Stephan Posner, directeur de L’Arche en France : "La souffrance du handicap n’a pas le dernier mot"

agrandir Arrivé par hasard à L’Arche à l’âge de 21 ans, Stephan Posner a été nommé directeur de la branche française il y a trois ans.
Arrivé par hasard à L’Arche à l’âge de 21 ans, Stephan Posner a été nommé directeur de la branche française il y a trois ans. © Eric Garault / Pascoandco
Arrivé par hasard à L’Arche à l’âge de 21 ans, Stephan Posner a été nommé directeur de la branche française il y a trois ans.
Arrivé par hasard à L’Arche à l’âge de 21 ans, Stephan Posner a été nommé directeur de la branche française il y a trois ans. © Eric Garault / Pascoandco

Cinquante ans que L’Arche fait vivre ensemble handicapés mentaux et valides. Stephan Posner, directeur de l’association en France, revient sur ce succès… et vous invite à faire la fête ! 

À propos de l'article

  • Créé le 24/09/2014
  • Publié par :Marie-Christine Vidal
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6878, du 25 septembre 2014

Pèlerin. L’Arche fête ses 50 ans cette année. Elle est présente dans 38 pays. Cette croissance vous étonne-t-elle ?
Stephan Posner. Bien sûr, de même qu’elle surprend Jean Vanier, notre fondateur. Il dit toujours qu’il ne savait pas bien ce qu’il faisait quand il a choisi de vivre avec Raphaël et Philippe, les deux premières personnes accueillies. D’ailleurs, si l’on y regarde bien, L’Arche ne « devait » pas marcher : faire communauté avec des personnes handicapées, c’est aller contre le sens commun.

Diaporama. 50 ans de L’Arche. Une journée avec la communauté fraternelle de Lyon.

 

Et alors, pourquoi ça fonctionne ?
S. P. : Peut-être précisément parce que ceux qui sont comme à « l’envers du monde », je veux dire marginalisés, ont des talents dont le « monde à l’endroit » ferait bien de s’inspirer. Je me souviens d’une messe récente, à L’Arche. Une femme handicapée de l’une de nos communautés s’est mis en tête, au moment du baiser de paix, d’aller embrasser toutes les personnes, dispersées dans l’assistance, qu’elle connaissait… Ceci a pris du temps.

C’était apparemment « décalé » par rapport au déroulement ordinaire de la messe. Pourtant, par ses déplacements dans la chapelle, c’était comme si cette femme tissait, à son insu, l’unité entre les personnes présentes.

On considère souvent ces décalages comme des incidents qui dérangent mais, parfois, ils apportent un surcroît de sens, un supplément d’âme. Nous vivons avec des personnes à la marge. Mais cette marge-là semble avoir beaucoup de choses à dire au centre, à notre monde bien « calé ».

Une des missions de L’Arche est de « faire connaître le don des personnes avec un handicap intellectuel ». Ce don, quel est-il ?
S. P. : Un don tout particulier pour construire la communauté. Pour « faire communauté », comme l’on dit « faire société ». Bien sûr, selon les conventions ordinaires, les personnes, du fait de leur handicap, sont d’abord considérées comme une charge, ou plutôt déconsidérées.

Ce que cette anecdote dans la chapelle illustre, et que nous retrouvons sans cesse dans notre vie communautaire, c’est le talent de beaucoup de personnes qui ont l’expérience du handicap pour la fête, pour le pardon et pour la relation.

Mais toutes n’ont pas cette facilité de relation !
S. P. Bien sûr que non. Les personnes en situation de handicap ne sont pas « meilleures », mais elles ont une expérience de vie qui a creusé leur soif et leur faim de relation et de communion. C’est en ceci que nous partageons avec elles une commune humanité.

Vous dites souvent que L’Arche donne de la valeur et de la profondeur au quotidien. C’est-à-dire ?
S. P. : Notre vie communautaire est très ordinaire : lever, toilette, petit déjeuner, ménage, etc. Il n’y a pas de quotidien plus banal que celui-ci. Pourquoi ce quotidien, qui pourrait facilement être un terrain vague, devient-il si souvent, pour nous, à

L’Arche, un terrain d’aventure ? Essayez donc d’aider Patrick à étaler de la confiture sur sa tartine du matin. Vous verrez que c’est une aventure ! Surtout, vous sauverez le quotidien de sa banalité et en découvrirez le prix, avec humour, tendresse et gravité. Un mélange rare.

À Paray-le-Monial, en mai 2014, lors du lancement du jubilé de l’association, Jean Vanier a exhorté L’Arche à être « un signe pour le monde ». Un signe de quoi ?

Dans notre monde, il y a une certaine tyrannie de la normalité. Les gens doivent entrer dans des cases. Or il ne s’agit pas d’être dans une case, mais d’avoir une place.

En 1964, Jean Vanier a tenté de répondre à un cri de détresse. En mai 2014, cinquante ans plus tard, nous étions 2 200 membres de nos communautés à célébrer cet anniversaire. Ce n’était plus des cris de détresse que nous partagions, mais de joie. Le handicap n’a pas disparu mais le deuil s’est transformé en allégresse. C’est de cette joie-là dont nous espérons être le signe.

En quoi l’expérience de L’Arche peut-elle être utile à la société ?
S. P. : La fraternité est inscrite au fronton de nos édifices publics mais, trop souvent, comme l’écrivain Régis Debray l’a souligné, elle n’a pas de visage. Donner un visage à la fraternité, voilà l’utilité de L’Arche. Nos communautés sont loin d’être parfaites ou idylliques, mais elles sont des lieux de fraternité incarnée.

La situation des personnes handicapé(e)s en France s’améliore-t-elle ?
S. P. : Sur ce sujet, la société est ambivalente. Durant ces dernières décennies, le regard sur la personne handicapée a évolué favorablement. Mais le handicap continue à faire peur et reste un stigmate.

Je me refuse à juger trop rapidement. Le handicap est objectivement une souffrance, pour la personne qui le vit et pour son entourage. Ce dont nous pouvons témoigner, c’est que cette souffrance n’a pas le dernier mot.

L’Arche est-elle une association chrétienne ?
P. S. : Non, nous ne sommes pas un mouvement d’Église, même si nous revendiquons un attachement à la tradition chrétienne et, en France, des liens que je crois très profonds et nécessaires avec l’Église.

L’une des raisons pour lesquelles nous sommes si proches, c’est que notre expérience de rencontre avec les personnes en situation de handicap est en résonance intime avec le mystère pascal : un mystère de mort et de résurrection, mais dont la joie est la pointe.

Notre lien avec l’Église se source à l’endroit de cette joie. N’étant pas chrétien, mais juif, je me permets cette affirmation avec beaucoup de scrupules. Mais d’après le théologien Christian Salenson, le mystère pascal est chrétien en ceci précisément qu’il est universel. Je comprends cela comme une permission…

En tant que juif, comment vous situez-vous par rapport à l’ancrage catholique de L’Arche en France ?
P. S. : On m’interroge souvent sur ce qui m’a permis de m’engager dans la durée à L’Arche et d’y être appelé à des missions de responsabilité et de représentation, alors même que je ne suis pas catholique, ni même chrétien.

Nos communautés sont enracinées dans la tradition chrétienne mais, très vite après la fondation de la première, en France, d’autres ont été fondées dans des contextes culturels et religieux différents, notamment en Inde. Par ailleurs, nous accueillons des personnes de toutes sensibilités.

Ce double mouvement d’ancrage dans la tradition chrétienne, et d’ouverture à d’autres traditions ou sensibilités, nous a marqués en profondeur. Tout ceci constitue notre identité et me donne une place.

Comment avez-vous rencontré L’Arche ?
P. S. : J’y suis arrivé par hasard, à 21 ans, comme objecteur de conscience. Je n’avais pas de goût particulier ni pour la communauté chrétienne, ni pour le handicap.

Pourtant, j’ai vécu deux ans et demi, comme assistant de vie à L’Arche, à Paris. Parce que je sentais qu’il se jouait là quelque chose d’important. Je suis membre de cette communauté… depuis trente ans ! Beaucoup plus tard, après avoir dirigé l’entreprise familiale, j’ai été responsable régional de la Fédération de L’Arche en France, avant d’en être nommé directeur, il y a trois ans.

Le 27 septembre 2014, vous invitez tout le monde à fêter les 50 ans de l’Arche à Paris. Donnez-nous de bonnes raisons de venir !

S. P. : Beaucoup de ceux qui ont vécu des fêtes avec L’Arche disent qu’elles sont inoubliables. Eh bien, vous n’avez pas envie de vivre une expérience inoubliable ? Ce sera l’occasion de faire la fête avec des personnes exceptionnelles, comme Jean Vanier ou Philippe Pozzo di Borgo, dont l’histoire a inspiré le film Intouchables.

Vidéo. Grégoire et Marie-Charlotte vous donnent rendez-vous le 27 septembre 2014. Source : L’Arche France.

 

Le chanteur Grégoire sera aussi avec nous, comme la chorale « Au clair de la rue », composée de personnes sans domicile, et, bien sûr, des représentants de L’Arche du monde entier.

C’est la première fois que nous nous rassemblerons dans un espace public comme la place de la République. Nos communautés sont des lieux de fraternité. Il est temps de partager cela avec le plus grand nombre, au-delà des cercles qui nous sont naturellement proches. D’où l’idée de ce grand rassemblement festif, précédé d’un pique-nique à l’Hôtel de Ville et d’une marche dans les rues de Paris.

Vos commentaires

0 Commentaire Réagir

Paru le 19 juillet 2018

Notre Librairie

Voyages et croisières