Les chrétiens dans la Grande Guerre

agrandir Des tombes sont créées avec peu de moyens afin d’honorer les rites funéraires.
Des tombes sont créées avec peu de moyens afin d’honorer les rites funéraires. © D.R.
Des tombes sont créées avec peu de moyens afin d’honorer les rites funéraires.
Des tombes sont créées avec peu de moyens afin d’honorer les rites funéraires. © D.R.

Le défilé du 14 juillet réunit, en 2014, toutes les nations ayant participé à la première guerre mondiale. À l’époque, les croyants répondent à l’appel. 23 000 prêtres sont aux côtés des poilus. Au contact de la mort et de la souffrance, la pratique religieuse évolue. Dans les tranchées, une nouvelle forme de vie chrétienne voit le jour.

Dimanche 2 août 1914, second jour de la mobilisation. Loÿs Roux (32 ans) et son frère Joseph (33 ans), prêtres lyonnais mobilisés, sont acclamés par de jeunes socialistes qui leur serrent la main : « On a crié “À bas la calotte ! À bas les trois ans !” Maintenant on est tous amis, tous frères ! »

À l’image des poilus, les Roux sont déterminés : « On fera son devoir mon vieux. Je suis infirmier. Mais si je peux utiliser le Lebel (fusil, NDLR), je n’y manquerai pas », confie Loÿs à un compagnon. Il ajoute dans son journal : « Ces gens-là ont l’air de découvrir le prêtre. Ils ne l’imaginaient pas si patriote ni si simple. »

En quelques phrases vives, Loÿs Roux – dont le musée des Manuscrits, à Paris, invite à découvrir l’important témoignage d’aumônier-infirmier et de reporter-photographe de guerre – résume l’état d’esprit des citoyens français à l’aube du conflit mondial. « L’Union sacrée qui se noue pour défendre la patrie n’est pas seulement politique.

►Galerie de photos. Les archives photographiques de l'exposition « Entre les lignes et les tranchées ».


Elle réunit laïcs et croyants de toutes les religions », explique Xavier Boniface, auteur d’une Histoire religieuse de la Grande Guerre. Le soutien du clergé français à la guerre et, dans une certaine mesure, celui des paroissiens, n’était pas acquis d’emblée.

À partir de 1901, les lois anticongréganistes obligeant des dizaines de milliers de religieux à quitter la France, puis, en 1905, la loi de séparation de l’Église et de l’État, semblent avoir coupé le pays entre croyants et non-croyants. En 1914, l’anticléricalisme est fort répandu dans les régions, comme la Provence ou le Limousin.

Et pourtant, sur toute la durée du conflit, plus de 23 000 prêtres et séminaristes (mobilisables depuis la loi de 1889, dite des « curés sac au dos ») mais aussi 9 300 religieux, répondent à l’appel. En août 1914, les religieux en exil rentrent, doublant les Allemands qui déferlent sur le nord de la France.

Surpris, le maire d’Arlon, en Belgique, salue ceux qui marchent vers la frontière : « La République ne trouvera plus que vous êtes de trop ! » En effet, l’armée les intègre. Quelques-uns sont nommés aumôniers, beaucoup deviennent brancardiers ou infirmiers, la plupart sont soldats et aumôniers officieux…


Pour l’Église, servir sa patrie, c’est servir Dieu

« Ce patriotisme n’est pas si étonnant, tempère Xavier Boniface. Le discours de l’Église a toujours été : servir sa patrie, c’est servir Dieu. » D’ailleurs, les simples croyants répondent à l’ordre de mobilisation. « On a surestimé la fracture de 1905, analyse l’historien.

En réalité, la majorité des catholiques français a rallié la République depuis 1892 sur les conseils de Léon XIII, sans doute même avant. » La guerre devient alors l’occasion de prouver son patriotisme et de réfuter l’accusation de servir d’abord le pape.

À l’été 1914, si les jeunes socialistes croisés par Loÿs Roux ont abandonné leurs idées pacifistes, les croyants aussi : « L’Allemagne étant l’agresseur, il est facile pour le clergé français de justifier son engagement selon l’argument que cette guerre est juste, poursuit Xavier Boniface. Ce qui n’empêche pas les chrétiens allemands, catholiques ou protestants, de penser aussi que Dieu est de leur côté (« Gott mit uns ») ! »

►Vidéo. Première guerre mondiale: se souvenir.

 

Le P. Loÿs avoue que cela fait dix ans qu’il s’est résolu à cette guerre et qu’il reproche aux habitants du Beaujolais leur manque d’engagement : « On pense à soi, peu à la France. » Ce qui ne l’empêche pas de conclure : « Oh que c’est triste ces départs. Nous ferons notre devoir, mais que le Bon Dieu nous épargne. Non pas nous, prêtres, mais les pères de famille. »


Pas besoin de confessionnal, un coin de terre suffit

De fait, les frères Roux font preuve d’un dévouement qu’ils estiment évident : « Si nous, les prêtres, exigeons des fidèles qu’ils fassent leur devoir, ne devons-nous pas, de temps en temps, leur donner l’exemple de l’héroïsme ou alors à quoi bon la messe et la communion chaque matin ? » écrit Loÿs. Engagés dans le même régiment d’infanterie, le 23e RI, très exposé durant toute la guerre, ils refusent toute promotion et se mettent au service de leurs camarades : « Comme de nombreux prêtres, ils effectuent des corvées de toutes sortes et, surtout, s’occupent de ramasser les blessés, de consoler les mourants, d’enterrer provisoirement puis d’exhumer les morts, d’écrire aux familles… » raconte Jean-Pierre Guéno, commissaire de l’exposition où les photos de la vie quotidienne des soldats, prises par les deux frères, sont mises en valeur.

►Vidéo. L'Eglise et la Première Guerre mondiale. Source : KTO. Durée : 30 minutes.

 

Jean-François Petit, religieux assomptionniste, a étudié La Grande Guerre, une revue de la Bonne Presse qui paraît chaque mois entre 1915 et 1917. Nourrie du courrier de lecteurs catholiques, elle montre en instantané « les énormes changements de pratiques religieuses que la guerre impose. Des questions sont débattues : a-t-on le droit de dire la messe dans un wagon ? Des religieuses peuvent-elles abandonner la clôture pour accueillir et soigner des soldats ? »

Concrètement, Rome répond oui, puis le clergé innove de lui-même au fur et à mesure des urgences : les homélies raccourcissent et se simplifient, des absolutions collectives sont données avant l’assaut, les valises avec autel portatif et objets de culte miniaturisés se multiplient…

Joseph Roux le raconte dans une lettre du 15 juin 1915 (il sera tué par un obus sur le front de Champagne en décembre) : « Pour confesser, on se promène sur une route, dans un champ et nous donnons l’absolution discrètement ; pas besoin d’un confessionnal, un petit coin de terre des Vosges suffit. »


La vie pastorale se simplifie

« À l’arrière également, précise Jean-François Petit, les pratiques changent : les laïcs doivent prendre davantage de responsabilités face à la pénurie de prêtres. Certains deviennent “présidents de célébration”, les dames patronnesses s’occupent des orphelins de guerre…

Les enfants eux-mêmes sont enrôlés dans la participation pieuse à l’effort de guerre, comme ces petites filles qui cousent du linge d’autel, parce que 15 000 religieuses sont appelées à devenir infirmières. » Cette simplification de la vie pastorale et ce rapport au monde plus direct renforcent les convictions du mouvement de l’Action catholique de la jeunesse française, fondé à la fin du XIXe siècle.

Pour Jean-François Petit : « C’est le lieu d’une nouvelle forme de vie chrétienne basée sur un idéal de solidarité, de fraternité et d’égalité devant l’épreuve qui va irriguer tout le XXe siècle et aboutira aux réformes de Vatican II. »


► Lire la suite de l'article dans Pèlerin n° 6867 du 10 juillet 2014.

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Paru le 21 juin 2018

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