Jean Vanier, fondateur de L’Arche : "Accepter sa fragilité, c’est cheminer vers le bonheur"

Officier de marine puis enseignant, Jean Vanier, réagit au film-phénomène Intouchables. Il évoque également ses relations avec les personnes handicapées via L'Arche, un réseau de 135 communautés où son accueillies des personnes soufrant d'un handicap mental.

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À propos de l'article

  • Créé le 08/01/2014
  • Publié par :Marie-Christine Vidal
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6755, du 17 mai 2012

Plus de 19 millions de personnes ont vu le film Intouchables. Ce succès vous a-t-il étonné ?
Il m’a émerveillé. Parce qu’en réalité, l’histoire, c’est celle de deux pauvres qui se rejoignent. Plus le rire. Philippe Pozzo di Borgo, c’est un pauvre. Certes, il a de l’argent mais, depuis son accident, à quoi était-il destiné ? A priori, à pas grand-chose. Abdel (dans le film, Driss), c’est aussi un pauvre. Ces deux pauvres, très différents, s’entraident et chacun sort de cette histoire plus vivant. C’est extraordinaire dans une société où tout est hiérarchisé.

C’est-à-dire ?
La réalité de notre société, c’est la rivalité à tous les niveaux. Tout est fonction de la réussite et du mouvement vers le haut. Ici, à l’Arche, c’est le mouvement vers le bas. Il n’y a plus de concurrence. C’est un lieu où on entre en relation d’humain à humain. Le mot-clé, c’est la rencontre. C’est aussi le mot-clé d’Intouchables.

Vidéo. La bande-annonce du film Intouchables. Source : Gaumont.

 

Dans cette histoire, deux fragilités créent une force. Comment cela se peut-il ?
Parce qu’à deux, vous n’êtes plus seul. C’est la force de l’amitié. Si j’ai un ami, j’ai envie de vivre.

Que gagne-t-on dans la relation avec les plus fragiles ?
Je vais vous répondre avec cette phrase de Jésus, qui me revient à l’esprit quand je pense à la fondation de l’Arche et à l’association Simon de Cyrène : « Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins. Au contraire, quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; et tu seras heureux, parce qu’ils n’ont rien à te rendre : cela te sera rendu à la résurrection des justes. » (Luc 14, 12). Quand vous rencontrez des pauvres, vous êtes heureux parce que votre système de défense tombe.

Pourquoi cela rend-il heureux ?
C’est difficile à expliquer parce que c’est quelque chose que l’on comprend quand on l’expérimente. On revient en fait à un état de bonheur dans lequel on était dans nos premières années. À cette relation de fusion vécue avec notre mère, quelque chose d’unique. L’enfant et la mère sont en communion par le rire, le regard, le jeu. Le bébé passe son temps à « dire » à la mère : « Tu es belle. » Et la mère lui répond : « Tu es beau. » Puis vient un temps où l’enfant doit devenir « normal ». La maman doit mettre fin à cette relation fusionnelle et lui apprendre les règles. Des murs commencent à se créer. C’est la vie ! L’enfant découvre le monde tel qu’il est.

Un monde qui ressemble à quoi ?
Qui sépare les « bons » des « mauvais ». Regardez ce qui se passe quand l’enfant commence à aller au catéchisme. Là-bas, on lui dit : « Jésus aimait tout le monde » et le soir, il entend, par exemple, ses parents critiquer les Roms, avoir un négatif sur tel ou tel. La perte de foi de beaucoup se situe là. Ils voient que les idées de Jésus sont très belles mais qu’elles n’ont rien de réaliste. Ils découvrent un monde coupé en deux, dans lequel les personnes fragiles sont rangées dans la case des « mauvais ».

Comment favoriser la rencontre entre humains, chacun avec ses fragilités ?
Elle implique l’humilité. Chacun doit se dire : « Je ne suis pas mieux que toi. Je ne te possède pas. Tu m’apportes quelque chose et je t’apporte quelque chose. » La rencontre, c’est la définition même de l’être humain : un homme, c’est celui qui rencontre un autre. La rencontre suppose de croire en l’autre. Lui montrer qu’il a de la valeur. Aimer quelqu’un, c’est lui révéler qu’il est plus beau qu’il n’ose le croire. Aimer, c’est révéler et relever.

Vous écrivez, dans le manifeste, que « l’acceptation de la fragilité se transforme en un mode d’emploi pour acquérir le goût du bonheur ». Pouvez-vous nous détailler ce mode d’emploi ?
Accepter ses fragilités, c’est accepter ce que l’on est. Si on est toujours dans une course pour être comme les autres, on n’est pas vrai. Or, on ne peut être heureux que si l’on est vrai, unifié. Ce qui donne vie, c’est d’accepter la réalité.

Comment expliquez-vous que les personnes avec qui vous vivez, atteintes de déficience mentale, aient une telle aptitude à la joie ?
Vous savez, ce qui nous intéresse, avec mes amis, c’est la relation, le rire, le jeu. C’est quelque chose d’entièrement gratuit. On ne gagne rien à devenir l’ami du plus faible. Ou plutôt, ce qu’on gagne n’est pas quantifiable. C’est une libération.

En 1964, vous avez sorti Raphaël et Philippe, deux hommes atteints de déficience mentale, de leur institution. Vous vous êtes installés ensemble. Comment cela s’est-il passé ?
Mon intention était de vivre l’Évangile et de faire du bien. Je n’imaginais pas ce que j’allais découvrir. J’étais tellement heureux ! Le rire était notre mode de communication. Je suis devenu comme un enfant. Avant, j’étais sérieux. J’ai été officier, prof de philo.

Sur le plan spirituel, qu’est-ce que les personnes fragiles vous apportent ?
Avec elles, on ne parle pas du Christ ou du Seigneur. On parle de Jésus. Elles sont simples. Elles m’ont appris la confiance et le rire. Elles m’ont amené à être moi-même. Hier, Doudoule, qui vit dans le même foyer que moi, est allé chez le cardiologue. Je lui ai demandé ce que le médecin avait vu dans son cœur. Il m’a répondu : « Il a vu Jésus. » Ici, Jésus fait partie de la vie. Cela a beaucoup simplifié ma relation à lui. Je vis dans un monde heureux. Je ne veux pas dire qu’il n’y a pas des crises, mais nous sommes contents de vivre ensemble. Nous sommes des humains face à des humains. C’est ça, l’Évangile.

La vie chrétienne aide-t-elle à traverser les fragilités de la condition humaine ?
Oui, si on la vit jusqu’au bout. Il y a des gens qui spiritualisent tout. Par exemple, le pardon, c’est tout un chemin. Ce n’est pas simplement recevoir le pardon de Dieu. C’est un travail de soi-même. Je vois, même, dans certaines communautés religieuses, des personnes qui récitent toutes les prières mais à qui il manque la rencontre et la joie.

Dans le programme du président de la République nouvellement élu figure la légalisation de l’euthanasie. Qu’en pensez-vous ?
Si vous commencez à dire : « On peut mourir quand on veut », qu’est-ce que cela donne comme signe sur la valeur de la vie ? Je pense notamment aux jeunes. Près de chez moi, un prêtre vient d’en enterrer qui se sont suicidés. Va-t-on préciser qu’on n’a pas le droit d’être euthanasié avant l’âge de 20 ans ? J’aimerais dire au gouvernement : « Méfiez-vous de ne pas sous-estimer la valeur de la vie. » Si les gens veulent mourir, c’est qu’ils n’ont pas d’amis. Réfléchissons à cette solitude qui amène la mort, alors que la relation amène la communion et la joie. L’euthanasie, c’est l’opposé d’Intouchables.

Comment cela ?
Souvenez-vous, cette scène où l’on voit les deux héros de dos, face à la mer. C’est extraordinaire comme symbolique. C’est l’espérance de l’infini. Tout est possible devant l’infini de la vie.

Ce film vous inspire…
Oui. J’aime son côté provocant. Pourquoi a-t-il eu tant de succès ? Parce qu’il est drôle ? Je pense qu’il rejoint des aspirations d’unité. Il dit non à un monde coupé en deux.

Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

Savoir vieillir

Abondu 06/03/2014 à 13:33

Je réagis beaucoup plus à ce que Jean Vanier dit de lui-même qu' à son commentaire sur le film. « Après seize ans de responsabilités dans la communauté de l’Arche et sur le plan international, il m’a fallu quitter tout un domaine d’efficacité pour ... lire la suite

Paru le 21 juin 2018

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