3/ La permission enfin !

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© Hélène Builly
3/ La permission enfin !
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Nous avions laissé Pierre Achille Bardin dans un bois de l’Aisne…

Pierre-Achille Bardin

Été 1915. Depuis quelque temps, des « canards » (rumeurs) circulent : on allait instituer des permissions de détente pour les soldats en guerre ! Ces « canards » ont fait couler tellement de salive que personne n’ose plus y croire.

Bref, un beau jour, étant bien tranquilles au repos, le capitaine nous annonce la bonne nouvelle : des permissions vont être données incessamment aux soldats en guerre et le tour de chacun sera établi en commençant par les hommes mariés les plus âgés.

La joie régnait dans les cœurs, mais chacun se demandait si cela n’avait pas été annoncé uniquement pour nous donner du courage… Il n’en fut rien, et j’appris, quelques jours plus tard, que mon tour était parmi les premiers.

Les permissionnaires pour Bordeaux, en voiture ! 

Les trains de permissionnaires n’étaient pas des express. Au bout de presque une journée, nous arrivons à Paris, gare de l’Est, où nous restons très longtemps. J’entends enfin : « Les ­permissionnaires pour Bordeaux, en voiture ! »

Nous roulons toute la journée, puis nous sommes réveillés à Angoulême. La nuit commence à tomber et nous remontons dans un omnibus. S’approchant de la gare de La Grave-d’Ambarès, le train ralentit encore. J’en profite pour sauter à terre et prends immédiatement la direction de La Lustre (près de Tauriac, en Gironde, NDLR).

La route, quoique assez longue, ne me pèse pas et je crois que, par moments, je cesse de marcher pour courir, tellement il me tarde d’arriver. Je n’étais point attendu chez moi n’ayant pas eu le temps de prévenir. J’arrivais donc à la maison vers le milieu de la nuit.

« Qui “moi” ? »

Je frappais à la porte et entendis timidement de l’intérieur la voix de mon père : – « Qui est là ? » – « C’est moi qui suis là. » – « Qui “moi” ? » – « Moi Achille… » Aussitôt, branle-bas dans toute la maison ! Personne ne dort plus, chacune s’affaire, les cœurs pleins de joie.

Première chose après les embrassades qui n’en finissent pas : l’eau chaude pour la douche et toute la dépouille dans l’eau bouillante. Ensuite un petit casse-croûte et le lit, pour un bon sommeil jusqu’au matin.

Comme je me trouvais à être le premier soldat du front à venir en permission, dès mon réveil, tout le monde savait dans le village que j’étais là. Et chacun de me poser de multiples questions auxquelles je répondais quelques fois difficilement car beaucoup de gens n’avaient pas encore compris ce que c’était que la vraie guerre, avec toutes ses horreurs, et leurs questions étaient parfois très bizarres.

Après ces douze jours de vrai bonheur passés dans ma famille – hélas ! bien courts –, c’est le départ. Il fut cruel, pour ceux qui restaient à la maison et aussi pour moi qui savais où j’allais.

Fin juillet 1915, je rejoignis ma compagnie avec un cafard terrible. Je retrouvais tous mes copains dans le même secteur (au Chemin des Dames, dans l’Aisne, NDLR).

Un nouveau genre de torpille

Le régiment s’installa dans le secteur du mont Doyen, au bois de la Mine et au « bois franco-allemand », en avant de Pontavert.Cet endroit est soumis à de très violents bombardements d’obus de tous calibres, grenades, torpilles, etc. C’est un endroit infernal. Les tranchées allemandes sont enchevêtrées avec les tranchées françaises, et parfois ne sont séparées que par quelques mètres d’épaisseur de sacs de terre. On frémit d’avance en pensant que son tour de garde approche.

Le poste – une simple tôle ondulée – est tenu par un caporal et trois hommes. Il est des jours, et surtout des nuits, où ce poste est pour ainsi dire intenable à cause de l’envoi réciproque de grenades qui font des morts et des blessés à chaque instant. Et pourtant il faut tenir et rester là. Lorsqu’il y a un mort ou un blessé, il est remplacé immédiatement, mais on est bien content quand vient la relève.

Nous sommes là pour préparer des « parallèles de départ » ainsi que beaucoup d’autres travaux indispensables pour attaquer. Les Allemands s’en apercevant, nous bombardent ­terriblement et nous faisons connaissance avec un nouveau genre de torpille.

Elles ont la forme d’un seau avec son anse. Nous les avons surnommées les « seaux hygiéniques ». Lorsqu’elles éclatent, elles font une détonation formidable et se brisent en une multitude de petits éclats. C’est par un de ces engins que je fus blessé à la jambe droite : plaie au genou avec effritement de la rotule. Je fus transporté aussitôt au poste de secours où on me fit un premier pansement avant de m’évacuer dans une ambulance (hôpital de campagne) où l’on me fit beaucoup souffrir par des nettoyages journaliers.

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Pour faire de la place aux nombreux blessés qui arrivaient journellement, je fus envoyé dans un dépôt d’éclopés qui se trouvait en arrière. Tous les éclopés à peu près valides devaient travailler du matin au soir à faire des paillassons.

Je ne me plaisais pas du tout dans ce camp. C’est ainsi qu’un beau matin, ne pouvant plus supporter ce genre de vie, j’allai au bureau du gradé qui dirigeait ce dépôt, et lui dit :

Mon capitaine, je suis venu vous demander de rejoindre ma compagnie. 

Le capitaine, étonné, ne comprenait pas que, lorsqu’on est à l’abri du danger, on puisse demander à aller là où il y en a ! Bref, je partis le lendemain matin en fourgon militaire. Je rejoignis les copains en 1re ligne, tout étonnés de me voir revenir en boitant. Beaucoup manquaient…



L’intégralité des Mémoires de la Grande Guerre paraît début septembre 2014. Éditeur : association Sauvegarde du patrimoine de Tauriac. 160 p., 15 €. Commandes par mail à : assopatrimoine.tauriac@laposte.net, par Tél. : 06 77 96 38 93 ; ou par courrier :  mairie de Tauriac, 33 710.



La petite histoire

C’est un lecteur de Pèlerin, M. Jean-Charles Bertet, 90 ans, qui nous a confié ce manuscrit hérité d’un grand-oncle.

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Paru le 18 janvier 2018

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