Jeune chef d'entreprise handicapée, elle se bat pour la place de l'humain dans l'entreprise

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© Alexandre ISARD / PASCO
Jeune chef d'entreprise handicapée, elle se bat pour la place de l'humain dans l'entreprise
© Alexandre ISARD / PASCO

Énergique et réaliste, Deza Ngu embock, jeune chef d’entreprise surdouée venue du Cameroun, handicapée depuis l’enfance, invite chacun à reconnaître sa part de fragilité.

À propos de l'article

  • Créé le 29/11/2016
  • Publié par :Christophe Chaland
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    6991 du 24 novembre 2016

Vous participez les 26 et 27 novembre au colloque « Fragilités interdites ? » (1) organisé par L’Arche en France. La fragilité humaine a-t-elle sa place en entreprise ?

Deza Ngu embock : La gestion de la fragilité, à mon sens, commence par la prise de conscience que celle-ci peut toucher chacun de nous à un moment ou à un autre de notre vie. Les salariés passent beaucoup de temps dans l’entreprise, et s’ils n’y sont pas bien, cela déséquilibre ou accentue des fragilités, qui affectent l’entreprise. Mais qu’est-ce que la fragilité ? Elle se trouve souvent là où on ne l’attend pas. Chacun devrait savoir qu’il n’est pas sûr de se réveiller demain. Moi, je suis dans la gratitude chaque matin. La vie ne nous appartient pas.

Comment le handicap a-t-il marqué votre enfance ?

Je vis avec une scoliose et une insuffisance respiratoire, développées à l’adolescence. Mais je suis tombée malade à l’âge de 4 ans. Les quatre années suivantes, j’ai surtout vécu à l’hôpital, à Yaoundé (Cameroun), pour y recevoir des soins. Puis j’ai demandé à aller à l’école. J’y ai obtenu les meilleures notes, malgré une scolarité hachée par la fatigue et les périodes de soins.

Je partageais mon temps entre ma famille, l’école et l’église protestante. Très tôt, je me suis accrochée à la vie, appuyée sur mes parents dans cette épreuve mystérieuse. À aucun moment ils n’ont douté du fait que j’allais vivre.

Pourquoi êtes-vous venue en France ?

Je ne pouvais plus être soignée au Cameroun, alors j’ai été évacuée sanitaire en France, avec le soutien de l’État camerounais. Après une opération de la colonne vertébrale et deux ans de rééducation, j’ai décidé de m’inscrire à l’université de la Sorbonne nouvelle, à Paris. C’est à ce moment seulement que j’ai découvert que le handicap me distinguait des autres. La faculté n’était pas équipée pour accueillir des personnes handicapées. Et puis j’ai rencontré des regards différents.

Vous avez souffert de ces regards ?

Pas du tout. Tout ce que j’avais accumulé en moi de positif me permettait d’affronter n’importe quoi. J’ai eu quelques amis, venant d’Afrique et d’autres pays, mais pas d’ici.

Comment expliquez-vous cette distance ?

La différence fait peur, une peur inconsciente. Les personnes qui viennent de l’étranger doivent s’adapter à une réalité nouvelle pour elles. Elles éprouvent la différence et y sont de ce fait davantage ouvertes. Une fois mon diplôme obtenu, j’ai décidé de poursuivre mes études par un master en e-business (2) aux États-Unis.

Vous savez bien où vous allez !

Je sais ce que je veux, et je ne demande pas la permission de le faire. Après mes études à l’université du Connecticut, j’ai retrouvé ma famille en France, avec une volonté ferme de commencer ma vie professionnelle.

Comme personne handicapée, avez-vous été accueillie différemment au Cameroun, en France et aux États-Unis ?

Je n’ai pas trouvé difficile de grandir au Cameroun. Peut-être que cela tient à ma famille. Là-bas, on ne tourne pas autour du pot. Dans ma langue, « handicapé » est équivalent à « cassé ». Grandir avec cette image oblige à être dans la réalité. En France, il m’est arrivé d’être reprise parce que je disais « handicapé » et non « personne en situation de handicap ». Je pense que si on a conscience de ce qu’on vit, si on l’accepte, alors on trouve les ressources. En France encore, dans la rue, les gens détournent facilement le regard. Aux États-Unis, au contraire, ils proposent de l’aide spontanément à une personne en fauteuil roulant.

Comment s’est passée votre recherche d’emploi ?

J’ai envoyé je ne sais combien de candidatures, y compris pour des postes en dessous de ma qualification. Pour la première fois de ma vie, je tentais de faire quelque chose sans succès. Alors j’ai retiré de mon curriculum vitae la mention « travailleur handicapé ». Là, mon téléphone a commencé à sonner. Mais l’annonce de mon handicap provoquait des réponses gênées : « On n’a pas de problème avec ça, on va vous rappeler. » Des déclarations sans suite. Jusqu’à ce qu’une personne chargée de recrutement dans une grande agence de communication me dise honnêtement : « J’ai fait les mêmes études que vous, sans valider le diplôme. Je travaille ici depuis vingt ans, pourquoi n’auriez-vous pas votre chance ? » J’ai été embauchée en contrat à durée déterminée et j’ai largement donné satisfaction, si bien que mon directeur m’a annoncé mon recrutement en contrat à durée indéterminée. Mais, le jour où je devais commencer, les ressources humaines m’ont téléphoné pour me dire qu’il y avait « une erreur ».

Comment avez-vous vécu cette lâcheté ?

Très mal. Mes compétences n’étaient pas remises en cause. Alors, que penser ? J’ai compris que cela tenait aux autres, à leurs limites et non aux miennes. J’ai décidé de ne plus chercher un emploi, mais de créer mon activité, une plate-forme associative faisant la promotion d’artistes. Ce travail m’a fait remarquer, et une entreprise de communication m’a proposé un emploi à durée indéterminée, que j’ai accepté, à temps partiel, pour poursuivre mon projet. Plus tard, j’ai créé mon entreprise, une agence de communication spécialisée dans la responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Je ne ferais pas ce que je fais aujourd’hui si je n’avais pas dû surmonter des écueils.

Qu’est-ce que la responsabilité sociétale des entreprises ?

C’est l’intégration volontaire, dans les activités de l’entreprise, des préoccupations sociales, environnementales et économiques. Cela suppose une prise de conscience de la place de l’humain dans l’entreprise. Celles qui n’ont pas de politique de RSE sont disqualifiées sur les grands marchés européens. Chacun peut apporter sa pierre à l’édifice, sans attendre que les autres agissent, pour laisser aux générations à venir une société forte, juste. C’est l’action que je porte au quotidien. Mon entreprise s’appelle E&H Lab (Esthétique et handicap lab). C’est un laboratoire créant de nouvelles représentations esthétiques sur le handicap. Mes premières créations ont été des expositions photographiques et un film : Miroir de mon âme. Elles ont été achetées ensuite par des organisations, comme support de communication.

Dans Miroir de mon âme, vous vous engagez jusqu’à apparaître discrètement dénudée, dans des images élégantes…

Ce film aborde la question du regard : comment je me perçois ? Qu’est-ce que je renvoie à l’autre ? Comment il l’accueille ? Je m’y suis engagée personnellement, avec d’autres personnes handicapées, pour montrer que l’on peut aimer son image.

Employez-vous des personnes handicapées ?

Ce sont les compétences qui sont pour moi le critère de recrutement. J’ai 7 salariés, qui n’ont a priori pas de handicap.

Vous avez évoqué un sentiment quotidien de gratitude. Vous priez ?

Ma vie est une prière. Quand je me lève le matin, je sais que j’ai le souffle de vie. La reconnaissance me traverse toute la journée.

Avez-vous gardé la foi chrétienne de votre enfance ?

Pour moi, la foi n’est pas liée à une institution. De ce point de vue, je me détache de mon éducation chrétienne. Mais ma foi est intacte. Je peux prier partout. Dieu est universel. Ce qui m’importe, c’est de pouvoir me recueillir. M’arrêter. Il y a trop de bruit dans notre monde ordinaire, et nous passons à côté de quantité de choses. Il faut de temps en temps sortir de ce cadre bruyant, et garder le cap. Beaucoup de gens traversent la vie mais ne vivent pas.

(1) Fragilités interdites ?, Docks de Paris, 93200 La Plaine-Saint-Denis. Rens. : www.fragilites-interdites.fr

(2) Technologies de l’information et de la communication au service des affaires.  

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Paru le 18 janvier 2018

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