1/ Le pantalon rouge

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Pierre Achille Bardin. Épisode 1 : Le pantalon rouge © hélène Builly
Pierre Achille Bardin. Épisode 1 : Le pantalon rouge
Pierre Achille Bardin. Épisode 1 : Le pantalon rouge © hélène Builly

Pierre Achille Bardin (1888-1982), tonnelier à Tauriac (Gironde), a combattu au front du premier au dernier jour de la Grande Guerre. Par la suite, il consignera d’une écriture soignée ses Mémoires, jusqu’ici inédites. De ces cahiers, nous avons tiré six récits d’été. Voici le premier.

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Les gendarmes apposent des affiches ornées de petits drapeaux tricolores tandis que le tocsin sonne à toute volée. À l’instant même, je pose ma doloire de tonnelier et je cours à l’affiche encore toute humide de colle.

Je lis : « Le premier jour de mobilisation est le dimanche 2 août 1914. » Sans perdre de temps, je consulte les pages cartonnées de mon livret militaire : « Bardin Pierre, soldat de 1re classe, en cas de mobilisation générale doit rejoindre le 6e régiment d’infanterie à Saintes (Charente-Maritime). »

J’avais 25 ans, j’étais marié depuis trente mois. Ce matin du 3 août 1914, sous un ciel chaud et orageux, j’embrassais ma femme, mon père, ma mère, parents et voisins, tandis que sur la route, c’était le défilé des camarades rejoignant la petite gare de départ.

►Vidéo. Départ des taxis de la Marne en septembre 1914 à Paris. Source : Ina.

 

 Nous voici quatre-vingts sur le quai, répondant, devant les deux wagons à bestiaux qui nous étaient destinés, à un appel nominatif fait dans le silence par un capitaine de réserve. La locomotive siffle, crache, le train démarre lentement chargé de ces jeunes hommes criant, pleins d’enthousiasme : « À Berlin ! On les aura ! Alsace-Lorraine ! »

Un dernier coup d’œil aux accompagnants, à notre petite gare, à notre cher village de La Lustre (près de Tauriac, en Gironde, NDLR). C’est le commencement d’une nouvelle vie qui sera, hélas, bien courte pour près de cinquante d’entre nous, enfants de Tauriac.

Le 4 août 1914, me voici habillé et équipé de pied en cap : képi et pantalon rouge bien sûr ! Le 6 août 1914, trois trains complets quittent Saintes. Nous traversons la France, joyeusement. Le 8 août 1914 au soir, nous voici en Meurthe-et-Moselle. Nous patrouillons dans les bois autour de Pont-à-Mousson et, pour la première fois, j’entends le bruit du canon. Les Allemands ont violé la neutralité belge.

►Carte. Premiers jours de guerre pour le soldat Pierre Achille Bardin.

 

Le 23 août 1914, dans l’après-midi, nous sommes en contact avec l’ennemi et commençons à combattre à Somzée, près de Charleroi (Belgique). Mon voisin de La Lustre, Anselme Roumas, est blessé à la tête par une balle et court comme un lapin pour se faire évacuer.

Le lendemain, nous sommes à Walcourt sous un violent feu d’artillerie. Nous livrons combat dans le cimetière. De nombreux blessés, les premiers tués. Notre résistance a pour but de faciliter le décrochage de la Division. Le 25 août 1914, le 6e R. I. reçoit l’ordre de se replier.

Nous marchons sans arrêt, sans ravitaillement, sur des routes encombrées par de pauvres gens qui fuient devant l’envahisseur. Les uns portant de gros ballots derrière leur dos, tenant leurs enfants par la main, les autres traînant un chariot débordant de tout ce qu’ils ont pu entasser dans la fièvre de la fuite. Dans quelques heures, les Allemands saccageront leur maison, leur récolte. Triste spectacle !

Carte. Premiers affrontements.

 

Cependant nous marchons en bon ordre, tournant le dos à l’ennemi, sous un soleil de plomb, malgré la faim, malgré la soif qui nous fait tant souffrir ! De temps à autre, nous amorçons une courte halte et tombons comme des masses, pris par le sommeil.

Mais l’ennemi est là, sur nos talons, il nous faut repartir. Les premiers éveillés secouent les endormis. La nuit, il faut marcher coûte que coûte, car les Uhlans sont là et leur présence se manifeste à chaque instant par des rafales de balles.

Dans les villages, nous visitons les poulaillers. Chacun de nous, quand il le peut, saisit un volatile et l’attache derrière son sac, se proposant de le déguster au premier arrêt. Mais ce moment n’arrive jamais. Le 26 août 1914, nous traversons le département de l’Aisne.

►Vidéo. Léon, soldat fictif, raconte la guerre 1914-1918 sur Facebook. Source : TF1.

 

Ce jour-là, souffrant de plus en plus du pied droit, je fus obligé de dire à mon adjudant que je ne pouvais plus marcher. L’adjudant le voyait bien et il fit le nécessaire auprès du capitaine pour mettre mon sac au fourgon qui se trouvait en queue de colonne.

Mais de voir toutes ces voitures, j’étais bien tenté de m’y accrocher. C’est ce que je fis à une voiturette de la compagnie de mitrailleuses, traînée par une mule. Il était défendu d’y monter. J’expliquais mon cas au sergent mitrailleur en exagérant un peu la douleur que je ressentais, si bien que j’ai fini par lui gagner le cœur.

Dans ces moments de grande misère, les officiers étaient quand même devenus plus humains. Après ces cinq heures assis en voiture, j’étais reposé mais mon pauvre pied n’était pas guéri pour autant et il a fallu repartir en boitillant.


► Lire l'intégralité du récit dans Pèlerin n° 6866 du 3 juillet 2014.

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L’intégralité des Mémoires de la Grande Guerre paraît début septembre 2014. Éditeur : association Sauvegarde du patrimoine de Tauriac. 160 p., 15 €. Commandes par mail à : assopatrimoine.tauriac@laposte.net, par Tél. : 06 77 96 38 93 ; ou par courrier :  mairie de Tauriac, 33 710.


La petite histoire

C’est un lecteur de Pèlerin, M. Jean-Charles Bertet, 90 ans, qui nous a confié ce manuscrit hérité d’un grand-oncle.

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Paru le 19 octobre 2017

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