Victime des attentats de Paris, Aristide Barraud reconquiert sa vie

agrandir L'ex-rugbyman a dû renoncer à sa passion.
L'ex-rugbyman a dû renoncer à sa passion. © Arnaud Meyer
L'ex-rugbyman a dû renoncer à sa passion.
L'ex-rugbyman a dû renoncer à sa passion. © Arnaud Meyer

Le 13 novembre 2015, les attentats perpétrés à Paris et en Seine-Saint-Denis faisaient 130 morts et plus de 400 blessés. Dans un livre triste et lumineux, l'ex-rugbyman Aristide Barraud, touché à la jambe et au thorax alors qu'il était devant le restaurant Le petit Cambodge, raconte sa renaissance.

À propos de l'article

  • Créé le 08/11/2017
  • Publié par :Alice Le Dréau
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7041 du 9 novembre 2017

Que vous rappelez-vous de ce 13 novembre 2015 ?
Je me souviens qu'il faisait beau. J'étais pour trois jours à Paris, en provenance d'Italie, où je vivais pour le rugby. Je me souviens que j'avais passé une après-midi merveilleuse à faire du vélo. Je me rappelle des feuilles de platane dans le soleil d'automne. Je me rappelle que j'étais heureux de retrouver ma petite sœur, Alice, et mes amis, Aïda, Bastien et Laura, pour dîner, au restaurant Le petit Cambodge. Je devais repartir pour l'Italie le lendemain.

Le premier réflexe que vous avez au moment des coups de feu, c'est de protéger votre sœur…
C'est ma petite sœur, ç'a été instinctif ! Sur le sol, je faisais barrage de mon corps, le menton plaqué sur la poitrine. D'autres rafales allaient arriver.

Vous écrivez que vous avez accepté votre mort, dès la première balle de Kalachnikov. À quoi pense-t-on, dans un moment pareil ?
Moi j'étais prêt à mourir si Alice survivait (Alice Barraud a été touchée au bras, NDLR). Mon cerveau allait à mille à l'heure. Je pensais à ma famille et je m'interdisais de pleurer, pour ne pas ajouter à leur peine. C'est le moment le plus dur à accepter : l'agonie, cet instant où vous sentez que vous allez lâcher prise. Mais mes amis et les médecins ne m'ont pas laissé lâcher ! (Silence) Je suis là, abîmé, mais entier.

Le fait d'avoir été sportif vous a  t-il aidé ?
C'est l'élément déterminant. Malgré l'énormité de la situation et des blessures, qui n'étaient en rien comparable, j'avais déjà été opéré. Je savais ce que c'était la rééducation, la douleur ; fondre puis reprendre du poids. J'étais dans un contexte que je maîtrisais. Le côté inconnu, c'était tous les syndromes post traumatiques et les atteintes psychologiques.

Comment allez-vous aujourd'hui, deux ans – et six opérations – après ?
Ce n'est pas tous les jours évident. Il y a les séquelles physiques : cette douleur quotidienne, cette fatigue, perpétuelle… Il a fallu apprendre à vivre avec un nouveau corps et toutes ces choses, dans ma tête : les nuits sans sommeil, les cauchemars, les souvenirs en forme de flashs. Mais plutôt que ressasser ce que j'ai perdu, je préfère me projeter sur l'avenir. Chercher le positif et le beau en tout, profiter des moments de douceur. Aujourd'hui, par exemple : j'ai vu le jour se lever sur Paris, terminé un livre, découvert un nouveau disque. J'avance.

La musique a beaucoup joué dans ce que vous appelez votre « résurrection ». Comment se reconstruit-on ?
Comme une plante qui a été coupée et doit repousser. Il lui faut du terreau, de la lumière, un tuteur. L'affection de ma famille, de mes parents, de mon grand frère, de mes amis, tout ce cocon d'amour qu'ils ont tissé autour de nous a été le terreau. Les mots de Brassens et du rappeur Oxmo Puccino, la trompette du musicien Ibrahim Maalouf ont été la lumière et le tuteur.

J'ai l'impression que, chez vous, la renaissance est aussi passée par plein de petits plaisirs anodins : manger un  sandwich grec, se balader dans Paris…
Oui, tout ce qui fait se sentir vivant ! Le 13 novembre, c'est aussi mon amour pour Paris qui s'est retrouvé plaqué sur le trottoir. J'ai cru que je ne pourrais plus y vivre que par intermittence. C'était « je t'aime, moi non plus ». Et puis, je suis retombé amoureux (sourire). D'un amour un peu différent. Plus distant. Ça reste par exemple encore compliqué d'être dans la foule.

Pourquoi avoir écrit ce livre ?
Pour remplir le vide béant provoqué par ce que j'ai vécu. Occuper mon esprit. Pour tendre la main, surtout. J'ai pris la plume avec trois conditions : que le livre soit lumineux, même s'il est traversé de passages sombres ; qu'il soit honnête ; qu'il soit utile. S'il peut redonner de l'espoir à quelqu'un, l'empêcher de sombrer… C'est ma responsabilité de rescapé. Il fallait donner un sens à tout ce malheur.

Vous parlez avec tendresse de vos grands-mères. Et notamment de votre grand-mère Cécile…
Son père, mon arrière-grand-père, a combattu en 1914-1918 et est revenu grand invalide de guerre. Ma grand-mère a donc grandi au milieu de gueules cassées. La première fois qu'elle m'a vu, le Noël après les attentats, en fauteuil roulant, avec 13 kg de moins, le corps criblé de blessures de guerre, elle a eu l'impression de revenir en arrière. Elle m'a dit : « Cent ans après, des jeunes tuent d'autres jeunes. Pour rien. » Comme si l'histoire était un recommencement. Elle a rajouté : « Mais au moins, on sait qu'on est des costauds, dans la famille ! » Une phrase qui m'a porté, aussi.

Avez-vous ressenti le besoin de rejoindre une association de victimes ?
Oui. Pas forcément pour verbaliser et partager ce qui m'était arrivé ; ça, j'ai pu le faire avec ma sœur et mes amis ou avec les psys. Si j'ai adhéré à une association (13onze15, NDLR), c'est pour faire cause commune et mettre en avant des difficultés rencontrées par les victimes. Moi, j'ai eu de la chance : mes parents, mes avocats ont entrepris toutes les démarches auprès du fonds de garantie des victimes de terrorisme. J'ai été indemnisé, pris en charge. Mais j'ai croisé beaucoup de rescapés livrés à eux-mêmes. On est noyé sous les papiers à remplir. Et il y a ce moment, pas évident, où vous réalisez qu'une hiérarchie est établie entre les victimes.

C'est-à-dire ?
Le fonds de garantie calcule si un blessé physique sera davantage indemnisé qu'un témoin ayant assisté à la fusillade, qui est en apparence indemne, mais secoué à l'intérieur. Comment mesurer le préjudice subi ? Le préjudice d'angoisse de mort imminente a récemment été reconnu. Mais à qui va-t-il être appliqué ? À celui qui est resté un quart d'heure dans le Bataclan ? À celui qui a été pris en otage pendant trois heures ? Et comment bien prendre en compte les victimes directes, mais aussi indirectes comme les parents qui ont attendu d'avoir des nouvelles de leurs enfants ? C'est dramatique. Comme si on essayait de faire le tri parmi les rescapés pour réduire le nombre de personnes à indemniser. Or il ne devrait pas y avoir de compétition entre les douleurs. Les blessures psychiques, invisibles, peuvent parfois être plus insidieuses que les blessures visibles.

Vous dites n'avoir aucune haine envers les terroristes. Comment faites-vous ?
Je n'en ai jamais éprouvé. Même en me réveillant en salle de réanimation, le 14 novembre. La haine est un échec. Ça vous ronge, ça pourrit. Quel monde voulons-nous ? Le nôtre, avec ses valeurs humanistes ? Celui des terroristes, avec cette détestation de tout ce qui n'est pas eux ? Haïr serait les laisser gagner. Je ne dis pas que c'est facile. C'est un combat permanent. Nous sommes des résistants face à la tentation de la chute ! Et si je n'ai pas de haine, j'ai en revanche de la colère !

Craquez-vous parfois ?
Oui. Quand j'ai vu pour la première fois l'état du bras de ma sœur, avec ses broches, ses trous. Elle est acrobate, sa fracture a failli lui coûter son rêve. Quand j'ai réalisé à quel point mes parents ont été atteints par ce qui est arrivé. Le jour où, malgré tous mes efforts pour reprendre le rugby — qui avait jusqu'ici orchestré ma vie — j'ai donné le coup d'envoi de ce qui allait être mon dernier match. Et, évidemment, quand je pense à ceux qui sont morts et à leurs familles. Quelques millimètres de plus sur la gauche (il s'interrompt)… Ce que j'ai vécu est grave, terrible, mais je suis un privilégié.

Un privilégié ?
J'ai survécu. Et si moi j'ai connu l'enfer, à Paris, les gens pris dans un attentat à Kaboul, à Mogadiscio, n'ont pas accès aux soins médicaux gratuits, aux aides psychologiques. Si les blessés se reconstruisent, c'est aussi à travers le regard de soignants au dévouement exceptionnel. Ne l'oublions pas, à l'heure où l'hôpital subit des réductions de personnels.

Vous êtes un survivant. Est-ce parfois lourd à porter ?
Parfois. Intérieurement, quand malgré tous les efforts pour chercher la sagesse, il y a des jours où on est rattrapé par la violence, l'horreur.... Et puis surtout, le drame que j'ai vécu il y a deux ans a ceci de particulier qu'il a eu une résonance mondiale. Nous incarnons un traumatisme national. En me voyant, moi et mes cicatrices, la peur du terrorisme et de la violence devient concrète. Je me retrouve donc parfois face à l'indélicatesse involontaire des gens. 

« Un jour, j'irai à Jérusalem, à La Mecque et je marcherai sur les chemins de Compostelle », écrivez-vous…
J'irai aussi à Lhassa, au Tibet. Ça me fera du bien. Pour comprendre. J'ai connu le pire de ce que peut provoquer la religion, quand elle est porteuse de destruction. Je voudrais me frotter à ce qu'elle a de meilleur, quand elle pousse les croyants à se surpasser.

La dernière phrase de votre livre dit : « Demain, je change de vie. » À quoi ressemble-t-elle, cette vie toute neuve ?
J'ai du mal à me projeter sur le long terme. Après l'attentat, je pensais que le plus dur serait de réussir à rejouer. Mais le plus dur, c'est de se réinventer. Là, j'arrive, je crois, à la fin du processus d'acceptation : oui, mon existence d'avant a explosé en même temps que ma jambe et mon poumon. L'écriture, la musique, charpentent ma nouvelle vie. J'espère poursuivre dans cette voie. Pour réussir à saisir le beau, afin d'affronter le mauvais. Cet attentat a marqué la fin de quelque chose, mais ouvert un nouveau chapitre. On peut naître plusieurs fois.


En aparté
Il s'est installé dans une brasserie du XVIIIe arrondissement de Paris, tout contre la vitre. « C'est comme si j'étais en terrasse, mais en hauteur », commente Aristide Barraud. Il y a de la poésie chez ce jeune homme de 28 ans. De la mélancolie aussi. « Une part d'insouciance s'est envolée le 13 novembre », reconnaît-il, confiant ne plus regarder les actualités et rester collé aux sorties de secours lorsqu'il est au concert.
Son livre est lumineux et chaotique, comme sa convalescence. Aristide Barraud a l'envie de témoigner.
Le titre reprend la devise de sa ville chérie, Paris : Fluctuat nec mergitur (« Il est battu par les flots, mais ne sombre pas »). La vie est une mêlée, l'ex-rugbyman est prêt à y foncer.



images



Mais ne sombre pas (Ed. du Seuil).

Vos commentaires

0 Commentaire Réagir

Paru le 23 novembre 2017

Notre Librairie

Voyages et croisières