Cathédrale de Reims : du martyre à la paix

agrandir Pendant la Première Guerre mondiale, des centaines d'obus ont frappé la cathédrale.
Pendant la Première Guerre mondiale, des centaines d'obus ont frappé la cathédrale. © ANG-Images / Jean-Pierre Verney
Pendant la Première Guerre mondiale, des centaines d'obus ont frappé la cathédrale.
Pendant la Première Guerre mondiale, des centaines d'obus ont frappé la cathédrale. © ANG-Images / Jean-Pierre Verney

Il y a cent ans, le 19 septembre 1914, la cathédrale des sacres royaux était incendiée par les obus allemands. Lentement reconstruite, elle incarne aujourd'hui la réconciliation franco-allemande. Récit d'une renaissance.

À propos de l'article

  • Créé le 17/09/2014
  • Publié par :Philippe Royer
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6877, du 18 septembre 2014.

À Reims, cette arrière-saison a ouvert une parenthèse magique. Sur le parvis de la cathédrale Notre-Dame, l’une des plus célèbres au monde, le tourisme des tour-opérateurs a laissé la place à des petits groupes de visiteurs et à des couples sans rentrée des classes, qu’on voit marcher lentement, le nez en l’air.

Vidéo. Reims, cathédrale du sacre. Source INA.

 

Si ce n’étaient ces grands pans de mur dont la pierre a été comme violemment martelée, au pied de la tour nord ou au revers de la façade, qui pourrait imaginer, aujourd’hui, dans quel effroyable état gisait la cathédrale, au sortir de la Grande Guerre ? Cent ans ont passé, mais les récits et les photos d’époque n’ont rien perdu de leur effet de sidération.

Diaporama. La cathédrale de Reims vue du ciel. Source : Pèlerin.

 

Retour en septembre 1914. La guerre a commencé un mois plus tôt. L’avancée allemande a été tellement fulgurante que le 4 septembre, les premiers « casques à pointe » font leur entrée dans la ville de Reims, désertée par les Français.

L’armée du Reich installe un hôpital provisoire dans la nef de la cathédrale. Une semaine plus tard, la première bataille de la Marne produit le mouvement inverse : les Allemands évacuent la ville dans la nuit du 12 au 13 septembre.

Ils s’installent dans le réseau de forts, construit au nord-est pour la protéger. La ligne de front se fige là pour quatre ans, à quelques kilomètres de la ville des sacres royaux, sur laquelle l’artillerie allemande va s’acharner.

Prise de court par la violence des premiers combats, Reims, pas plus que les autres villes du Nord et de l’Est, n’a eu le temps ni même l’idée de protéger ses monuments.

La restauration de sa cathédrale, entamée en 1906, s’est achevée au printemps 1914. Las, l’échafaudage en bois de la tour nord n’a toujours pas été démonté. Vers 15 heures, ce 19 septembre 1914, les prêtres sont tirés dehors par des explosions : l’échafaudage, touché par un obus, est en flammes.

 Diaporama. Reims 1914-1918 via les cartes postales.

 

Le brasier gagne rapidement l’intérieur. Ce n’est pas fini : une demi-heure plus tard, une ou deux bombes incendiaires crèvent la toiture et mettent le feu à la charpente. Les ecclésiastiques n’ont que le temps d’évacuer les 200 blessés allemands, prisonniers de guerre, mais aussi le trésor de la cathédrale.

Un symbole de la splendeur royale française

 À 17 heures, il n’y a plus rien à faire. Le palais du Tau – le Palais des rois –, et le quartier des drapiers sont aussi en flammes. Le feu va illuminer la ville toute la nuit. Le lendemain, c’est un spectacle de désolation. Les murs de la cathédrale ont résisté, ainsi que ses voûtes, mais ils sont noircis et l’intérieur est dévasté. 

La nouvelle fait le tour des chancelleries, suscitant des cascades de réactions d’indignation. L’écrivain Paul Claudel n’hésite pas à parler d’une cathédrale martyre, « assassinée par les Allemands en haine de la foi ».

Y a-t-il eu préméditation ? « Oui, affirme Marc Bouxin, conservateur en chef du musée Saint-Remi, et de celui du fort de la Pompelle. J’ai retrouvé plusieurs articles de journaux allemands de l’époque saluant le bombardement de ce symbole de la splendeur royale française. »

« Pas si sûr, plaide de son côté, l’historien Yann Harlaut, auteur d’une thèse sur la cathédrale. Notre-Dame était entourée de manufactures textiles, que les Allemands ont pu pointer avec leurs bombes incendiaires et manquer.

Le fait est que le pilonnage s’est arrêté juste après l’embrasement de la toiture. Une enquête a été menée pour déterminer si les Allemands avaient enfreint la Convention de La Haye.

D’autant que la cathédrale servait d’hôpital, surmonté de deux drapeaux de la Croix-Rouge. Leur état-major a toujours affirmé avoir visé uniquement la tour nord, d’où ils avaient vu partir des signaux optiques ».

400 autres obus n’en tomberont pas moins sur l’édifice jusqu’à l’armistice. En terme d’image, le résultat est désastreux pour l’Allemagne, ravalée au rang de pays barbare.

Car les photographies des ruines de Notre-Dame sont largement utilisées par la propagande française. En faire le tour est aussi un passage obligé pour nombre de personnalités, de Raymond Poincaré au roi d’Italie Victor-Emmanuel III, en passant par l’écrivain britannique Rudyard Kipling.

« La volonté de reconstruire la cathédrale apparaît dès 1915. Il y a un consensus entre l’évêque de Reims, le cardinal Louis-Joseph Luçon et le maire de la ville, Jean-Baptiste Langlet. Même si certains, comme le sculpteur Auguste Rodin, veulent volontairement la laisser à l’état de ruine, pour témoigner de son martyre », poursuit Yann Harlaut.

Nommé architecte en chef de la cathédrale, le Rémois Henri Deneux monte ainsi un « commando » qui dépose les vitraux et les petites statues rescapés, installe des sacs de sable le long des murs, et colmate les brèches.

En 1919, les travaux de reconstruction sont lancés. Il a été décidé que seule la structure serait refaite, mais que les statues resteraient en l’état, pour témoigner de la guerre. Reims, dans son entier, n’offre guère de meilleur spectacle.

Sur les 13 806 maisons que comptait la ville, 17 seulement sont encore intactes ! Près de 400 architectes vont œuvrer à les remettre debout, dans les styles les plus divers, dont l’Art déco.


Pour pallier tout risque d’incendie, Henri Deneux invente une charpente en béton précontraint, qui se monte comme un mécano. Il en profite aussi pour fouiller le sous-sol. Contrairement aux prévisions, le chantier s’éternise : la cathédrale n’est rendue au culte qu’en 1938.


Plusieurs pays, comme le Danemark, l’Angleterre, ou la Norvège, ont fait des dons. Mais s’il n’y avait pas eu l’argent de la Fondation Rockefeller, à hauteur de 25 % du budget total, Notre-Dame n’aurait jamais été terminée avant les années 1950 !

→ souligne Yann Harlaut.

L’Histoire n’est pas à court de retournements. Le 7 mai 1945, la capitulation de l’armée allemande est signée à Reims, et parachevée le lendemain à Berlin. Mais surtout, le 8 juillet 1962, la cathédrale martyre se transforme en symbole de paix lorsque le général de Gaulle et le chancelier Konrad Adenauer y scellent la réconciliation franco-allemande.

Vidéo. La capitulation de l’armée allemande. Source : ECPAD

« L’événement a comme levé le principe arrêté en 1918 : laisser des traces bien visibles de la guerre », analyse Cécile Verboni, chargée de mission patrimoine à la mairie de Reims. Aussi, dans les trente dernières années, les portails de la façade, la galerie des rois et la tour nord ont été restaurés.

Et l’étage de la rose, intouché depuis 1914, est entre les mains des tailleurs de pierre.


Il n’y a aucune raison de ne pas redonner de lisibilité à l’ensemble des statues de Notre-Dame. Un chantier qui prendra encore plusieurs décennies,

→ pronostique Yann Harlaut.

À lire :

Reims 14-18, de la guerre à la paix, ouvrage collectif édité par La Nuée bleue. 222 p. ; 39 €. 


Dans notre magazine :

A lire l’article« Visiter les lieux du centenaires », Pèlerin, n° 6877, du 18 septembre 2014 et les rendez-vous liés aux commémorations à Notre-Dame.

Et les détails sur les expositions

reims expo

→ « Jours de guerre et de paix, regard franco-allemand sur l’art de 1910à 1930 », au musée des Beaux-Arts, jusqu’au 25 janvier 2015. Rens. : 03 26 35 36 00 ; www.reims.fr

→ « L’hôpital civil Saint-Rémi sous les obus », jusqu’au 30 décembre 2014, au musée historique Saint-Rémi. Pour en savoir plus, cliquez ici.


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Paru le 18 janvier 2018

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