Une semaine à bord de l'Aquarius avec les rescapés de la Méditerranée

agrandir 9 octobre. 129 migrants, secourus au large de la Libye par un navire militaire, sont transférés sur l’Aquarius. Parmi eux, 10 femmes et 47 mineurs, dont un enfant de moins de 5 ans.
9 octobre. 129 migrants, secourus au large de la Libye par un navire militaire, sont transférés sur l’Aquarius. Parmi eux, 10 femmes et 47 mineurs, dont un enfant de moins de 5 ans. © Fabian Mondl
9 octobre. 129 migrants, secourus au large de la Libye par un navire militaire, sont transférés sur l’Aquarius. Parmi eux, 10 femmes et 47 mineurs, dont un enfant de moins de 5 ans.
9 octobre. 129 migrants, secourus au large de la Libye par un navire militaire, sont transférés sur l’Aquarius. Parmi eux, 10 femmes et 47 mineurs, dont un enfant de moins de 5 ans. © Fabian Mondl

Depuis huit mois, l'Aquarius, un bateau affrété par l'association SOS Méditerranée, vient au secours des migrants naufragés en tentant de rejoindre l'Europe. Notre reporter a passé une semaine à bord.

À propos de l'article

  • Publié par :Alice Le Dréau
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    6987 du 27 octobre 2016

Une couverture. Une serviette. Des chaussettes. Une bouteille d’eau. Une ration alimentaire d’urgence. Une feuille de papier avec des numéros de téléphone. C’est tout ce que possède Ismaël, désormais.

Le jeune homme de 21 ans, ingénieur informatique en Guinée, a serré ses affaires dans un sac à dos vert, dont il agrippe les bretelles, puis s’est rassis en tailleur sur le pont de l’Aquarius, un bateau de 77 mètres de long, battant pavillon de Gibraltar.

Mardi 11 octobre. Le soleil brille. Un vent frais s’engouffre dans les coursives. Il y a encore deux jours, Ismaël (1) était coincé, avec 128 autres personnes, dans un canot pneumatique en perdition, au large de la Libye. Le groupe avait quitté une plage à l’ouest de Tripoli, la veille, à la tombée de la nuit. Si Ismaël et ses compagnons s’en sont sortis, c’est parce qu’un vaisseau militaire irlandais chargé de patrouiller dans la zone – dans le cadre de l’opération européenne Triton, en lutte contre les passeurs – a repéré l’embarcation dimanche, sauvé ses passagers, avant de les transférer à bord de l’Aquarius.`

L’Aquarius… Depuis février 2016, le navire, affrété par l’association humanitaire SOS Méditerranée, en partenariat avec Médecins sans frontières (MSF), vient à la rescousse des migrants en détresse, dans la Méditerranée. Et c’est peu dire qu’il ne chôme pas.

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7 octobre. Après avoir sauvé 722 naufragés, quatre jours plus tôt, et les avoir déposés sains et saufs, l’Aquarius a repris la mer depuis Catane, en Sicile. Des volontaires de SOS
Méditerranée rangent et préparent les gilets de sauvetage pour la prochaine opération. © Fabian Mondl

L’Aquarius, mais aussi le Dignity, le Sea Watch, le Bourbon Argos… Face à la gravité de la crise migratoire en Europe, une dizaine de navires humanitaires quadrillent la Méditerranée.

En six mois, l’Aquarius a assisté plus de 7 000 personnes

--> rappelle Oleksander Yurchenko, officier en chef du bateau.

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© Fabian Mondl

Sur le pont supérieur, l’officier de marine ukrainien jette un œil sur la carte marine, un autre sur l’écran radar. C’est là qu’apparaîtra le point signalant qu’une embarcation navigue dans les parages. C’est à la radio de bord que crépitera une alerte donnée par le Centre de coordination des secours en mer (MRCC), basé à Rome, en cas d’appel de détresse.

Sur la passerelle, les volontaires de SOS Méditerranée se relaient toutes les deux heures, en vigies attentives. Un petit bout d’Europe s’est donné rendez-vous ici. Il y a Yohann, 36 ans, un Français de Saint-Malo, le chef de l’équipe de recherche et de secours. Ani, 29 ans, Espagnole. Antoine, Tanguy, Stéphane, trois Bretons, Édouard venu de Côte-d’Or, Orlando d’Irlande, Mary d’Angleterre. Christina, 53 ans, est allemande tout comme Till, René et Fabian. À la ville, ils sont marins de commerce, pêcheurs, sauveteurs, skippers ; travaillent dans la recherche, la photographie, la communication. Ils s’engagent pour des missions (ou rotations) d’au moins six semaines, renouvelables. Portés par un même élan : « Mettre leur connaissance de la mer au service des autres ».

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Les sauveteurs se relaient toutes les deux heures pour tenter de repérer les potentiels bateaux. © Fabian Mondl

« La Méditerranée est traîtresse, nerveuse, commente Stéphane, jumelles à portée de main. Parfois, à force de scruter l’eau, on a tellement envie de les voir, ces bateaux, que la crête des vagues crée comme une illusion d’optique. » Là, pendant quelques secondes, les respirations s’arrêtent. Étrange sensation d’attente.

Agir vite, protéger et rassurer les naufragés

Lorsqu’un esquif, un vrai, est repéré, « il faut agir, vite », raconte Ani. Enfiler un casque de sécurité. Mettre les deux canots de sauvetage à l’eau, y déposer les centaines de gilets qui seront donnés aux naufragés. Vérifier que les 4 toilettes et les 2 douches, installées sur le pont, sont en état de marche.

« À mesure que l’on s’approche des bateaux, on entend les appels au secours », décrit Asma Mulet, médiatrice culturelle pour MSF. Parce qu’elle peut jongler entre le français, l’anglais, l’arabe, cette franco-hispano-libanaise est souvent le premier visage qu’aperçoivent les migrants. « Je les rassure. Je leur dis que nous ne sommes pas des gardes-côtes libyens, qui vont les ramener sur la plage d’où ils sont partis, mais des humanitaires qui vont les amener en Europe. » Le risque, sinon, est qu’un mouvement de panique fasse chavirer l’embarcation, que des passagers se jettent à l’eau ou soient écrasés.

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9 octobre. Massou, Noura, Adama et Sila sont les plus jeunes passagers du bateau. Alors que les derniers rescapés viennent d’être hissés à bord, les enfants viennent jouer avec Christina, Stéphane, Ani, Orlando et Tanguy (de gauche à droite), leurs sauveteurs. © Fabian Mondl

Qui sont-ils ces exilés volontaires, embarqués sur des rafiots de fortune, des rêves d’Europe plein la tête ? Je n’ai pas assisté à un « véritable » sauvetage ? Tant mieux ! Je vais aller à la rencontre des rescapés transbordés par le navire irlandais, pour tenter de comprendre.

Pour l’heure, ils font la queue devant Michael, l’infirmier de MSF. Déshydratation, mal de mer, infections respiratoires à cause des émanations de fuel figurent parmi les pathologies courantes. Lassana, un Sénégalais de 15 ans, la peau brûlée par un mélange d’essence et d’eau salée, ressort de la consultation un pansement sur la cuisse. Comme lui, les rescapés viennent de l’Afrique subsaharienne : Cameroun, Burkina Faso, Mali, Côte d’Ivoire, Ghana… Ils ne fuient pas la guerre mais la misère, et semblent plutôt appartenir à la catégorie des migrants dits « économiques ».

Du moins, au premier abord. Mais pour être prêts à périr en mer plutôt que rester vivants, à terre, quelle vie et quelles épreuves ont-ils dû supporter ? Alors j’écoute, même si des silences s’installent et des larmes coulent. « Pleurer, ça me fait du bien », confie Delphine, qui a fui un mariage forcé, en Côte d’Ivoire. Avant de rejoindre la Libye, la jeune femme a traversé le Mali et l’Algérie. Marché plusieurs jours dans le désert du Sahara. Elle raconte y avoir frôlé des cadavres de migrants morts de soif ou avoir vu des compagnons de route s’effondrer.

J’ai prié Dieu et j’ai senti comme une force qui me poussait à continuer.

Mais en Algérie, sa logeuse a tenté de la prostituer, en échange de la chambre qu’elle lui fournissait. « J’ai refusé et je me suis enfuie, direction la Libye. » Delphine a eu de la chance.

« Sur la route, beaucoup de migrantes subissent des sévices sexuels, précise Hassiba Hadj Sahraoui, de MSF. Nous accueillons parfois à bord des femmes, enceintes de quelques semaines, dont les grossesses résultent de viols. »

Au fil des heures, mon carnet se noircit de témoignages. Comme celui de Mohamad, qui est parti pour échapper à l’épidémie d’Ebola, en Guinée (plus de 2 500 morts). Celui d’Issa, ancien footballeur en Côte d’Ivoire, qui a emmené avec lui sa femme et ses quatre enfants, espérant, dit-il, faire soigner sa fille cadette atteinte d’une maladie des yeux. Ou encore Lassana, électricien au Sénégal, qui a subi des menaces dans son quartier à cause de son homosexualité.

 On n’abandonne jamais son pays, sa famille, par plaisir, mais par nécessité 

--> fait remarquer Ismaël. Lui a quitté la Guinée en avril dernier. « Il y avait trop de corruption, trop de misère. Impossible de trouver un travail, même avec un diplôme (La Guinée-Conakry affiche un taux de chômage de 30 %, NDLR). Pour lancer sa propre affaire, il faut graisser la patte des autorités. J’ai essayé. J’ai renoncé. » Au cours de son odyssée – il a déjà tenté 2 fois de rejoindre l’Europe – Ismaël, comme Delphine, la jeune Ivoirienne, est passé par le Mali, l’Algérie, puis la Libye. « On m’a dit que j’y trouverai du travail. À la place, j’ai été arrêté, emprisonné, frappé. Ma mère a dû payer 350 000 francs CFA (environ 500 €, NDLR) pour que je sois libéré ».

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Asma Mulet (en t-shirt), médiatrice culturelle pour Médecins sans frontières, montre aux naufragés le périple qu’ils ont effectué. © Fabian Mondl

Ces témoignages, terribles, comment savoir s’ils ne sont pas inventés, répétés, amplifiés ? « Nous vérifions autant que possible les histoires qui nous sont racontées, note Hassiba Hadj Sahraoui, de MSF. Mais notre boulot consiste avant tout à sauver les gens. » Une fois arrivés à destination, dans les ports siciliens de Catane, Trapani, Messine, les autorités et associations prendront le relais et monteront des dossiers.

Échapper aux passeurs, sortir de l’enfer libyen

Une expression revient, terrifiant leitmotiv, chez tous les rescapés. La Libye est « un enfer », dont ils ont voulu s’extraire, coûte que coûte. Hassiba Hadj Sahraoui confirme : « Par sa situation géographique, la Libye était déjà depuis longtemps une plate-forme migratoire. La chute de Kadhafi a accentué le phénomène. Depuis, le chaos politique règne (2), les milices se multiplient, les armes prolifèrent.

Sans compter que le racisme envers les Noirs est très prégnant au sein de la population. » « Là-bas, nous étions traités pire que des animaux », frémit la gracile Delphine. Résultat : « Les passeurs s’en donnent à cœur joie », ironise Hassiba, amère. « Certains parquent les candidats au départ dans des hangars durant des mois. Une traversée peut coûter 1 000 euros par personne. Si vous multipliez par le nombre de passagers, je vous laisse calculer les sommes que ce trafic humain rapporte ! » Pour les migrants, il est trop tard pour faire machine arrière. Et malheur à celui qui n’a pas de quoi payer. « Mon ami Ousman, qui faisait route avec moi, a été tué d’une balle dans la tête », raconte Ismaël.

L’augmentation des départs comme mesure du désespoir

Sabrata, Zouara, Garabouli… les plages d’où partent les migrants sont connues. Mais « les gardes-côtes libyens sont sous-équipés pour lutter contre ce qui est devenu un immense business, alimenté par différentes strates de corruption », précise Hassiba
Hadj Sahraoui.

Manque de moyens ? Ou de volonté politique ? « La vérité se trouve sans doute entre les deux. »

Pour rallier les 500 kilomètres séparant les côtes libyennes du port sicilien de Catane, où doit accoster l’Aquarius, une trentaine d’heures de navigation sont nécessaires. Aux migrants, les passeurs assurent qu’ils atteindront la terre promise en… cinq heures. Sans fournir suffisamment d’essence ni de vivres pour le voyage. Alors, porter secours aux naufragés (le sauvetage d’un navire en péril et de son équipage est une obligation en droit maritime), est-ce, d’une certaine façon, se rendre complice des passeurs ? Est-ce encourager les migrants à prendre la mer quitte, ensuite, à ce qu’ils attendent les secours ?

« Si nous n’étions pas là, il y aurait juste davantage de morts », rétorque Antoine. « Ces opérations de secours n’ont pas d’effet incitatif, rassure l’OIM (Organisation internationale pour les migrations). La multiplication des départs de migrants reflète surtout l’aggravation de la situation sécuritaire et économique dans les pays d’origine, et le niveau de désespoir des naufragés. »

« En Europe, je veux travailler, m’intégrer, précise Lassana. Jardinage, gardiennage… je ne veux pas être une charge. Apprendre l’italien ne me fait pas peur. J’ai déjà tant vécu de choses ! Je suis libre et vivant. En Afrique, je serais mort à petit feu. »

« Madame, c’est l’Italie, là-bas ? », demande soudain Ismaël, en me posant la main sur l’épaule. Les grues du port de Catane se dessinent au loin. Sur le pont, Fatou et Aminata, deux Nigériennes de 18 ans, se mettent à sauter de joie, en scandant : « Le cauchemar est terminé ! » Tanguy, l’un des sauveteurs de SOS Méditerranée, esquisse un sourire triste. Ça lui serre le cœur, à chaque fois.

« Là, tu vois, ce n’est pas le moment où je me sens le plus à l’aise. Ces gens, nous les sauvons, nous faisons notre part. Mais après ? Parmi les migrants venus d’Afrique, je sais que les Soudanais, les Érythréens obtiennent plutôt facilement le statut de réfugiés politiques. Mais les autres ? Que vont-ils devenir ? Ils imaginent que leurs ennuis sont finis. C’est juste un autre parcours du combattant qui commence. »

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11 octobre. L’arrivée dans le port de Catane (Sicile) est imminente. © Fabian Mondl

Sur le quai de Catane, la Croix-Rouge italienne et la police ont dressé des tentes. L’heure du débarquement approche. Sur les visages, l’anxiété a remplacé la joie. Issa, l’air perdu, serre sa petite fille dans ses bras. Ismaël répète les quelques mots d’italien que je lui ai appris (Buena serra, il mio nome è Ismaël – Bonsoir, je m’appelle Ismaël). « Vous pensez qu’en arrivant, je pourrai téléphoner à ma maman ? » Puis il franchit la passerelle. Son sac à dos vert et sa combinaison de survie s’éloignent.

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Une fois à terre, les migrants sont conduits dans des centres d'hébergements. © Fabian Mondl

Moi je repense à ce que m’a dit Christina Schmidt, chercheuse en migrations et volontaire de SOS Méditerranée : « C’est un leurre de penser que le flot d’arrivées va se tarir. L’Europe aura beau construire des murs, les migrants partiront. L’espoir d’une vie meilleure est un moteur puissant. Pour éviter de nouveaux drames, il faut une meilleure coordination des secours, une solution politique, au niveau européen. Que chaque pays prenne effectivement sa part. Qui dit qu’un jour, nous ne devrons pas tout quitter à notre tour ?

La migration est une blessure dont ONG et associations ne sont que le pansement. C’est cette blessure qu’il faut soigner. Travailler à ce que, dans leur pays d’origine, ceux qui rêvent d’Europe ne veuillent plus partir. L’alternative, sinon, reste encore celle d’ouvrir nos bras. Et de leur donner une chance. »

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Alice Le Dréau, notre journaliste, au milieu des rescapés. © Fabian Mondl

(1) Sauf exception, tous les prénoms ont été changés.
(2) Le gouvernement n’est pas reconnu officiellement par l’ensemble du pays.

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Paru le 20 avril 2017

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