Jean-Pierre Guéno, écrivain et historien : " Je suis un passeur de mémoire"

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La passion de Jean-Pierre Guéno pour l’histoire des poilus est née en écoutant son grand-père, soldat de la Grande Guerre, lui raconter les tranchées. © Eric Garault
La passion de Jean-Pierre Guéno pour l’histoire des poilus est née en écoutant son grand-père, soldat de la Grande Guerre, lui raconter les tranchées.
La passion de Jean-Pierre Guéno pour l’histoire des poilus est née en écoutant son grand-père, soldat de la Grande Guerre, lui raconter les tranchées. © Eric Garault

Paroles d’enfance, paroles de femmes… mais surtout paroles de poilus, lettres des Français dans la Grande Guerre. En cette année du centenaire 1914-1918, Jean-Pierre Guéno, écrivain, historien, homme de radio, raconte à Pèlerin sa passion des lettres et des manuscrits. Pour transmettre la mémoire de la Grande Guerre…

Pèlerin. D’où vous vient cette passion pour les lettres, les manuscrits ?
Jean-Pierre Guéno. D’abord d’un choc, ressenti il y a quelques années, quand je dirigeais le département des affaires culturelles à la Bibliothèque nationale.

Dans la réserve des livres anciens, rares et précieux, je suis un jour tombé sur un feuillet posé sur une table. J’ai commencé à lire : « Sous le pont Mirabeau coule la Seine… » C’était l’écriture d’Apollinaire ! Le brouillon de son poème ! J’en suis tombé à la renverse.

Même quand ils ne nous sont pas adressés, nous sommes toujours un peu les destinataires de la lettre ou du manuscrit que l’on lit. Le cœur battant, je me suis dit : il faut partager cela, de tels joyaux ne peuvent être réservés à une élite de chercheurs ou de gens fortunés.

Ainsi, devenu éditeur, j’ai publié un livre intitulé La mémoire du Grand Meaulnes, avec les lettres d’Alain Fournier que sa famille m’avait confiées. Puis, j’ai créé « La mémoire de l’encre », collection des plus beaux manuscrits de la langue française. Et je dirige aujourd’hui la section culture du Musée des lettres et manuscrits, à Paris.
Tout se tient… depuis le premier choc.

Vidéo. Jean-Pierre Guéno présente son ouvrage Les poilus, lettres et témoignages des Français dans la Grande Guerre (1914-1918)" aux éditions Les Arènes. Source : Librairie Mollat. Durée : 5 min 19.

 

Vous avez aussi publié, Paroles de poilus (Éd. Librio, 190 p. ; 3 €), diffusé à plus de trois millions d’exemplaires…
J.-P. G. Oui, car je me sens très proche de ces soldats. J’appartiens à l’école de Jules Ferry qui m’a permis, petit Parisien issu d’un milieu modeste, de faire des études supérieures.

Ce principe d’une même école pour tous a provoqué une révolution avant 1914 : pour la première fois, un peuple savait lire et écrire. Voilà pourquoi des dizaines de millions de lettres sont sorties des tranchées.

Elles sont la preuve que les gens qui font l’Histoire ne sont pas seulement les têtes d’affiches mais aussi les inconnus, les sans-grade. Elles ont parfois plus de valeur qu’une thèse : leur trace, à la source, nous révèle la vraie vie.

Adossés à leurs parapets ou assis dans des trous d’obus, les poilus ont créé le premier réseau social de France. Et nous allions les oublier à l’heure où nous changions de siècle ? Pas question. J’ai donc lancé Paroles de poilus, en 1998, avec l’idée, aussi, de réparer une grande injustice. Quand j’étais gamin, les anciens de 1914 étaient qualifiés de rabâcheurs, de vieux rasoirs.

J’ai voulu leur donner la parole et rendre hommage, au passage, à ceux qui, fauchés par la mitraille, n’ont pas eu le temps d’écrire.


Ce sont les mots qu’ils n’ont pas dits qui font les morts si lourds dans leur cercueil


écrivait Henry de Montherlant.

La Grande Guerre, une autre de vos passions ! Quand est-elle née ?
J.-P. G. À la sortie de mon enfance. En 1966, j’étais en classe de sixième quand mon grand-père a perdu son épouse. Ce Breton, mousse à Terre-Neuve à 12 ans, engagé dans les bataillons d’Afrique à 17 ans, avait fait toute la Première Guerre mondiale.

Blessé deux fois, il en est, comme tant d’autres, revenu alcoolique. Il lui a fallu six ans pour se sevrer. Sa femme décédée, il est venu vivre dans notre HLM, où il n’y avait que deux chambres. L’une pour mes parents, l’autre pour mes deux sœurs. Il dormait avec moi dans la salle à manger. Et là, il me racontait ses années dans les tranchées.

J’étais fasciné.J’en oubliais mes devoirs. À tel point que j’ai redoublé ma sixième ! Heureusement que j’avais un an d’avance…

Quel regard posez-vous sur ce grand conflit, un siècle après son déclenchement ?
J.-P. G. Je ressens une immense révolte face au mépris des hiérarques de l’armée envers les hommes qu’ils commandaient. Un poilu sur trois a été tué durant les neuf premiers mois de la guerre.

C’est dire l’effroyable gâchis lors des offensives insensées. Mais pourquoi une grande partie des généraux négligeaient-ils à ce point la vie humaine ? La réponse se trouve dans une période occultée de notre histoire : les conquêtes coloniales.

De 1870 à 1914, la France s’est dotée du deuxième empire mondial à coups de guerres effroyables. Le pire s’est déroulé en Algérie, pays qui a perdu un tiers de sa population entre 1830 et 1850, du fait d’exactions et surtout de famines organisées par nombre de futurs généraux de 1914.

Rentrés en France après avoir maté « l’indigène », ils vont mater « la canaille » lors des révoltes populaires d’ouvriers ou de vignerons. Durant l’été 1914,ils vont inventer des actes de désertion ou d’indiscipline, afin de terroriser la troupe à coups de châtiments exemplaires.

Sur les champs de bataille, ils autoriseront les fosses communes contenant jusqu’à cent corps, alors qu’Anglais et Allemands y répugnaient par respect de leurs morts.

Et la guerre finie, ils fausseront les statistiques pour masquer leur incompétence,ne mentionnant au départ que 900 000 tués, alors que le bilan, aujourd’hui avéré, est de 1,5 million de morts. Non contents de dédaigner les hommes, ils négligeront leur mémoire.

► Vidéo. La Grande Guerre par Jean-Pierre Guéno (1re partie). Auteur du catalogue de l'exposition "Entre les lignes et les tranchées" présentée au Musée des lettres et manuscrits, Jean Pierre Guéno revient sur les motivations méconnues de la Grande Guerre en s'appuyant sur les archives d'époque. Source : Orange lecteurs. Durée : 10 minutes.

 
La Grande Guerre par Jean-Pierre Guéno (partie 1) par OrangeLecteurs

Au bilan de ce conflit, vous inscrivez aussi les femmes. Pourquoi ?
J.-P. G. Parce qu’elles sont les autres grandes victimes de la guerre. Du jour où un soldat meurt au front, les épreuves commencent pour sa mère, sa femme, sa fille.

Broyées par le chagrin, elles devront attendre 1922 ou 1923 pour toucher leurs premiers sous de pensions. Heureusement que les maires leur viendront en aide dans de nombreuses communes !


Car la misère rôde, les vies basculent et les lettres de femmes sont édifiantes à cet égard.


L’une d’elles est l’épouse d’un aubergiste solognot. Leur affaire tourne bien avant 1914, mais il leur reste quelques dettes. La guerre engendre le marasme et les créanciers commencent à s’abattre sur la famille dès la mort du père au combat. Sa veuve doit vendre et partir à l’usine. Cela ne suffira pas !

Son fils aîné devra travailler à son tour dans une fabrique insalubre et mourra très jeune. Et sa mère fera des ménages en plus de l’usine pour enfin payer des études à son dernier garçon. Un destin comme tant d’autres.

Revenons aux poilus. Pourquoi écrivaient-ils autant ?
J.-P. G. Pour donner des nouvelles à leur famille, bien sûr. Mais pas seulement. Pour survivre aussi. La lettre est une soupape, face aux pressions physique et psychologique.

S’ils n’expriment pas une partie de l’horreur dans laquelle ils se débattent, ils deviennent fous. Alors ils écrivent des choses inouïes de violence et de réalisme. Leurs mères, leurs femmes vieillissent de vingt ans en les lisant.

La censure guette, mais ils la bravent. L’espérance de vie est si brève dans les tranchées que mourir devant un peloton d’exécution ne les dissuade pas de dire la vérité dans leur courrier.

Surtout, beaucoup de leurs lettres passent « entre les lignes » : elles nous disent comment la guerre, qui aurait pu faire d’eux des brutes et des barbares, a, en fait, réveillé leur âme.

Quand vous traversez pareilles épreuves, vous devenez capable de discerner l’essentiel de l’accessoire, c’est-à-dire les vraies valeurs ! Le fil est très ténu entre l’enfer et le paradis.

Et quand, au bord de l’abîme, des êtres sensibles trouvent les moyens de s’exprimer, alors, on finit par entendre, à travers leurs mots, ce que je recherche depuis si longtemps : la petite musique de l’âme.

Vous-même exprimez une grande sensibilité à la condition humaine. Ce sens de la vie que vous évoquez dans vos textes, où allez-vous le chercher ?
J.-P. G. Comme Saint-Exupéry (J.-P. Guéno vient de publier Visages de Saint-Exupéry, illustré par Philippe Lorin. Éd. Le Passeur, 112 p. ; 19,90 €.), je crois que notre vie ne commence à avoir un sens qu’à l’instant où l’on se tourne vers les autres.


L’écoute de l’autre, tout est là pour moi. Mon métier est celui de passeur, sur des chemins de mémoire.

Un siècle après 1914, ils me conduisent à ne jamais oublier le sacrifice des millions de jeunes hommes de toutes nationalités qui, selon Jean Giono, « ont été des hommes vivants et qui sont morts parce qu’on les a tués au grand moment où ils cherchaient leur bonheur. » 

Vidéo. La Grande Guerre par Jean-Pierre Guéno (2e partie). Durée : 6 min 36.

 
Autour d'un sujet : La Grande Guerre par Jean... par OrangeLecteurs



Quelques ouvrages de Jean-Pierre Guéno sur la Première Guerre mondiale

les poilus

Les poilus. Lettres et témoignages des Français dans la Grande Guerre (1914-1918), Ed. Librio ; 189 p.




parole des poilus

 Paroles de poilus. Lettres et témoignages dans la Grande Guerre. Edition intégrale. Ed. Tallantdier ;  223 p.




Dans la peau du Soldat inconnu

Dans la peau du Soldat inconnu. Ed. Le Passeur. ; 200 p.







Et aussi dans Pèlerin

Les fantassins

« Les fantassins de la mémoire » de Benoît Fidelin.
De la mer du Nord aux Vosges, des bénévoles entretienne et font revivre les champs de bataille de la Grande Guerre. Reportage dans la Meuse.
► Dans Pèlerin, n° 6884, 6 novembre 2014.

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Paru le 18 janvier 2018

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