2/ Pauvres copains !

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© Illustration : Hélène Builly
2/ Pauvres copains !
© Illustration : Hélène Builly

Pierre Achille Bardin (1888-1982), tonnelier à Tauriac (Gironde), soldat au front durant toute la Grande Guerre, rédigea ses Mémoires, restés jusqu’ici inédits. Nous en publions des passages dans nos colonnes cet été 2014. Dans ce second extrait, voici son régiment en bien mauvaise posture.

Pierre-Achille Bardin

Nous continuons notre marche tandis que le canon gronde. Malgré la fatigue extrême nous demeurons unis et ne perdons pas confiance. Nous nous dirigeons vers Provins (Seine-et-Marne). C’est là que, le 6 septembre au matin, le capitaine nous lit, de sa voix la plus grave, la proclamation que le général Joffre nous adresse à tous :

Au moment où s’engage une bataille d’où dépend le salut du pays, tous les efforts doivent être employés à attaquer et à refouler l’ennemi. Une troupe qui ne peut plus avancer devra coûte que coûte garder le terrain conquis, et se faire tuer sur place plutôt que de reculer.

Dans la soirée, nous recevons l’ordre de faire un bond en avant pour reprendre Villiers-Saint-Georges (Seine-et-Marne). Nous fonçons sous un tir violent d’artillerie. Nos avant-gardes subissent de lourdes pertes, mais le lendemain, nous avons repris Villiers-Saint-Georges. Pendant cette opération, le lieutenant Carteau que j’aimais bien a été tué près de moi. Le commandant Dussaillon a été blessé ainsi que le capitaine Perrin. Nous nous regroupons le soir. Hélas, beaucoup de copains manquent à l’appel.

Les Allemands ayant compris notre tactique n’insistent plus et battent en retraite. Nous les poursuivons joyeusement, retrouvons nos jambes et ne sentons plus notre fatigue. Nous repassons dans les villages que nous avions abandonnés quelques jours auparavant. Quel désastre ! Maisons pillées, incendiées, animaux puants, instruments aratoires inutilisables et, au milieu de ce chaos, la pauvre population encore apeurée.

Le 10 septembre, nous franchissons la Marne à Château-Thierry (Aisne). Ce jour-là, nous encerclons un bon nombre d’Allemands. Égarés, stupéfaits, ils lèvent les bras sans discuter. Le 13, nous atteignons l’Aisne. Aujourd’hui, après vingt-trois jours de marche à la moyenne de 45 km par jour, nous allons enfin pouvoir nous déchausser, quitter sac et harnachement, et dormir dans de la paille fraîche. Nous voilà installés dans une grande ferme. Nous dormons toute la nuit comme des pierres.

Le matin au petit jour : réveil ! Il me faut reprendre mes godillots. Quelle douleur ! Mes pauvres pieds enflés me font encore plus mal. Harnachés, sac au dos, nous voici rassemblés dans la cour. Dans les rues alentour, des morts, des blessés. Un combat a eu lieu près de nous pendant la nuit. Et nous n’avons rien entendu ! 

Nous voilà repartis en boitillant. Les Allemands font tête et leur artillerie lourde entre en action. Notre bon commandant Dussaillon, blessé, est remplacé par un vieux commandant de réserve, le commandant Barbé. Cette vieille baderne donne l’ordre à notre brave capitaine Dubec d’attaquer les Allemands fortement retranchés devant Berry-au-Bac (Aisne).

À la lisière du grand bois de Gernicourt, dissimulés derrière les plus gros chênes, nous nous protégeons des éclats d’obus qui s’enfoncent dans leurs troncs et sectionnent les branches ­au-dessus de nos têtes. 

Notre bon capitaine est furieux d’avoir reçu un ordre aussi stupide. Attaquer à 10 heures du matin, en plein soleil, à découvert : nos képis et nos pantalons rouges tranchent sur cette verdure, comme autant de cibles à ne pas manquer. Nous pensons courir à une mort certaine !

L’heure H est arrivée. Départ de la 1re section. Avant que le premier bond ne soit achevé, le capitaine, le lieutenant et beaucoup de leurs soldats sont déjà abattus. Depuis la lisière du bois, nous contemplons cet affreux spectacle. La 2e section prend à son tour le départ, pas très encouragée. Il en est de la 2e comme de la 1re ! C’est au tour de la 3e, la mienne. L’adjudant Honneau nous dit :

Mes enfants, nous avons reçu un ordre, il faut l’accomplir. Et maintenant suivez-moi !

Notre premier bond, très court, n’est pas très meurtrier. Néanmoins, mon grand ami Sauvaget est blessé d’une balle à la tête. Le sang coule abondamment. Impossible de lui venir en aide. 

Deuxième bond. Un carnage. Des morts, des blessés autour de moi. Je repère un trou d’obus dans lequel je m’aplatis. L’adjudant Honneau à quelques pas de moi a mis son sac devant sa tête pour se protéger. Il observe avec ses jumelles avant de décider un autre bond. À ce moment, un obus de 77 mm éclate en plein sur son sac. Plus d’adjudant. Il ne reste de lui que la moitié de son corps…

Au milieu de ce carnage, le commandant Barbé vient voir ce qui se passe. Ah ! Le vieux commandant n’a pas fait dix pas, qu’il tourbillonne et tombe, percé de balles. Notre attaque a échoué. Inutile d’aller plus avant.

Deux autres soldats rescapés nous aident à installer, sous les balles et les obus, le corps du commandant Barbé sur deux fusils en guise de brancard. En rampant, nous commençons le transport de ce gros corps très lourd.

Deux des nôtres sont blessés. Enfin, mètre par mètre, nous parvenons à la lisière du bois. Cette attaque de Berry-au-Bac n’aura duré que quelques heures, qui auront suffi pour anéantir complètement notre 9e compagnie.

Qui n’a pas vécu ces atroces moments ne peut pas comprendre la grandeur du supplice moral, lorsqu’il vous faut exécuter un ordre dont vous êtes certain qu’il est absurde et que vous allez à la mort ! Sans l’incompétence du malheureux commandant Barbé, nous aurions pu résister depuis la lisière du bois et éviter tous ces sacrifices inutiles. Pauvres copains !



L’intégralité des Mémoires de la Grande Guerre paraît début septembre 2014. Éditeur : association Sauvegarde du patrimoine de Tauriac. 160 p., 15 €. Commandes par mail à : assopatrimoine.tauriac@laposte.net, par Tél. : 06 77 96 38 93 ; ou par courrier :  mairie de Tauriac, 33 710.


La petite histoire

C’est un lecteur de Pèlerin, M. Jean-Charles Bertet, 90 ans, qui nous a confié ce manuscrit hérité d’un grand-oncle.

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Paru le 18 janvier 2018

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