Philippe Pozzo di Borgo : ce que la vie m’a appris

agrandir Philippe Pozzo di Borgo : "Plus encore que les souffrances physiques, vous n’imaginez pas le nombre de misères, de solitudes…"
Philippe Pozzo di Borgo : "Plus encore que les souffrances physiques, vous n’imaginez pas le nombre de misères, de solitudes…" © Delphine Warin/Divergence
Philippe Pozzo di Borgo : "Plus encore que les souffrances physiques, vous n’imaginez pas le nombre de misères, de solitudes…"
Philippe Pozzo di Borgo : "Plus encore que les souffrances physiques, vous n’imaginez pas le nombre de misères, de solitudes…" © Delphine Warin/Divergence

En 2011, le public découvrait l’histoire de Philippe Pozzo di Borgo, devenu tétraplégique à la suite d’un accident, à travers l’immense succès du film Intouchables, inspiré de son autobiographie Le second souffle. Dans son nouveau livre Toi et moi, j’y crois, qui paraît cette semaine aux éditions Bayard, il partage, avec générosité, ses expériences et prône les vertus du vivre-­ensemble. Nous sommes allés à sa rencontre à Essaouira, au Maroc.

À propos de l'article

  • Créé le 24/03/2015
  • Publié par :Guillemette de La Borie
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6904, du 26 mars 2015

Désormais, c’est le moins souvent possible qu’il quitte le Maroc où il s’est installé avec sa seconde épouse, Khadija, et leurs deux filles : parce que la douceur et la lumière y laissent mieux en paix ses douleurs, parce que la maison construite de plain-pied offre des espaces assez larges et dégagés pour son fauteuil roulant :  la « Cadillac des fauteuils », précise-t-il, qu’il pilote du menton avec une redoutable précision.

Parce que grâce aux pentes douces déployées dans un jardin munificent, entre fontaines, orangers et eucalyptus, il peut s’immerger dans la nature, observer les scènes de ménage des tourterelles, ou l’éclosion du printemps. Il y a presque cinq ans, à travers Intouchables,le plus grand succès français au box-office, toutes langues confondues, apparaissait la figure de Philippe Pozzo di Borgo, 64 ans aujourd’hui.

Créer des liens, être dans le partage

Le film s’inspirait de son histoire : celle de l’amitié entre lui, le grand bourgeois à qui tout réussissait, devenu tétraplégique dans un accident de parapente, et son « assistant de vie », un jeune caïd de banlieue, basané et sortant de prison.

L’auteur avait cédé ses droits au producteur. En contrepartie, 5 % des bénéfices ont été reversés à l’association Simon de Cyrène,dont il est l’un des fondateurs.

Grâce à cette structure, valides et handicapés vivent ensemble dans des maisons et partagent leur quotidien. Intouchables fut un véritable tourbillon : sollicitations des journalistes, demandes d’interventions et de parrainages en tout genre… « Pozzo », bien entouré et sans souci d’argent, a conscience de ses privilèges.

Cela lui donne, dit-il, une responsabilité face à toutes ces demandes. Par principe, il n’a donc rien refusé. Mais pour un grand handicapé, dépendant de soins multiples, ce rythme d’activités et de voyages s’est payé au prix fort : par une nouvelle hospitalisation d’une année entière.

Une année allongé à la stricte horizontale, « à regarder le plafond ». Et il y en a des choses, dans un plafond ! Toutes les richesses du silence, de l’immobilité, de la réflexion, de la méditation. Philippe Pozzo di Borgo élabore alors, dans sa tête, le livre à paraître cette semaine : Toi et moi, j’y crois (éditions Bayard).

L’« écriture » a été rythmée par les visites et les questions de Christophe Henning, son éditeur et journaliste à Pèlerin. Le résultat se présente comme une succession de petits chapitres : autant de leçons que la vie lui a données, ou imposées, et qu’il partage avec une franchise désarmante.

Des leçons pour vivre mieux ensemble, créer des liens entre les personnes les plus ou les moins fragiles, les plus ou moins valides, les plus ou moins proches. Des leçons de bonheur, car cet homme adore la vie, cela se voit ; et il sait partager la sienne avec générosité.

De la bienveillance avant tout

Attentif, Hicham, aide à domicile, est aux côtés de Philippe Pozzo di Borgo, lors du déjeuner.

Attentif, Hicham, aide à domicile, est aux côtés de Philippe Pozzo di Borgo, lors du déjeuner.

Assisté d’Hicham, un jeune homme longiligne, attentif et discret, radicalement différent du personnage qu’incarne Omar Sy dans le film, et d’Émeline, qui assure son secrétariat, le monde vient donc à lui.


À travers Internet et ses milliers de messages, dans toutes les langues, auxquels, y mettant un point d’honneur, il répond toujours, et le mieux possible :

Plus encore que les souffrances physiques, vous n’imaginez pas le nombre de misères, de solitudes…


À travers les causes qu’il défend, aux côtés des oubliés de la société, « parce que nous, les fragiles, avons des choses à apprendre aux valides », à travers les vidéos de témoignages qu’il prépare à l’intention des groupes de jeunes dont il ne peut accepter toutes les invitations (12 000 jeunes ont pu ainsi le « voir »  lors d’un rassemblement à Lourdes).


À travers ses livres, enfin, et tous ceux qui viennent lui en parler… Philippe Pozzo di Borgo a le talent, l’humour et l’élégance de mettre en œuvre les vertus qu’il prône dans son dernier livre : ouvrir grand sa porte, aller vers les autres avec bienveillance et confiance, sans jamais encombrer ses visiteurs de ses propres soucis…

A lire

Livre Pozzo

En vingt-cinq courts chapitres, l’auteur revisite dans l’ouvrage Toi et moi, j’y crois ses différents « Moi », forgés au fil des événements de sa vie en racontant les expériences qui l’ont marqué. Il explore aussi le lien à l’autre et les conditions d’une véritable rencontre avec tous les « Toi » de la vie : des plus proches aux plus éloignés, sans jamais oublier les personnes les plus fragiles.

Toi et moi, j’y crois, de Philippe Pozzo di Borgo, 220 p. ; 13 €. Éd. Bayard, 2015.






Et aussi
Découvrez des extraits du livre Toi et moi j’y crois, dans Pèlerin, n° 6904, du 26 mars 2015.




Par-delà les épreuves, cultiver le goût de l’autre

Notre journaliste Guillemette de La Borie en visite chez Philippe Pozzo di Borgo, à Essaouira, au Maroc.

Notre journaliste Guillemette de La Borie en visite chez Philippe Pozzo di Borgo, à Essaouira, au Maroc.



Se désarmer pour aller vers l’autre
« Pendant les quarante-deux premières années de ma vie, avant l’accident, je croyais être en relation avec les autres : j’étais souriant, sympa, à l’aise partout… mais trop pressé pour être vraiment concerné. Il y a une autre manière d’être à l’autre, sans s’imposer, ni rien vouloir prouver. Il faut se « désarmer », laisser tomber les armes de notre société de compétition, d’humiliation des plus faibles. En fauteuil, c’est un avantage, on est de toute façon désarmé, obligé de faire confiance, de sourire pour ne pas faire peur : il n’y a que les yeux pour établir le contact ! Je demande volontiers que l’on m’embrasse, ou qu’on me touche les mains. C’est dire aussi que je suis disponible pour les relations : on sait où me trouver, et j’ai du temps ! Tout le monde doit faire l’effort de communiquer, et pas seulement les valides ; je dis souvent à ceux qui « débutent dans le métier » du handicap, quel que soit leur âge : créez du lien, les autres ne viendront pas naturellement à vous ! »




Se poser pour se trouver
« Avant mon accident, je n’ai pas su accompagner Béatrice, ma première épouse, pendant sa longue maladie : j’étais trop ambitieux, trop rapide. Je n’ai pas su me mettre à son diapason : il ne faut pas imposer son rythme à l’autre souffrant. Après mon accident (1993) et sa mort (1996), je suis tombé, en plus du chagrin, dans une dépression terrible. La pause m’a été imposée : c’est dans le silence et l’immobilité que j’ai appris que, pour être présent à l’autre, il faut d’abord se trouver, identifier en soi-même ce qui compte, ce qui est acceptable, ce qui est bien et mal. Après le silence, on peut rencontrer l’autre ;  sinon, on ne fait que se croiser. Pour découvrir les richesses du silence, nul besoin d’être cassé, ou vieux ; j’ai eu la chance d’avoir du temps pour cela, mais tout le monde devrait trouver les moyens de le faire. »



Accueillir le prochain
« Je vois plusieurs cercles dans les relations : il y a le cercle de l’intime, pour moi mon épouse et mes enfants. Et puis celui des amis, de la proximité chaleureuse : on ne peut pas multiplier les amis, car chaque amitié est différente, précieuse. Il y faut de la disponibilité, et de l’investissement. Au-delà, il y a ce que j’appelle « l’aère », un mot qui n’existe pas mais qui dit bien la communauté : celle qui respire le même air, partage le même espace, la même tablée. On ne s’est pas choisi mais on fait des choses ensemble, pour les autres et pas contre eux : dans une association, par exemple la maison Simon de Cyrène. Il me semble que c’est l’échelle la plus pertinente, et la meilleure pédagogie possible, pour abaisser les peurs, faire naître la confiance malgré les différences ; les plus fragiles y ont leur place, et il y a du bonheur à vivre ensemble.

Et puis il y a le prochain, celui qui va venir, que j’attends sans le connaître, pour lequel je me rends disponible. L’autre, c’est aussi l’Autre : j’ai été très marqué par le groupe de prière qui se réunissait autour de Béatrice lorsqu’elle était malade, pour lire et commenter les Écritures. Ces amis continuent à prier ensemble, et je me joins à eux par la pensée… même si, pour moi, la foi, c’est très compliqué : je ne prie pas, je m’adresse à Béatrice, qui savait prier, elle, et qui est auprès de Dieu. Je ne demande rien, je ne me plains pas, je fais le blanc, le silence, je respire, je regarde une œuvre d’art… »


Circulant sur les pentes douces du jardin de sa maison, Philippe Pozzo di Borgo s'immerge avec plaisir dans la nature.

Circulant sur les pentes douces du jardin de sa maison, Philippe Pozzo di Borgo s'immerge avec plaisir dans la nature.

S’effacer devant ses enfants
« Ma nouvelle condition me permet d’être plus proche de mes enfants : mes aînés (une fille et un garçon aujourd’hui adultes), je les ai adorés, mais de façon égoïste, sur le mode de la fusion. J’étais tout le temps engagé, je les embrassais, je faisais des choses avec eux, mais je ne les laissais pas s’exprimer, nous ne parlions pas. Après l’accident, il a fallu du temps pour reconstruire des relations, d’autant que leur vie était compliquée. Avec mes deux filles plus jeunes (Sabah, 16 ans, et Wijdane, 7 ans), je suis plus à l’écoute qu’acteur : je sais m’effacer pour leur laisser la place, tout en  transmettant ce dont elles ont besoin pour grandir : être honnête, bienveillant, chercher l’essentiel, remettre les choses en perspective… »



Apprendre de l’étranger
« Mon mariage avec Khadija, qui est d’une culture marocaine traditionnelle, m’a fait comprendre à quel point notre société occidentale est présomptueuse. L’Occident croit que le bonheur est dans la réalisation de sa propre satisfaction, et dans l’optimisation de celle-ci. Alors qu’il est dans la relation à l’autre. Khadija est souvent choquée par nos manières peu aimables les uns envers les autres, peu compatissantes. Ici, au Maroc, dans les hôpitaux, il n’y a rien, mais la famille est autour du malade ; alors que dans nos belles institutions françaises, j’ai vu des gamins rester un an sans visite. Nous avons beaucoup à apprendre de l’autre, de l’étranger. »

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Paru le 14 juin 2018

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