite et savait que je n’étais pas un tire-au-flanc.

Le 20 juin 1916, nous remontons à (la cote) 304, cette fournaise qui donne la chair de poule aux plus courageux. Nous étions encore loin de nos premières lignes que nous commencions déjà à avoir des blessés.

Vers le milieu de la nuit, nous nous installons dans des tranchées en partie éboulées. Notre premier travail est de prendre la pelle et de relever ces éboulis pour être davantage protégés.

Le lendemain, au petit jour, je fus appelé au poste de secours par l’agent de liaison du service de santé. Il m’apprit que Forlacroix, un brancardier de la compagnie, venait d’être tué et que j’étais appelé à le remplacer.

Le major avait feuilleté le cahier de visites et, à la vue de mon nom, s’était souvenu de ce que je lui avais dit : « Monsieur le major, je ne suis pas malade, mais bien fatigué. » C’est cette franchise qui lui a plu en moi.



La petite histoire

C'est un lecteur de Pèlerin, M. Jean-Charles Bertet, 90 ans, qui nous a confié ce manuscrit, hérité d'un grand-oncle.



L’intégralité des Mémoires de la Grande Guerre paraît début septembre 2014. Éditeur : association Sauvegarde du patrimoine de Tauriac. 160 p., 15 €. Commandes par mail à : assopatrimoine.tauriac@laposte.net, par tél. (06 77 96 38 93) ou par courrier (mairie de Tauriac, 33 710).

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Paru le 18 janvier 2018

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