Rupert Isaacson, auteur et journaliste : "Mon fils autiste est mon professeur de vie"

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Rupert Isaacson "Mon fils est mon professeur de vie" © Sandrine Roudeix
Rupert Isaacson "Mon fils est mon professeur de vie"
Rupert Isaacson "Mon fils est mon professeur de vie" © Sandrine Roudeix

Quand un Texan part à cheval aux confins de la Mongolie pour « sortir » son fils de la prison de l'autisme, cela donne un récit poignant. L'enfant cheval a ému notre jury de lecteurs, qui lui a décerné le Prix Pèlerin du témoignage 2010. Rencontre avec son auteur, Rupert Isaacson.

À propos de l'article

  • Créé le 09/12/2010
  • Modifié le 25/02/2014 à 12:00
  • Publié par :Catherine Lalanne et Isabelle Marchand
  • Édité par :Marine Bisch
  • Publié dans Pèlerin
    6680, du 9 décembre 2010

Pèlerin. En avril 2004, votre fils de 3 ans, Rowan, est diagnostiqué autiste. Vous écrivez que vous avez reçu cette nouvelle comme un coup de batte de base-ball en pleine figure… 
Rupert Isaacson. Avec mon épouse Kristin, nous étions écrasés, hébétés. Un cancer, une maladie grave, c'est terrible, mais il existe des médicaments, un espoir de guérir. Avec l'autisme de Rowan, le diagnostic médical est tombé sans moyen d'agir. 

Nous sommes sortis de l'hôpital avec un sentiment de désarroi et de solitude immenses. Le premier choc passé, nous nous sommes rués sur Internet pour chercher des informations auprès d'autres parents. Nous avons découvert qu'il existait différents types d'autisme et des tas de thérapies alternatives.

Laquelle était la meilleure pour notre fils ? Nous ne le savions pas, il fallait tenter. Au fil des jours, je me suis convaincu qu'être père d'un enfant autiste était un combat, pas un drame. Un enfant autiste, c'est à la fois un mur et une fenêtre ouverte sur un autre univers.

Est-ce parce que je suis journaliste ? J'ai très vite ressenti une immense curiosité pour le monde de Rowan. Il y a, chez mon fils, des fulgurances, des éclairs de génie qui m'émerveillent toujours.

Vous dites que cet enfant autiste a fait de vous un meilleur père.
Rowan m'a obligé à me dépasser. Beaucoup d'adultes font primer l'autorité dans leurs relations avec les enfants. J'ai été élevé moi-même de cette manière par mes parents. Mais avec un enfant autiste, ça ne marche pas. 

Si on utilise la force, on perd le lien, si on lui fait peur, il retourne à l'intérieur de lui-même comme un lapin se réfugie dans son terrier. Il faut trouver d'autres moyens pour communiquer, inventer sans cesse. La qualité de la relation s'en ressent.

Je dis souvent que Rowan est mon professeur de vie. Il me demande de l'accepter tel qu'il est, il me fait grandir. 

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Votre vie est dédiée à Rowan. Comment réussissez-vous à préserver votre couple ? 
Face à une telle difficulté, les fragilités du couple remontent à la surface. Les journées d'un enfant autiste sont peuplées de colères et de rage qui laissent impuissant son entourage. Kristin et moi avions besoin de nous échapper pour évacuer la pression. 

Nous vivons au Texas, en pleine campagne, nos familles sont loin et ne peuvent pas prendre le relais. Alors nous avons décidé qu'un jour par semaine, l'un irait faire un tour en ville pendant que l'autre serait le baby-sitter. Cette organisation nous a permis de survivre au quotidien, mais ce qui a vraiment sauvé notre couple du désespoir, c'est le voyage en Mongolie.

Vous misiez vraiment sur cette odyssée pour guérir Rowan ? 
On ne guérit pas de l'autisme, on l'apprivoise, on le fait reculer. L'autisme est une extrême difficulté à s'engager dans le monde, à entrer en contact avec les autres. Les connexions avec le cerveau prennent des chemins incompréhensibles, les perceptions sont différentes. 

Un souffle de vent peut être ressenti comme une brûlure, un vêtement comme une armure pesante. Mais si on réussit à entrer en contact, d'immenses progrès sont possibles. Nous devions trouver un chemin d'accès à Rowan, une voie nouvelle, pas forcément rationnelle aux yeux des autres. Nous avons fait le pari de partir loin, ensemble, et à cheval.

C’est une vieille jument, Betsy, qui vous a donné l’idée de ce périple ? 
À 3 ans, Rowan ne parlait pas, il était terrassé par de violentes crises qui nous laissaient tous exsangues. Je l'emmenais dans la nature pour l'apaiser. Un jour, il a échappé à ma vigilance et s'est réfugié entre les pattes de Betsy, la jument de mon voisin. 

À son contact, il a prononcé ses premiers mots... Lorsque j'étais adolescent, le cheval m'a moi aussi sorti d'une grave dépression. Jeune journaliste, j'ai publié mes premiers articles dans des revues d'équitation.

De lui-même, mon fils est allé murmurer aux oreilles des chevaux ! On n'échappe pas à son histoire familiale... Je me suis dit que Betsy pouvait mener Rowan plus loin que les champs alentour.

Vous écrivez que le contact avec les animaux est bénéfique aux autistes. 
Les chevaux, les dauphins, les chiens, tous les animaux qui vivent en société leur font le plus grand bien. Temple Grandin, autiste et professeure de sciences animales à l'Université du Colorado, m'a beaucoup éclairé à ce sujet. 

Selon elle, chevaux et autistes pensent tous deux par images, ce qui explique leur connexion aisée. Les propriétés « thérapeutiques » du cheval sont connues depuis l'Antiquité. Certaines études ont démontré récemment que le mouvement du bassin sur le cheval ouvrait les récepteurs cognitifs du cavalier.

Alors vous êtes parti à cheval aux confins de la Mongolie… 
Ce pays offrait, à mes yeux, un double avantage : c'est à la fois une terre de chevaux et de chamans. J'avais eu l'occasion de découvrir le chamanisme en Afrique du Sud, où vit ma famille. J'y ai côtoyé les Bushmen, ce peuple de chasseurs cueilleurs qui survit dans le désert du Kalahari. 

Chez eux, j'ai assisté à des dizaines de guérisons par la transe des chamans. Des « miracles » inexplicables pour les Occidentaux rationnels que nous sommes. Pourtant, ces hommes-médecins savent lire les signes, entrer en contact avec le divin, soigner, ils ont un pied dans notre monde et un autre dans l'au-delà. L'idée m'est venue de mener mon fils jusqu'à eux. C’était un projet un peu fou.

Comment avez-vous convaincu votre épouse de faire ce périple ? 
Ça n'a pas été simple, mais Kristin a peu à peu compris que cette aventure était une opportunité d'échapper à notre sort, de changer le cours de notre destin. Ça a été très compliqué de voyager, de camper avec un enfant qui piquait des colères terribles et n'était pas propre. 

Nous avons eu des moments de doute affreux. Mais d'étape en étape, de chevauchée en cérémonie chamanique, Rowan a évolué. Il s'est fait son premier copain, le fils de notre guide. C'était la première fois qu'il jouait vraiment avec un enfant de son âge !

À notre retour au Texas, deux événements se sont produits, comme les chamans nous l'avaient prédit : Rowan est devenu propre et il a pu monter seul à cheval. Il n'y a pas de mots pour décrire le bonheur que nous avons ressenti.

À votre avis quelle est la part du divin, de l’aventure humaine, de l’amour dans l’évolution de Rowan ? 
Honnêtement, je ne saurai le dire. Ce voyage nous a sauvés tous les trois en nous ouvrant aux autres et au monde. Le pire des choix aurait été de nous recroqueviller sur notre douleur. Le mouvement nous a transformés. À tel point que nous avons retenté l'aventure en 2008 chez les Bushmen, en 2009 chez les Indiens navajos. 

À chaque voyage, Rowan a mûri et progressé. Cet été, nous partons tous les trois au nord de l'Europe, chez les Sami, les hommes-rennes. Je n'érige surtout pas notre expérience en règle. Chaque famille doit trouver son propre chemin.

Ce qui est certain, c'est que le lien avec la nature et les animaux est salvateur. La relation avec une force supérieure aussi. Je crois en Dieu. Nier son existence, c'est comme ne pas voir que le ciel est bleu.

Votre foi vous a-t-elle aidé à accueillir Rowan ? 
Je n'ai pas une foi intellectuelle, ni une pratique, même si j'ai été élevé dans la religion chrétienne. Mais je sens dans mon être que Dieu existe, qu'il veille sur nous. Je ne me suis jamais senti abandonné par Lui dans l'épreuve. 

Dans mon plus ancien souvenir d'enfance, nous conversons déjà dans un jardin en fleurs. J'entends encore sa voix rassurante chuchoter à mon oreille. J'ai vu tant de guérisons inexpliquées au Botswana que j'ai senti sa force. L'autisme de Rowan ne m'a pas fait reprendre le chemin de l'Église. Je préfère tracer librement ma route vers Dieu. Par des rencontres, des voyages, des livres.

Vous avez écrit ce livre pour témoigner ? 
Écrire, c'est un peu dans mes gènes, toute ma famille est journaliste ! Au départ, j'ai envoyé un projet de livre à un éditeur pour financer mon voyage en Mongolie. Puis j'ai réalisé un film documentaire, Horse Boy, qui doit sortir en France début 2011. 

Je suis heureux si les parents d'enfants autistes ou handicapés trouvent dans mon histoire un écho à leurs difficultés, une étincelle de vie, une énergie pour continuer. J'espère que le Prix du témoignage que me décernent vos lecteurs contribuera à faire changer le regard sur l'autisme. Remerciez-les en mon nom d'avoir vu dans ce récit personnel un message d'espoir universel.

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Paru le 19 avril 2018

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