Les cicatrices de la Grande Guerre

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Les tranchées, reconstituées sur le site de la Main de Massiges. © Pascal Bastien
Les tranchées, reconstituées sur le site de la Main de Massiges.
Les tranchées, reconstituées sur le site de la Main de Massiges. © Pascal Bastien

Oubliée, 1914-1918 ? Bien au contraire ! Sa mémoire resurgit de multiples manières, dans les paysages, dans les familles, dans le désir de comprendre mieux la démesure de la catastrophe et de lui trouver un sens. Aux Rendez-vous de l’histoire de Blois, le 12 octobre 2013, Pèlerin organise un débat sur ce thème.

Au loin, la ligne bleutée de la Moselle, allemande en 1914. En contrebas, la plaine de la Woëvre trouée d’étangs. Au sud, un long ruban de villages au pied de collines boisées. Un beau point d’observation que ces Hauts de Meuse, premier relief, en arrivant de Metz, à 55 km plus à l’est.

Les Éparges, crête stratégique conquise par les Allemands, assiégée par les Français, a été prise dans des combats acharnés dès l’été 1914. 50 000 soldats des deux camps se sont entretués ici. Les restes de 10 000 d’entre eux sont à jamais enfouis sous la colline martyre.

Partout, les cicatrices de la Grande guerre hantent le paysage. « Le sol a été si dévasté qu’il est toujours classé en “zone rouge”. Nous ne pouvons pas construire où nous le souhaitons », explique Patricia Pierson, conseillère municipale et présidente de l’association L’Esparge, montrant, dans le sous-bois, un immense cratère herbu, vestige de l’explosion d’une mine.

Pour Patricia Pierson, cependant, cent ans après la terrible Grande Guerre que l’on s’apprête à commémorer, les souvenirs précis du drame s’effacent peu à peu.

Vidéo. L’association l’Esparge : promouvoir l’histoire et le patrimoine d’un territoire. Source : Centenaire.org


Avec son association, elle veut être « passeur de mémoire » pour faire connaître par des articles, expositions, visites guidées, les raisons du sacrifice des combattants - dont le plus célèbre était l’écrivain Maurice Genevoix -, leur survie sur ce piton, alors dénudé par les tirs d’artillerie.

 La douleur des civils

Tandis que se préparent les manifestations du centenaire, il s’agit aussi de rappeler le destin tragique des civils et la dureté de l’après-guerre, négligés des commémorations précédentes : « Une poignée des villageois déportés en Allemagne est revenue parmi les ruines, en 1919. Ils ont trouvé leurs champs incultivables, l’eau polluée… Qui s’en souvient ? » Interroge Patricia Pierson.

►Son. Les Cicatrices de la Grande Guerre avec Stéphane Audoin-Rouzeau, historien, Jean-Luc Demandre, président de l'association Connaissance de la Meuse, Yves Desfossés, archéologue, Pierre-François Toulze, permanent de l’association Paysages et sites de mémoire de la Grande Guerre.

 

Grâce aux recherches de Lesparge, les habitants apprennent que la reconstruction de leur village a été financée par un riche mécène hollandais, solidaire de leur malheur.

Ils ont aussi redécouvert l’histoire romanesque du beau monument aux disparus, érigé à la pointe de la colline. Il a été financé et sculpté par une certaine Nina Fisher, en l’honneur de son fiancé perdu. « L’une de ses petites-filles vient d’écrire une pièce sur cette histoire ! » s’enthousiasme Patricia Pierson.

 L’archéologie de la guerre

À 70 km plus au nord-ouest, en suivant la ligne de front, Yves Desfossés exhume, lui aussi, les traces de ce passé douloureux, en interrogeant le sous-sol. Sur le chantier de fouilles du camp allemand d’Apremont-sur-Aire (Ardennes), le conservateur régional de l’archéologie à la Direction régionale des affaires culturelles de Champagne-Ardenne fait revivre le quotidien des soldats.

« Il faut imaginer, à huit kilomètres en arrière du champ de bataille, une ville de 3 000 hommes, avec le raffut permanent des trains qui amènent le matériel, des cuisines, une forge, des potagers… » explique-t-il, sur les vestiges d’une écurie dégagée des broussailles. Son équipe a même retrouvé l’officine du dentiste et la vaisselle du mess des officiers. Pour lui, « l’archéologie permet de compléter ce que disent - ou omettent - les textes ».


► Vidéo. Conférence de Stéphane Audoin-Rouzeau, XXXX : "L’archéologie de la Grande Guerre: une frontière de la recherche".


Cette science renseigne aussi sur les circonstances de la mort. « Jusqu’aux années 1980, il n’était pas imaginable de fouiller un passé aussi proche. C’est parce que presque cent ans ont passé que notre société encourage notre travail », remarque-t-il. Exemple, un peu plus à l’est, dans le fond des tranchées restaurées du lieu-dit du « cratère de la main de Massiges », dans la Marne.

« Lorsqu’en juillet 2013, nous avons fouillé la sépulture “provisoire” du soldat Albert Dadure, 21 ans, identifié grâce à sa plaque-bracelet, des descendants lointains se sont manifestés et ont même fourni archives et photo. Sur cette hauteur, des combats meurtriers ont eu lieu entre septembre 1914 et octobre 1915.

Dans l’urgence, les camarades d’Albert, tué par balle, ont pris ses papiers et objets personnels pour sa famille, puis l’ont soigneusement inhumé. À l’inverse, une tombe voisine a été vite aménagée dans un trou d’obus, sans doute par des soldats allemands que ce corps d’un ennemi gênait dans leurs mouvements », explique Yves Desfossés.

Ces sépultures ont ensuite été oubliées. Grâce à l’archéologie de la Grande guerre, des destins individuels trouvent enfin leur achèvement. Rendre leur identité aux morts anonymes : voilà bien une pratique, héritée de la Grande Guerre, qui n’a cessé de prendre de l’importance.

Au point qu’un projet de classement au patrimoine mondial de l’Unesco des « sites mémoriels du front de 1914-18 » veut rendre hommage à « une tradition culturelle funéraire toujours vivante » selon Pierre-François Toulze, coordinateur de l’association Paysages et sites de mémoire de la Grande Guerre, chargée du projet.

C’est lors de ce conflit que les tombes personnalisées et les murs de noms des disparus sont apparus dans les nécropoles militaires. Depuis, ce « rituel des listes » a permis de commémorer les victimes de la Shoah ou celles de l’attentat du 11 septembre.


Vidéo. L'archéologue Yves Desfossés présente le travail de fouilles sur les sites de la Première Guerre mondiale en Argonne. Source : Centenaire.org


« D’une certaine façon, cette guerre n’en finit pas ! » confirme Jean-Luc Demandre, président de l’importante association Connaissance de la Meuse, ancrée à Verdun, champ de bataille le plus tristement célèbre de ce conflit.

« Nous sommes sortis des commémorations funèbres auxquelles assistaient les anciens combattants. Cela n’empêche pas les gens de rester fascinés par la démesure du conflit. Souvent, ils l’ont découvert au cinéma.

Leur approche part de l’émotion devant des histoires d’hommes, pour mieux comprendre comment les soldats ont pu tenir quatre ans sous un déluge de feu. » Alors, pour amener de l’émotion à la connaissance historique, l’association organise, chaque été, un spectacle son et lumière mobilisant 500 bénévoles pour 22 000 spectateurs sur douze soirées.

Elle programme aussi des visites-lectures sur les lieux des combats, parfois à 4 heures du matin, par temps de neige. « Nous attirons 200 personnes à chaque fois ! » s’étonne Jean-Luc Demandre qui précise : « Il s’agit d’évoquer la guerre, en aucun cas de proposer une reconstitution. »

À quelques kilomètres plus loin, sur le champ de bataille de Verdun, Frédéric Hinsberger, de l’Office national des forêts, partage ce vœu. Il présente, à l’adresse des jeunes générations, les projets de nouveaux parcours de visite, dans l’immense forêt-sanctuaire qui préserve 400 vestiges de l’affrontement : 60 tonnes de ferraille à l’hectare, trous d’obus à l’infini, traces de tranchées, de boyaux de ravitaillement, d’anciens ouvrages fortifiés, de postes de commandement…


Des forêts d’exception

Comme aux Éparges, les pins noirs et épicéas plantés sur le sol lunaire de Verdun dès 1927, puis les hêtres, érables et chênes semés en 1970, ont préservé les lieux où périrent 162 000 Français et 143 000 Allemands, tout en réhabilitant le paysage.

Les parcours sont élaborés dans le cadre d’un dossier de candidature pour le label « Forêt d’exception », porté par le conseil général de la Meuse, la mission du Centenaire et soutenu par la Fondation du patrimoine. « Ces cheminements seront destinés à des groupes, des familles qui apprécient aussi la biodiversité de la forêt et ne sont plus seulement des pèlerins, capables de marcher quinze kilomètres pour rendre hommage à leurs camarades défunts », explique-t-il.

 Galerie de photos. Les sites de mémoire de la Somme. Source : Centenaire.org


Frédéric Hinsberger imagine que des tablettes numériques permettront bientôt de faire surgir des images d’époque superposées au paysage d’aujourd’hui. Il est temps : l’accueil est pour l’instant succinct, les panneaux peu explicatifs.

Cet objectif, de rendre accessible et lisible aux visiteurs d’aujourd’hui les traces de 1914-18, est partagé par Marie-Pierre Soubrier et Marie-Claude Minmeister. Elles sont respectivement présidente et vice-présidente de la communauté de communes de Charny où sont administrés les neuf villages totalement détruits autour du site de Verdun, qui conservent pourtant chacun leur maire.


Galerie de photos. La Somme dans les photographies de John Foley. Source : Centenaire.org


Toutes deux se battent avec acharnement pour retracer les anciennes rues de ces villages, signaler l’emplacement des maisons, restaurer leur chapelle. Marie-Claude Minmeister, maire de Douaumont depuis 1989, ne redoute pas l’oubli : « Bien sûr, dit-elle, les jeunes générations ne sont pas aussi recueillies et veulent profiter de la forêt pour faire du VTT ou du cheval. Néanmoins les gens restent très respectueux du sol qu’ils foulent.

Toutes les familles de France et même de l’étranger conservent encore le souvenir de grands-pères qui sont tombés ici. » C’est bien là, dans la mémoire familiale, que demeurent les cicatrices les plus prégnantes de la Grande Guerre, même invisibles.

Nous constituons la troisième génération affectée par cette catastrophe.

→ Stéphane Audoin-Rouzeau, historien spécialiste de la Première Guerre mondiale.

Ce spécialiste reconnu de 1914-1918 énumère : « Excepté les écrivains, la plupart des poilus se sont tus, sur l’essentiel, parce qu’ils n’avaient pas les mots, voulaient oublier, sentaient qu’il leur était impossible de transmettre cette expérience d’une violence inouïe, l’odeur de la mort, la vue du sang, les derniers mots d’un camarade… Et leurs enfants n’ont pas compris ce sacrifice.

Dans le contexte de l’après- Seconde Guerre mondiale, ils ont vu la Première Guerre comme un échec, car elle n’a pas empêché les catastrophes futures. Il a fallu du temps pour que les petits-enfants commencent à lire les archives familiales et à poser les questions importantes. »


Lourds secrets de famille

Stéphane Audoin-Rouzeau est doublement le témoin acteur de ce phénomène. Comme professionnel de l’histoire, il s’est intéressé aux combattants de la Première Guerre à partir des années 1980 ; il vient de publier Quelle histoire, un récit de filiation (Ed. Du Seuil), le récit des expériences de guerre « absolument typiques et banales » de ses grands-pères et leur impact sur sa famille.

Il met au jour le tragique destin de Robert, son grand-père paternel qui n’a pas su se réadapter à la vie civile : « Il n’a jamais pu reprendre pied après-guerre, il a fini vivant aux crochets de son père. Ces défaillances sont devenues des secrets de famille sur lesquels nous n’avons que des indices ténus et épars. »Ont aussi été étouffées la douleur des 800 000 veuves, les difficultés des épouses de ces hommes traumatisés.

À ces enfants de la prospérité et de l’individualisme, nous voudrions transmettre le sens du collectif, de la fraternité et de l’engagement qui a permis à nos ancêtres de tenir

→ Marie-Pierre Soubrier, présidente de la communauté de communes de Charny

Un autre livre, Françaises en guerre, rend justice au rôle des femmes à qui cette guerre, contrairement à une idée reçue, n’a pas accordé d’émancipation durable. Aujourd’hui, elles sont de plus en plus nombreuses, historiennes, membres d’associations, élues… à s’être emparées de cette mémoire, avec des questions et un regard renouvelés.

À Verdun, un groupe de jeunes chemine en riant, non loin de la nécropole qui recèle les restes de 130 000 soldats. Allemands ? Français ? Peu importe.

Ils représentent la quatrième génération, celle des Européens qui n’ont connu que la paix. Pour Marie-Pierre Soubrier, c’est ainsi que le souvenir de la Grande Guerre perdurera au-delà du centenaire.

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Paru le 18 janvier 2018

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